‹ Histoire ancienne des peuples de l'Orient classiqueChapitre 118 sur 374 · PHARAON DANS SA FAMILLE · texte numérisé non relu

PHARAON DANS SA FAMILLE

procédé qu'ils préfèrent : ils emploient ordinairement comme interprètes de leur pensée les prêtres et les statues des temples. Le roi pénètre dans la chapelle où la statue est enfermée, accomplit autour d'elle les rites de l'évocation et l'interroge sur le point qui le préoccupe. Le prêtre répond sous l'inspiration directe d'en haut et le dialogue engagé par sa bouche peut durer longuement : les discours interminables qui couvrent les murs des temples thébains nous apprennent ce que Pharaon disait en pareil cas et de quel ton emphatique les dieux lui parlaient en retour1. Quelquefois les statues animées élevaient la voix dans l'ombre du sanctuaire et dictaient elles-mêmes leur volonté; plus souvent elles se contentaient de l'indiquer d'un geste. Quand on les consultait sur un sujet déterminé, si rien ne bougeait en elles, c'était leur façon de témoigner leur improbation ; si au contraire elles inclinaient fortement la tête une fois, deux fois, l'affaire était bonne et elles l'approuvaient4. Rien ne se faisait dans l'État qu'on ne leur eût demandé leur avis et qu'elles ne l'eussent donné d'une manière ou d'une autre.

Les monuments, qui mettent en pleine lumière le caractère surhumain des Pharaons en général, ne nous apprennent que peu de chose sur le tempérament de chacun d'eux en particulier et sur le tous les jours de leur vie. Quand par hasard nous entrons un moment dans l'intimité du souverain, il s'y révèle moins divin et moins majestueux que nous ne serions portés à le croire si nous nous en laissions imposer par sa mine impassible et par l'appareil qui l'entoure en public. Non que sa grandeur l'abandonne jamais tout entière; même chez lui, dans sa chambre ou dans son jardin, pendant les heures où il ne se sent pas en représentation, les plus haut placés de ceux qui l'approchent ne doivent jamais oublier qu'il est Dieu. Il se montre bon père, mari débonnaire3, joue volontiers avec ses femmes et leur caresse la joue d'un geste familier tandis qu'elles lui tendent une fleur et poussent le pion sur le damier. 11 s'intéresse aux gens qui le servent, les autorise à prendre certaines libertés avec l'étiquette, quand il est content d'eux4, et témoigne dé l'indul-

archéologique, 2* sér., t. XVII, p. 321-332, cf. Records of Ihe Paul, t. IV, p. 83). Nous connaissions déjà par Hérodote les songes de Sabacon (II, cxxxix) et du grand prêtre Séthos (II, cxu).

1. A Déîr el-Baharf, la reine Hàtshopsftou perçoit la voix d'Amon lui-même au fond du sanctuaire, c'est-à-dire la voix du prêtre qui recevait en présence de la statue l'inspiration directe et la parole d'Amon (Mariette, Deir el-Bahari, pi. X, l. 2, DPnichk.n, Historische Inschriftcn, t. II, pi. XX, 1. 4-6).

2. Maspero, Éludes de Mythologie et d' Archéologie Égyptiennes, t. I, p. 81 sqq.

3. Comme exemple littéraire de ce qu'était la conduite d'un roi dans sa famille, on peut citer le personnage du roi Mtnibphtah, dans le conte de Satni-Khàmofs (Maspf.ro, les Contes populaires de l'Egypte Ancienne, 2* éd., p. 465 sqq.). Les tableaux des tombes de Tell-Amarna nous montrent l'intimité dans laquelle le roi Khouniaton vivait avec sa femme et avec ses filles, grandes et petites (Lkpsics, Denkm., III, pi. 99 6, où la reine tient le roi embrassé par le milieu du corps, 104, 108, etc.).

