Cf. Boissier, L'Afrique romaine {2° édit.), p
Mais, si les pensées politiques, — d'ailleurs peu profondes, car il n'avait guère l'esprit philosophique, — tiennent une large place dans son œuvre, elles ne la dominent, ni ne l'expliquent. Saliuste n'est pas, comme Polybe, un « pragmatiste », qui se propose surtout de faire l'éducation des gens destinés à gouverner les Etats'.
Une autre conception de l'histoire la rattachait à la morale et lui demandait, en présentant des exemples illustres, d'exalter la vertu et de blâmer le vice. Bien qu'il fût très peu qualifié pour s'ériger ainsi en censeur des autres^, Saliuste ne s'en est pas abstenu : ce dont témoignent en particulier les préfaces du CaliUna et du Jugurtha. On peut dire, cependant, que c'est là un vernis qu'il a jugé convenable de se donner.
Avant tout, l'histoire] est pour lui une œuvre d'art : en quoi il s'accorde avec la plupart des anciens. Mais ce qui est original chez lui, c'est le cadre dans lequel il l'enferme. Comme le Catillna, le Jugurtha est un véritable drame, où quelques scènes choisies se détachent en haut relief, les épisodes intermédiaires étant négligés ou même complètement omis, la chronologie étant sacrifiée ou devant se soumettre aux convenances de la composition, la géographie étant réduite au strict nécessaire pour situer ces scènes dans l'espace. En telle matière, Saliuste ne se pique pas de la précision et de l'exactitude rigoureuse du grand historien grec Thucydide. Aussi nous estil assez malaisé de rétablir la suite chronologique des faits qui nous sont présentés, et impossible de reconstituer l'ensemble des opérations militaires, en les plaçant dans leur milieu géographique. D'autres textes nous permettent de constater
1. Pas plus qu'il ne prétend donner, comme Polybe, des leçons de science militaire. Ses descriptions de batailles n'attestent pas une compétence bien grande en cette matière. Voir, par exemple, au chapitre Cl, 11, un développement qui est d'un rhéteur, et non d'un homme de guerre.
2. Ce qu'on ne s'est pas fait faute de remarquer : Dion Gassius, XLIII, 9, 3; Macrobe, III, 13, 9.
l'omission par Salluste d'un événement qui nous paraît fort important : la perte de Cirta, dont Métellus s'était emparé en lOt}, et qui, en 106, n'appartenait plus aux Romains.
Ce drame qui s'offre à nous est mené par quelques acteurs. L'histoire n'est pas pour Salluste le développement presque fatal d'institutions sociales et politiques ; elle est faite par un petit nombre d'hommes, qui entraînent les autres ^ Il met ces hommes en pleine lumière, traçant d'eux des portraits sobres et vigoureux, les faisant agir, après avoir percé les mobiles de leurs actes, vivifiant ainsi le drame.
Cependant, celui-ci ne se déroule pas avec une hâte inflexible. Suivant l'exemple de la plupart des historiens qui l'ont précédé, Salluste y entremêle des discours, morceaux d'éloquence qui sont sortis de son imagination^, qui, quels que soient les orateurs auxquels il les attribue, offrent un style uniforme, son propre style^ qui, enfin, expriment ses sentiments et ses pensées. Compositions d'un artiste désireux défaire admirer sa virtuosité et qu'en effet, on admira et étudia en elles-mêmes, indépendamment du récit où elles s'insèrent ^ Pour ménager aux lecteurs quelque repos, il coupe le drame par des intermèdes : digressions sur les origines des Numides et des Maures*, sur les partis à Rome depuis la chute de Carthage% sur le dévouement patriotique des frères Philènes, ces héros légendaires*^. Enfin, dans un prologue, qui, comme celui du
1. Catil., LUI, 4. Gonf. UUmann, Rev. de philologie, XLII, 1918, p. 14.
2. Il ne convient pas de le croire quand il prétend reproduire un des discours prononcés par Memraius (Jiig., XXX, 4).
3. On en fit des recueils particuliers : voir Schanz, Geschichte der n'im. Lille' ratw, 3' édit., I, 2, p. 172, 173. Granius Licinianus (36, p. 33, édit. Flemisch), un auteur qui vivait probablement au second siècle de notre ère, disait que Salluste devait être lu, non comme un historien, mais comme un orateur. Septime Sévère mourant avait, prélendait-on, envoyé à son lils Caracalla le discours de Micipsa à ses enfants : Histoire Auguste, Septime Sévère, XXI, 10. Claudien (Bell. Gildon., 408-9) rappelle le discours d'Adherbal au Sénat romain.