‹ Histoire ancienne des peuples de l'Orient classiqueChapitre 10 sur 374 · LA NUBIE · texte numérisé non relu

LA NUBIE

Nubie. Au sud de Ouady-Halfah , le second banc de granit s'est disloqué, et la deuxième cataracte étage ses rapides sur une étendue de quatre lieues : l'archipel compte plus de 350 îlots, dont une soixantaine environ portent maisons et moissons1. Les mêmes traits qui signalent les deux premières cataractes se répètent avec quelques variations aux trois suivantes, à Hannek, à Guerendid, à el-HoumarV C'est l'Egypte encore, mais une Egypte sans douceur et sans joie, appauvrie, enlaidie, presque vide.

C'est toujours la double muraille de collines qui tantôt encaisse étroitement la vallée, tantôt se dérobe et semble s'échapper au désert. C'est le sable épandu partout en nappes mouvantes, la berge noire cultivée en bandes minces, les villages presque invisibles, tant les huttes en sont basses. Le sycomore s'arrête au Ge-

bel IWkaI, les dattiers s'espacent et disparaissent. Seul le Nil n'a point changé : tel il était à Phi Le, tel on le retrouve à Berber. Voici pourtant, sur la rive droite, à 600 lieues de la mer, un premier affluent, le Takazzé, qui lui apporte de manière intermittente les eaux de l'Ethiopie septentrionale. A Khartoum, le Ht unique dans lequel il coulait se dédouble, et deux autres lits s'ouvrent dans la direction du midi, deux fleuves nouveaux dont chacun

I. La nomenclature en Uiiik»c nubienne des [lots et rocher» a été dressée assez incorrectement |iar J.-J, RimoD, Tableau de l'Egypte, de la Kubic et da lieux circoneoitiiu, p. 83-60 (vers la lin du volume, après les Vocabulaire*). Itifaud ne complaît, au commencement de noire nièclc, que quarantequatre lie» qui lussent cultivées.

î. Le régime des cataractes a été étudié oj le plan publié par ¥.. ut GoirnERc, Des miaiactra du Hit el tp/cialemenl de cellet de Ilannek et de Kaybar, 18G7, Paris, in-1, et plus récemment par ChSli-, le Nil. le Soudan, l'Egypte, p. Î9-73.

3. Vue priât du haut dci rocheri d'Aboutir, d'après une photographie de M. Intinger, en JS8I.

ltf LE ML ET l/ÊGYPTE.

est aussi puissant que l'ancien. Lequel est le Nil véritable, le Nil Bleu qui semble descendre des montagnes lointaines, ou le Nil Blanc qui parcourt les plaines immenses de l'Afrique équatoriale? Les vieux Égyptiens ne le surent jamais : le fleuve leur cacha le secret de ses sources, aussi obstinément qu'il le fit pour nous jusque dans ces dernières années. Vainement leurs armées victorieuses l'avaient suivi pendant des mois à la poursuite des tribus qui habitent ses rives : toujours elles l'avaient vu aussi large, aussi plein, aussi irrésistible d'allures. C'était une mer d'eau douce, et nier — iaoumcU iômâ — était le nom qu'ils lui donnaient1.

Aussi ne lui cherchaient-ils pas ses origines. Ils se figuraient l'univers entier comme une caisse entre elliptique et rectangulaire, dont le plus grand diamètre est dirigé du sud au nord, le plus petit de l'est à l'ouest*. Notre terre en fermait le fond avec ses continents et ses océans alternés : c'était une sorte de table mince, oblongue, légèrement concave dont l'Egypte occupait le milieu1. Le ciel s'étendait au-dessus, pareil à un plafond de fer4, plat selon les uns5, voûté selon les autres*. La face qu'il tourne vers nous était semée capricieusement de lampes suspendues à des câbles puissants, et qui, éteintes ou inaperçues pendant le jour, s'allumaient la nuit ou devenaient visibles à nos yeux7. Comme il ne pouvait demeurer arrêté au milieu des airs sans être appuyé de quelque support, on avait inventé de l'assurer au moyen de quatre colonnes, ou plutôt de quatre troncs d'arbre fourchus,

1. Maspero, les Contes populaires de V Egypte ancienne, 2°édit., p. 20, 177. Sur la comparaison du Nil à la mer chez les anciens, voir Letronne, Jiecherches géographiques et critiques sur le livre ■ De Mcnsura Orbis Terrae », composé en Islande au commencement du ix* siècle par Dicuil; texte, p. 25, § 8; sur le môme sujet chez les Arabes, voir S. de Sacy, Chrestomathie arabe, 2* éd., t. F, p. 13-15.

2. Maspero, Etudes de Mythologie et d'Archéologie égyptiennes, t. I, p. 159-162, 330 sqq., et t. Il, p. 205-208 (cf. Bulletin de l'Institut égyptien, 2* série, t. VI, p. 10-20, et Revue de l Histoire des lieiigtons, t. XVIII, p. 266-270). Pour les idées analogues qu'on trouve encore à l'époque byzantine, voir le mémoire de Lctronnc sur les Opinions cosmographiques des Pères de l'Église (Œuvres choisies, 2* série, t. I, p. 382 sqq.).

3. Horapollon, Hieroglyphica (éd. Leemans), I, xxi, p. 31 : yj Atyjimwv yr,, èuei (jls<tyj tyjç oixoupivr,; (>7rôpXet- Cf. un fragment d'Hermès Trismégiste dans Stobée, Eclog. I, 52 : ' EîteI Se èv tw ui<T<i> tt,; Y"ïj; ii Ttôv irpoY<5vcov ^fjuov UpoTdrnrj xwpâ... Un groupe hiéroglyphique de basse époque exprime la même idée par l'agencement de ses parties et peut s'interpréter la terre du milieu.

\. Dévèria est le premier à ma connaissance qui ait démontré que « les Égyptiens croyaient à un ciel de fer ou d'acier » (Th. Dkvèria, le Fer et l'Aimant, leur nom et leur usage dans V Ancienne Egypte, dans les Mélanges d'Archéologie, t. I, p. 9-10). La croyance au ciel plafond de fer était si bien établie que le fer en conserva dans la langue commune le nom de Bai-ni-pit (en copte Benipi, benipv), métal du ciel (Charas, V Antiquité historique, 1ro éd., p. 64-67).

5. C'est ce que prouve suffisamment la forme même du caractère ■— -^ employé dans l'écriture hiéroglyphique pour désigner le ciel ou les dieux et déesses du ciel.

6. Certaines stèles cintrées sont surmontées du caractère indiqué à la note précédente, mais courbe pour représenter le ciel voûté. Brugsch a donné quelques bons exemples de cette façon d'envisager le firmament dans sa lieligion und Mythologie der ait en JEgyptcr, p. 203 sqq.

7. Les variantes du signe de la nuit ^i M sont des plus significatives : le bout du câble auquel

l'étoile est accrochée passe au-dessus du ciel ■— -^ et retombe librement, comme s'il s'agissait d'une lampe qu'on pouvait descendre ou remonter à volonté pour l'allumer ou pour l'éteindre. Le nom khabtsou des étoiles est d'ailleurs le même mot qui désigne la lampe d'usage commun.

Page 1