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LES QUATRE PILIERS ET LES QUATRE MONTAGNES

semblables à ceux qui soutenaient la maison primitive'; mais on craignit sans doute qu'ils ne fussent renversés dans quelque tourmente', car on les remplaça par quatre pics sourcilleux, dressés aux quatre points cardinaux

et reliés par une chaîne de montagnes ininterrompue. On connaissait peu celui du nord : la Méditerranée, la Très Verte, s'interposait entre l'Egypte et lui*, et empêchait qu'on l'approchât d'assez prés pour l'apercevoir. Celui

I. Ces piliers isoles ont la forme Y, mais on les voîl soumit réunie pour soutenir le riel ¥¥¥¥' Bruine II qui, le premier, en étudia le rôle, crut qu'ils étaient situés tous les quatre au nord, et qu'ils représentaient au» Égyptien! les montagnes Je l'Arménie [Geographiiche tnsthriflen, 1. 1, p. 3j- 311); il reconnut ensuite qu'on les dressait chacun il l'un des quatre points cardinaux, mais pensa que celte conception de leur emploi ne remontait pas au delà du temps des l'tolémces ('!. tut., t. III. p. 5Î-5S). Il admet aujourd'hui, comme ton* Ifs t!gyptol<.igii[.'s, qu'ils ont toujours été placés aux quatre points cardinaux (Religion und Mythologie, p. illl-itlî).

1. Les mots qui désignent la tourmente, l'orage, un cataclysme quelconque, sont suivis du signe «Hffr, qui montre lu ciel détaché de ses quatre piliers et tombant; les magiciens menaçaient parfois de renverser les quatre pilier», si les dieux n'ohéissaient pas à leurs ordres.

3. (.'nif/jc prise à la hauteur d' llermopoli* : n gauche, la barque du toleil tur le fleuve célcite.

i. Le nom de Ouu:-olrit. la Tret Verte, a été reconnu pour la première fois par Birch {The Annal* afThotma III. dans VArckrotogia, 1. XXXV, p. loi et p. 4fi ilu tirage à part), dont E. de Bougé (Satire de quttquet textes hiéroglyphique* rerrmmenl publirtpar M. lireen dont l'AthénrUM Fraueau, t«S5, p. li-li du tirage a part) et surtout Brugsch (Grographiiche Intchrifteu, t. I, p. :i"-J<l) complétèrent la démonstratiou de façon surabondante : la mer llouge s'appelait Qim-Oirit, la Tri» Noire.

d8 LE NIL ET L'EGYPTE.

du sud s'appelait Apit-to1, la Corne de la Terre, celui de Test Bàkhou, le Mont de la Naissance, et celui de l'ouest, Manou, parfois Onkhît, la Région de Vie*. Bàkhou n'était pas une montagne fictive : c'était le plus haut des sommets qu'on apercevait au loin des bords du Nil dans la direction de la nier Rouge. Manou répondait de même à quelque colline du désert Libyque dont la tête semblait fermer l'horizon3. Quand on découvrit que ni Bàkhou, ni Manou ne bornaient le monde, on ne renonça pas pour cela à l'idée d'étayer le plafond céleste : on se contenta de reculer les piliers à perte de vue et d'imaginer des cimes fabuleuses auxquelles on appliqua le nom des réelles. On ne disait pas qu'elles limitaient exactement l'univers : un grand fleuve les séparait de ses extrémités, analogue à l'Océan des Grecs, et circulait sur une sorte de banquette courant comme en corniche le long des parois de la boîte, un peu au-dessous de la crête continue sur laquelle le ciel étoile s'appuyait. 11 se bordait dans la partie nord de l'ellipse d'une berge abrupte qui naissait à l'ouest au pic de Manou, et qui se haussait assez rapidement pour s'interposer bientôt comme un écran entre lui et notre terre. La vallée étroite qu'elle masquait s'appelait Daît depuis les temps les plus reculés4 : la nuit l'enveloppait éternellement de ses ombres lourdes et l'emplissait d'un air épais, irrespirable aux vivants5. Vers l'est, la berge s'abaissait rapidement : elle expirait un peu au delà de Bàkhou, et le fleuve s'écoulait entre des rives basses, presque plates, de l'est au sud, puis du sud à l'ouest6. Le soleil était un disque de feu posé sur un bateau7. Le courant l'entraînait d'un mouvement toujours égal le long des

i. Cf. l'expression des géographes grecs Nôtou xépoc;, 'Eauépou ycipaiz. Brugsch a le premier signalé la position de l'Api t-to à l'extrémité sud du monde (Geographische Inschriften, t. I, p. 3.'»- 36, t. III, p. 32). Il a identifié dubitativement la Corne de la Terre a\ec les Monts de la Lune des géographes arabes. Je crois que les égyptiens de la grande époque thebaine (XVIII*-XX° dynasties) désignaient de la sorte le massif montagneux de l'Ahyssinie; ils l'aperçurent de loin dans les razzias qu'ils menaient le long du Mil Bleu et de ses affluents, mais ils n'y pénétrèrent jamais.

