LA DECORATION DES CHAPELLES FUNERAIRES. 2SS
de la maison éternelle, les rétribuaient de leurs peines et leur fournissaient les viandes, les légumes, les fruits, les liqueurs, le linge, les ustensiles du sacrifice'. En principe, ces liturgies se perpétuaient d'année en année jusqu'à la consommation des siècles; en réalité, on délaissait la plupart des morts
d'autrefois au profit des morts plus récents, après trois ou quatre générations. Le donateur avait beau multiplier les imprécations et les menaces contre les prêtres qui négligeraient leur office ou contre les usurpateurs du bien funéraire1, le moment arrivait tôt ou tard où le double, abandonné de tous, risquait de s'éteindre faute d'aliments. Pour obtenir que l'offrande promise et déposée matériellement le jour des funérailles persistât à travers les âges, on
1. Xaipeso, Élude» de Mythologie et d'Archéologie Égyptiennes, t. I. p. â3-75, où un contrit de ce genre, passé entre un prince de Siout et les prêtres du dieu Ouipoualtou, eat expliqué tout au long; cf. Mariette, 1rs Mastabas, p. 313; E. et J. de Rotoé, Intcriptiont hiéroglyphique», t. I, pi. I.
ï. Destin de Faucher-Gvdin, d'après la photographie de DChiceen, Hetultate, t. I, pi. 13.
3. Le texte mutilé du lombeau de Sononionkhou offre un exemple de ces menaces pour l'époque qui nous occupe (Mariette, les Maitabns, p. 313; cf. E. et J, ne Roïcê, Inscriptions hiéroglyphique», t. 1, pi. I). On trouve aussi des formules plus courtes, aux tombeaux de Holpouhikhouit (Mariette, Ici Mastabas, p. 34Î), de fctionou (irf., p. 185) et de Piinki (Piebl, intcriptiont provenant d'un Mastaba de la VI' dynastie, dans le* Proceedings ofthr Society of Bihlrral Arehsenlngy, t. XIII, p. tïl-lîfi).
imagina non seulement de la retracer sur la chapelle, mais d'y joindre limage des domaines qui la produisaient et des manœuvres qui concouraient à la préparer. D'un côté, c'est le labourage, le semage, la récolte, la rentrée des blés, l'emmagasinement des grains, l'empâtement des volailles, la menée des troupeaux. Un peu plus loin, des ouvriers de toute sorte exécutent chacun les travaux de son métier : des cordonniers jouent de l'alêne, des verriers soufflent dans leur canne, des fondeurs surveillent leur creuset; des charpentiers abattent des arbres et construisent une barque; des femmes tissent ou filent en bande sous l'œil d'un contremaître renfrogné, qui paraît peu enclin à souffrir longtemps leur babil. Le double avait-il faim de viande? Il choisissait sur la muraille la bête qui lui plaisait, chèvre, bœuf ou gazelle, la suivait du moment de sa naissance au pâturage, à la boucherie, à la cuisine et se rassasiait des morceaux. Il se voyait allant à la chasse en peinture, et il allait à la chasse; mangeant et buvant avec sa femme, et il mangeait et buvait avec sa femme; le labourage, la moisson, la grangée des parois, se faisaient pour lui labourage, moisson et grangée réels. Après tout, ce monde d'hommes et de choses plaquées sur le mur s'animait de la même existence que le double dont il dépendait : la peinture d'un repas ou d'un esclave était bien ce qui convenait à l'ombre d'un convive et d'un maître1.
Aujourd'hui encore, lorsqu'on pénètre dans une de ces chapelle? parées, on n'éprouve presque pas l'impression de la mort : on se croirait plutôt dans quelque maison de vieux style où le seigneur va revenir d'un instant à l'autre. On l'aperçoit partout le long des murs, escorté de ses serviteurs et entouré de ce qui faisait la joie de sa vie terrestre. Une ou deux de ses statues se dressent au fond de la chambre, toujours prêtes à subir YOuverture de la Bouche et à recevoir l'offrande*. Si elles disparaissaient par accident, d'autres sont là qui les suppléeraient, dans une chambrette ménagée au cœur de la maçonnerie3. Elle ne communique pas ordinairement avec l'extérieur; quelquefois pourtant elle se relie à la chapelle par une sorte de conduit si resserré qu'on a peine à y glisser la main. Qui venait y murmurer des prières et brûler des parfums à l'orifice, le mort les accueillait en personne. Les statues ne sont pas en effet des simulacres privés de sentiment. Comme on enchaînait le double d'un dieu à une idole pour la transformer en un être prophétique capable de
1. Masprro, Études de Mythologie et d'Archéologie Égyptiennes, t. I, p. 1-34; cf. Études Égyptiennes, t. I, p. 193-194, Guide du Visiteur, p. 205-207, Archéologie Égyptienne, p. 117-120.
2. Cf. ce qui est dit à la p. 180 de cette Histoire, à propos de YOuverture de la Bouche.
3. C'est le serdab, le couloir des fouilleurs arabes ; cf. Mariette, Notice des principaux monuments, 1864, p. 23-24; Sur les tombes de V Ancien Empire, p. 8-9; les Mastabas, p. 41-42.