LES STATUES DU DOUBLE, LE CAVEAU FUNÉRAIRE
mouvement et de parole au fond des temples1, lorsqu'on attachait celui d'un homme à l'effigie en pierre, en métal ou en bois du corps qui l'avait porté pendant l'existence terrestre, c'était une véritable personne vivante que l'on créait et que l'on introduisait dans le tombeau. On en était convaincu si fort que la croyance n'en a pas disparu de nos jours, malgré deux changements de religion. Le double hante encore les images auxquelles on l'associa dans le passé. Comme jadis, il frappe de folie ou de mort quiconque ose troubler son repos, et l'on ne se préserve de lui qu'en défigurant les statues intactes que l'hypogée renferme au moment de la découverte : on l'affaiblit ou on le tue en mutilant ses supports*. Les statues donnaient de leur modèle une idée plus exacte que le cadavre déformé par le travail des embaumeurs: d'ailleurs on les détruisait moins facilement et rien n'empêchait qu'on en fabriquât la quantité qu'on voulait. De là le nombre vraiment étonnant qu'on en cachait quelquefois dans une même tombe3 : on multipliait les soutiens, les corps impérissables du double afin de lui assurer une presque immortalité, et le soin qu'on prenait de les emprisonner dans une retraite bien close augmentait leur sécurité4. On ne négligeait pourtant aucune des précautions qui pouvaient soustraire la momie à l'anéantissement. Le puits par lequel on arrive à elle s'arrête après 12 ou 15 mètres en moyenne, mais descend quelquefois jusqu'à 30 mètres et plus de profondeur. Un couloir, si bas qu'on doit y marcher courbé, le prolonge horizontalement et mène à la chambre funéraire proprement dite, creusée dans le roc vif et dépourvue d'ornements : le sarcophage, en calcaire fin, en granit rose ou en basalte noir, ne porte pas toujours le nom et les titres du défunt. Les servants y déposaient le corps, jetaient à côté, sur la poussière, les quartiers du bœuf qu'on venait d'égorger dans la chapelle, les flacons à parfums, les grands vases en poterie rouge remplis d'eau bourbeuse; puis ils muraient l'entrée du couloir et comblaient le puits d'éclats de pierre entremêlés de terre et de gravats. Le tout, largement
1. Voir ce qui a été dit au sujet de ces statues prophétiques, aux pages 119-120 de cette Histoire.
2. Les légendes qui ont cours encore sur les pyramides de Gizéh fournissent quelques bons exemples de ce genre de superstition. « Le garde de la pyramide orientale étoit une idole... qui avoit les deux yeux ouverts et étoit assise sur un trône, ayant auprès d'elle comme une hallebarde, sur laquelle quand quelqu'un jetoit sa vue, il entendoit de ce côté un bruit épouvantable, qui lui faisoit presque faillir le cœur, et celui qui avoit entendu ce bruit en mouroit. II y avoit un esprit commis pour servir ce garde, lequel esprit ne partoit point de devant lui. » La garde des deux autres pyramides étoit également confiée à une statue aidée d'un esprit (VÊgypte de Mourtadi, fils du Gaphiphe, de la traduction de M. Pierre Vattier, Paris, mdclxvi, p. 46-61). J'ai réuni un certain nombre de récits analogues à celui de Mourtadi dans les Études de Mythologie et d'Archéologie Égyptiennes, t. I, p. 77 sqq.
3. On en a trouvé dix-huit ou dix-neuf dans le serdab du seul Râhotpou, à Saqqarah (Mariette, Notice des principaux Monuments, 1864, p. 62, 182, 202; les Mastabas de l'Ancien Empire, p. 157).
i. Maspero, Études de Mythologie et d'Archéologie Égyptiennes, t. I, p. 7-9, 47-49, etc.
arrosé d'eau, se durcissait promptement en un ciment compact dont la masse protégeait le caveau et son maître contre les profanations1.
Ces tombes, sans cesse accrues en nombre pendant des siècles, finirent par former sur le plateau comme une chaîne ininterrompue de villes funéraires. A Gizéh, elles suivent un plan symétrique et s'alignent en bon ordre le long de véritables rues*; à Saqqarah, elles s'éparpillent à la surface du sol, clairsemées dans certains endroits, entassées pêle-mêle dans certains autres3. Partout elles étalent la même abondance d'inscriptions, de statues, de tableaux peints ou sculptés, dont chacun nous apprend quelque trait des coutumes ou quelque détail de la civilisation contemporaine. L'Egypte des dynasties raemphites renaît peu à peu du sein de ces nécropoles et reparaît au grand jour de l'histoire Nobles et fellahs, soldats et prêtres, scribes et gens de métiers, le peuple entier nous revient, chacun avec ses mœurs, son costume, son train journalier d'occupations et de plaisirs; c'est un tableau complet dont le dessin et la couleur, un peu frustes et un peu ternis par endroits, se laissent restaurer presque a coup sûr sans trop de difficulté. Le roi se détache en vigueur au premier plan et domine tout de sa haute taille. Il dépasse si fort ce qui l'environne qu'on se demande, à le voir, si l'on doit le considérer comme un homme ou comme un dieu. Et, de fait, il est dieu pour ses sujets : ils l'appellent le dieu bon, le dieu grand, et ils l'unissent à Rà par l'intermédiaire des souverains qui ont succédé aux dieux sur le trône des deux mondes. Son père était fils de Râ avant lui, et le père de son père et le père de celui-là et tous ses ancêtres, jusqu'au moment où de fils de Râ en fils de Râ on atteignait enfin Rà lui-même. Parfois un aventurier, sorti on ne sait d'où, s'intercale subitement dans la série, et l'on pourrait croire qu'il interrompt le développement de la lignée solaire, mais, en y regardant bien, on arrive toujours à découvrir soit que l'intrus se rattachait au dieu par une généalogie qu'on ne lui soupçonnait pas, soit même qu'il lui tenait de plus près que ses prédécesseurs : Râ, descendu sur la terre en cachette, l'avait engendré d'une mortelle pour rajeunir sa race4. A mettre les choses au pis, un
i. Mariette, Notice des principaux monuments Égyptiens, 1864, p. 31-32; Sur les tombes de l'Ancien Empire que l'on trouvée Saqqarah, p. 9-11 ; les Mastabas de V Ancien Empire, p. 42-46.
2. Jomard, Description géntirale de Memphis et des Pyramides dans la Description de C Egypte, t. V, p. 619-620; Mariette, Sur les lombes de l'Ancien Empire que l'on trouve à Saqqarah, p. 4.
3. Mariette, Sur les lombes de l'Ancien Empire, p. 6, et les Mastabas, p. 29. La nécropole de Saqqarah se compose en réalité d'une vingtaine de cimetières, groupés autour des pyramides royales ou dans les intervalles qui les séparent, et dont chacun avait sa clientèle et son régime particulier.
4. Une légende, que le Papyrus Westcar (édit. Erman, pl.lX, 1. 5-li, pi. X, I. ÎJ sqq.)nous a conservée, prétendait que les trois premiers rois de la V» dynastie, Ousirkaf, Sahourî et Kakiou, étaient nés de Hà, seigneur de Sakhibou et de ltouditdidit, femme d'un prêtre attaché au temple de cette ville.