2. Sur lia h hou et Manou, consulter un article de Brugscli (Ueber den (ht- und Westpunhl des Sonnc niait f es nach den altiigyptischen Yorstellunyen, dans la Zeitschrift, 1804, p. 73-76), rédigé sur des indications de Diimichen; aussi Brk.scu, Die altâyyptischc Vôlkertafcl (dans les Vcrhandlunqen des bien Orientalisten Congresses, t. II, Afrikanische Sektion, p. 62-63) et Maspkro, Études de Mythologie et d'Archéologie égyptiennes, t. II, p. 6-8 (cf. Revue de C Histoire des Religions, t. XV, p. 270-272). Brugsch place le mont Bàkhou un peu trop au sud, au Gebcl Zmouroud.

3. Le nom de Manou est localisé dans le nome Libyque de la Basse-Egypte, sur les listes de l'époque ptolémaïque (Bric.sch, Dictionnaire géographique, p. 259): on devait le rencontrer quelque part sur le chemin qui mène à travers le désert jusqu'à l'Ouady-Natroun.

I Le nom de Dait et l'épithète Daiti, « habitant du bail », qui en dérive, se rencontrent fréquemment dans les textes des pyramides, et appartiennent par conséquent au vieux fonds de la langue.

,*i. Kakoui samoui, Maspkko, Etudes de Mythologie et d'Archéologie égyptiennes, t. II, p. 31 (cf. la Revue de l'Histoire des Religions, t. XVII, p. 274).

lï. Maspkro, Études de Mythologie et de Religion égyptiennes, t. II, p. 16-18 (cf. la Revue- des Religions, t. XVIII, p. 206-268), où toutes ces conceptions ont été indiquées pour la première fois.

7. C'est ainsi que les peintres l'ont représenté, par exemple, dans plusieurs vignettes du Livre des Morts (édit. Navillk, t. I, pi. XXX, CXLIV).

remparts du monde. Du soir au matin, il disparaissait dans les gorges du Daït, sa lumière n'arrivait pas jusqu'à nous et c'était la nuit; du matin au soir, ses rayons, n'étant plus arrêtés par aucun obstacle, se répandaient librement d'un bout de la boîte à l'autre, et c'était le jour. Le Nil se détachait du fleuve céleste à son tournant méridional1; aussi le sud représentait-il pour les Egyptiens le point cardinal par excellence, celui sur lequel ils s'orientaient, mettant le levant à leur gauche, le couchant à leur droite'. Au temps qu'ils ne dépassaient guère les défilés du Gebel Silsiléh, ils pensaient que l'endroit où les eaux d'en haut quittaient le ciel était situé entre Éléphantine et Philae : elles s'abattaient en une chute immense, dont Syènc marquait les derniers ressauts, et peut-être les récits des écrivains classiques sur la première cataracte ne sont-ils que l'écho lointain de cette tradition barbare1. Les conquêtes menées au cœur de l'Afrique forcèrent les Égyptiens à reconnaître leur erreur, mais sans diminuer leur foi en l'origine surnaturelle du fleuve : plus ils poussèrent avant, plus ils la reculèrent vers le midi4, plus aussi ils l'entourèrent de fables et de merveilles. Us contaient qu'à force de remonter le courant, les matelots finissaient par atteindre une contrée indécise, placée comme une sorte de marche entre ce monde et l'autre, une Terre des Mânes, dont les habitants n'étaient déjà plus que des nains, des monstres ou des esprits5; ils débouchaient ensuite dans une mer semée d'îles mystérieuses, semblables à ces archipels enchantés que les marins portugais et bretons apercevaient parfois dans leurs croisières et qui s'évanouissaient dès qu'ils voulaient en approcher. Elles étaient peuplées de serpents à voix humaine, quelquefois bienveillants, quelquefois cruels aux naufragés. Quiconque en sortait ne pouvait plus y rentrer : elles se résolvaient en flots et se perdaient au sein des ondes*. Un géographe d'aujourd'hui ne

1. Les écrivains classiques eux-mêmes savaient que, d'après les Égyptiens, le Nil descendait du ciel : vO<xipÉ; è<mv 6 NeîXo;, 6v il oùpavov xaTaçépe<r8ai oi'ovrat (Porphyre, dans Eiskbk, Prœp. Evang., III, il, 54 sqq.). La légende selon laquelle il prenait sa source dans le fleuve Océan (Hérodote, 11, 21; Diodore, I, 37) n'était qu'une transposition grecque du dogme égyptien qui reconnaissait en lui un bras du fleuve sur lequel le soleil circule autour de la terre.

2. Cette façon de s'orienter des Égyptiens a été découverte par Chabas, les Inscriptions des Mines d'or, 1862, p. 32 sqq.

3. Maspf.ro, Études de Mythologie égyptienne, t. II, p. 17-18 (cf. Revue de l'Histoire des Religions. t. XVIII, p. 269-270); cf. p. II du présent volume.

