LA DOUBLE NATURE ET LES NOMS DES ROIS
mariage avec quelque princesse ramenait bientôt au droit sinon l'usurpateur lui-même, du moins ses descendants, et renouait solidement la chaîne'. Les Pharaons sont donc la chair du Soleil, les uns de par leur père, les autres du chef de leur mère, et leur âme a une origine surnaturelle, comme leur corps:
elle est un double détaché de l'Horus qui succéda à Osiris et qui régna le premier sur l'Egypte seule. Ce double divin s'insinue dans l'enfant royal à la naissance, de la façon dont le double ordinaire s'incarne au commun des mortels. Il s'ignore toujours et sommeille pour ainsi dire chez les princes que leur destinée n'appelle pas à régner : il s'éveille lors de l'avènement et prend pleine connaissance de soi-même chez ceux qui montent sur le trône. Du jour de leur élévation à celui de leur mort et au delà, ce qu'ils avaient conservé d'humanité native s'efface complètement; ils ne sont plus que le fils de Rà, l'Horus vivant sur terre et qui renouvelle les bienfaitsd'Horus, fils d'Isis. pendant son passage ici-bas*. Leur nature mixte se révèle tout d'abord dans la forme et dans l'agencement de leurs noms. Le u "" "
choix d'un nom n'était pas chose indifférente chez les Orientaux ; non seulement il en fallait un ou plusieurs pour les hommes et pour les bêtes, mais les objets inanimés eux-mêmes en exigeaient, et l'on peut dire que rien ni per-
I. D'après la loi qu'on attribuait à Biiiolhri» de In II' dynastie; ff. p. 338 Je cri le llilloire i. Les expressions du pouvoir royal au temps île l'Ancien Empire ont été analysées pour la première fois par E. ni Roncf, Rechercha sur let monuments qu'en peut attribuer aux tix première» dynailiet de Manè.thon, p. 3Ï-33, puis par Emus. &gypten und Mguplitcha Lebcn, p. 89-81. L'eiplkttton que j'en donne ici a été proposée déjà dnns le petit mémoire Sur let quatre nom» offirieli det roit d'Egypte [Eluda Égyptienne*, t. Il, p. i"3-î88) et dans les Lecture» Historique», p. li-1".
3. Dessin de Faucher-Gudin, d'après une photographie de Gauet, Le roi est Arncnothès III, dont la conception et la naissance sont représentées au temple de Louior, avec le même luxe de détails que s'il n'agissait d'un fils du dieu Amon et de l.i déesse Mont; cf. Oummiuon, Monument» de l'Egypte et de la Subie, pi. eccun, 1-cuili, R««li.isi, Monumrnti Storici, pi. 38-41 ; l.r.esirs, Drnkm., III, 7*-"5.
sonne au monde n'arrivait à l'existence complète avant d'avoir reçu le sien. Les noms les plus anciens n'étaient souvent qu'un mot assez court et désignaient une qualité physique ou morale, ïiti le coureur, Mîni le durable, Qonqeni l'écraseur, Sondi le redoutable, Ouznasit la langue fleurie. Ils consistaient aussi en une courte sentence par laquelle l'enfant royal confessait sa foi en la puissance des dieux et sa participation aux actes de la vie du Soleil, Khâfrî son lever est Râ, Menkaouhorou les doubles d'Horus durent, Ousirkerî le double de Râ est omnipotent ; parfois la phrase s'abrège et sousentend le dieu, Ou&irkaf son double est omnipotent, Snofroui il m'a rendu bon, Khoufoui il m'a protégé, pour Ousirkerî, Ptah&nofrouV , Khnoumkhoufoui avec suppression de Râ, de Phtah et de Khnoumou*. Le nom, dès qu'il s'est emparé de son homme à l'entrée dans la vie, ne le quitte plus ici-bas, ni par delà : le prince qu'on avait appelé Ounas ou Assi au sortir du sein de sa mère reste Ounas et Assi même après sa mort, tant que sa momie subsiste et que son double ne s'anéantit pas. Or l'usage des Égyptiens est tel. Veulentils montrer qu'une personne ou qu'une chose se trouvent en un lieu déterminé, ils en écrivent le nom dans le caractère qui désigne ce lieu, Téti ^ par exemple dans l'hiéroglyphe Q du château qui appartient à Téti fcQ. Lors donc qu'un fils de roi devient roi à son tour, ils impliquent son nom usuel dans le long cadre à base plate cdi que nous nommons cartouche, et dont la partie elliptique c^ est comme un plan du monde, l'image des régions que Râ entoure dans sa course et sur lesquelles Pharaon exerce son empire en tant que fils de Râ. Quand Téti ou Snofroui, précédés du groupe l£ qui rappelle leur filiation solaire, ont pris place dans le cartouche, f^^U' C^ P î Vj ' on aj°u^e en ^te 'es m°ts t ak qui expriment chacun la suzeraineté sur une moitié de l'Egypte, le Sud et le Nord, et le tout désigne exactement la personne visible du Pharaon pendant son séjour parmi les mortels. Mais ce premier nom, choisi pour l'enfant, ne couvre pas l'homme entier : il laisse sans qualification appropriée le double d'Horus qui se révélait dans le prince au moment de l'avènement. On impose donc à ce double un titre particulier que l'on construit toujours sur un modèle uniforme, en tête l'image ^ de l'épervier-dieu qui voulut léguer à ses descendants une
1. Le nom Phtahsnofroui se rencontre plusieurs fois sur les stèles d'Àbydos (Liebleix, Dictionnaire des nonu hiéroglyphiques, nM 132 et 726, p. 40 et 241, Mariette, Abydos, t. II, pi. XXVII a, et Catalogue général des monuments d'Abydos, pi. CLXXVI, n° 660) : le nom Ràsnofroui, qu'on serait tenté de rétablir en cet endroit, n'a pas encore été retrouvé sur les monuments des anciennes dynasties.
2. Cf., pour la restitution de ce nom et de quelques autres noms royaux de la même époque, Max Mûller, Bemerkung ùber einige Kônigsnamen, dans le Recueil de Travaux, t. IX, p. 176-177.