4. C'est peut-être en songeant à une légende de ce genre que des Nubiens décrivaient à Burckhardt la seconde cataracte * tombant comme du ciel » (Burckhardt, Travels in Nubia, p. 78, note 2) : les sources du Nil ont dû s'arrêter un moment aux environs de Ouadv-IIalfah ou de Semnéh, avant de continuer leur route vers le centre de l'Afrique.

5. La terre des Esprits est mentionnée dès la VI° dynastie, dans le récit des voyages d'Hirkhouf (Schiaparelli, Una Tomba Egiziana inédit a delta VI* Dinaslia ron iscrizioni storiche e geogra fiche, p. 21, 33, 34; cf. Maspero, Hevue critique, 1892, t. II, p. 362, 366); elle était située vaguement au voisinage du Pouanit, c'est-à-dire vers la région des Aromates des géographes gréco-romains.

6. C'est le sujet d'un conte découvert et publié en 1881 par M. W. Golknischeff, Sur un ancien

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comprend guère pareilles fantaisies : il suffit pourtant de jeter les yeux sur certaines cartes du xvi* et du xvne siècle, pour y voir dessiné nettement ce que les Égyptiens imaginaient, le centre de l'Afrique occupé par un grand lac d'où sortent le Congo, le Zambèze et le Nil1. Les marchands arabes du moyen âge croyaient qu'un homme déterminé pouvait s'élever de rivière en rivière depuis Alexandrie et depuis le Caire jusqu'au pays des Zindjes et à l'océan Indien'. Beaucoup des légendes qu'on racontait à ce sujet ont disparu : d'autres furent recueillies par les théologiens juifs et chrétiens et embellies de traits nouveaux. Le Nil jaillissait du Paradis, et parcourait des régions brûlantes inaccessibles à l'homme, puis il tombait dans une mer d'où il s'échappait vers l'Egypte : il entraînait quelquefois avec lui de sa patrie céleste des rameaux et des fruits dont les pareils n'existent point sur notre terre'. La mer qu'on retrouve dans toutes ces histoires est peut-être d'invention moins extravagante qu'on ne serait tenté de le croire. Un lac presque aussi grand que le Nyanza-Kérewé recouvrait jadis la plaine marécageuse où le Bahr el-Abiad s'unit au Sobat et au Bahr el-Ghazâl. Les alluvions l'ont comblé, à l'exception d'un creux plus profond que le reste et qu'on appelle Birket-Nou4, mais il devait être encore assez vaste, pendant les siècles qui précédèrent notre ère, pour donner aux soldats et aux bateliers égyptiens l'idée d'une véritable mer ouverte sur l'océan Indien. Les montagnes dont la ligne se dessinait vaguement sur l'autre rive, bien loin vers le sud, recelaient sans doute la source mystérieuse4. L'inondation s'y préparait et y commençait à jour fixe. Le Nil céleste avait ses croissances et ses décroissances régulières d'où celles du Nil terrestre dépendaient. Chaque

conte égyptien, 1881, Berlin, et dans les Abhandlungen du Congrès des Orientalistes de Berlin, section africaine, p. 100-122; cf. Maspero, les Contes -populaires de l'Ancienne Egypte, 2° édit., p. 131-M6.

1. Etienne Quatrcmère a réuni divers passages d'auteurs arabes relatifs à ce sujet dans les Mémoires historiques et géographiques sur V Egypte, t. II, p. 22-23, 181 sqq. Figari-Bey admettait encore en 18o9 que les grands lacs équatoriaux auraient « deux courants, dont l'un se dirigerait vers l'ouest, descendrait la vallée au nord, et se précipiterait dans la grande cataracte de Gehel Regef » pour former le Nil et descendre à la Méditerranée; « le second se dirigerait en sens contraire, formerait la rivière de Mélinde, qui est à soixante-quinze lieues environ au nord de l'Equateur», et déboucherait dans l'océan Indien (Figari-Bey, Aperçu théorique de la Géographie géognostique de l'Afrique ventral'1, dans les Mémoires de V Institut Egyptien, t. I, p. 108, et la carte de la page 114).

2. A. Kirchkr, QEdipus .Egyptiacus, t. I, p. 52; Letronne, Sur la situation du Paradis terrestre, dans les Œuvres choisies, 2* série, t. I, p. 415-122. Joinville a décrit dans un chapitre spécial les origines et les merveilles du Nil, auxquelles il croyait comme à un article de foi (Histoire de saint Louis. ch. xi.); encore au commencement du xvn# siècle, Wendelinus consacrait une partie de ses Admiranda Nili ($ III, p. 27-31) à démontrer que le fleuve ne prenait point sa source dans le Paradis terrestre. Le voyageur écossais Rhind recueillit à Gournah, il y a quarante ans, une légende musulmane qui affirme que le Nil descend des cieux (Thebes, ils Tomba and their Tenants, p. 301-304).

3. Elisée Reclus, Nouvelle Géographie universelle, t. X, p. 67 sqq.

4. Cf., pour la conception égyptienne des sources du Nil, et pour les conséquences qui en découlent, les observations de Maspero, les Contes populaires, 2* éd., p. xem sqq.

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