4. Le Pharaon Shopsiskaf dispense son gendre Shopsisphtah de flairer la terre devant lui (E. de Hoigk,

gence pour leurs petits travers ; s'ils reviennent de l'étranger, un peu alourdis par un long exil loin de la cour, il se répand en plaisanteries sur leur embarras et sur leur costume démodé, plaisanteries de roi qui jettent l'assistance en liesse par devoir hiérarchique, mais dont le sel s'évapore aisément et qu'on ne comprend plus hors du palais1. 11 aime à rire, il aime à boire, et, si l'on en croit les mauvaises langues, il s'enivre parfois à en oublier le soin des affaires9. La chasse ne lui est pas toujours un plaisir, du moins la chasse au désert où les lions marquent une tendance fâcheuse à ne pas respecter la divinité du prince plus que l'humanité des sujets ; mais, comme les chefs d'autrefois, il doit aux siens de détruire les bêtes sauvages et c'est à la centaine qu'il finit par compter ses victimes, pour peu que son règne se prolonge3. La guerre l'occupe une partie de son temps, guerre contre les Libyens à l'est dans la région des Oasis, guerre contre les Nubiens dans la vallée au sud d'Assouàn, guerre contre les Bédouins sur le front de l'isthme et dans la péninsule sinaïtique, souvent aussi guerre civile contre un baron ambitieux ou contre quelque membre turbulent de sa propre famille. 11 voyage fréquemment du midi au nord et du nord au midi, laissant partout où il peut les traces matérielles de son séjour, sur les rochers d'Éléphantine et de la première cataracte4, sur ceux de Silsilis ou d'El-Kab, et il apparaît à ses féaux comme Toumou lui-même, qui se lève au milieu d'eux afin de réprimer l'injustice et le désordre5. 11 répare les monuments ou les agrandit, règle équitablement la répartition de l'impôt et des charges, arrange ou tranche les procès des villes entre elles pour la propriété des eaux et pour la possession de certains territoires, distribue à ses fidèles les fiefs devenus vacants, leur accorde des pensions à toucher sur les revenus du fisc royal6. 11 rentre enfin à Memphis ou dans l'une de ses résidences habituelles, et de nouvelles corvées l'y attendent. 11 donne chaque jour audience à tous les gens,

Recherches sur les monuments qu'on peut attribuer aux six premières dynasties de Manêthon, p. 68; Mariette, les Mastabas, p. 114-113), et Papi I'r accorde à Ouni le droit de garder ses sandales dans le palais (K. i>r Hoi'gk, Recherches sur les monuments, p. 128; Mariette, Âbydos, t. II, pi. XLIV-XLV, 1. 23; Erman, Commentar zur Inschrift dcsUna, dans la Zeitschrift, 1882, p. 20, laisse le passage inexpliqué).

1. Voir dans les Aventures de Sinouhit (Maspero, les Contes populaires de V Egypte ancienne, p. 12-i- 125) le récit de l'audience accordée par Amenemhàit II au héros qui revient d'un long exil en Asie.

2. Ainsi Araasis, dans un conte de l'époque grecque (Maspero, les Contes populaires, 2* éd., p. 290-308).

3. Amenôthès III avait tué jusqu'à cent deux lions dans les dix premières années de son règne (Scarabée 580 du Louvre dans Pierret, liecueil d'inscriptions inédites du Louvre, t. 1, p. 87-88).

4. Traces du passage de Mirniri à Assouan dans Pétrie, .4 Season in Egypt, pi. XIII, n° 338, et dans Sayce, Gkanings front the Land of Egypt (dans le liecueil de Travaux, t. XV, p. 147), de Papiltrà El-Kab dans Steii.n, Die Cultusstàttc der Lucina, dans la Zeitschrift, 1873, p. 67-68.

5. Ce sont les expressions même qu'emploie la Grande inscription de Beni-Hassan. I. 30-16.

6. Ces détails, qu'on ne trouve pas réunis sur les monuments historiques, nous sont fournis par le tableau que le Livre de savoir ce qu'il y a dans Vautre monde trace de la course du Soleil à travers le domaine des heures de la nuit : le dieu y est décrit comme un Pharaon qui parcourt son royaume, et

LES OCCUPATIONS ET LES ENNUIS l>E PHARAON.

tice des serviteurs à la justice du maître. La cause entendue, s'il sort du palais pour monter en barque ou pour se rendre au temple, il n'est pas quitte, mais les placets et les suppliques l'assaillent au passage1. Je ne parle ici ni de l'expédition des affaires courantes, ni des sacrifices journaliers, ni des grandes cérémonies qui exigeaient sa présence, ni des réceptions de nobles ou d'envoyés étrangers. On pense peut-être qu'au milieu de tant d'occupations il n'a pas le temps de s'ennuyer. Il est pourtant en proie à cet ennui profond que la plupart des monarques orientaux ressentent si cruellement et que les tracas ou les plaisirs ordinaires de la vie ne peuvent plus dissiper. Comme les sultans des Mille et une Muits, les Pharaons se font raconter des histoires merveilleuses ou assemblent leurs conseillers pour leur demander un moyen de se distraire : l'un d'eux y réussit quelquefois, comme celui qui réveilla l'intérêt de Snofroui en lui conseillant pour ses promenades en barques un équipage de jeunes filles à peine voilées d'un réseau à larges mailles. Tous ses divertissements ne sont pas aussi badins. Les Egyptiens n'avaient pas le caractère cruel par nature, et l'histoire ou la légende ne nous ont gardé le souvenir que d'un très petit nombre de Pharaons sanguinaires; mais la vie d'un simple mortel comptait si peu à leurs yeux, qu'ils n'hésitaient jamais à la sacrifier, fût-ce pour un caprice. Dès qu'un sorcier se vante devant Khéops de savoir ressusciter un mort, Khéops lui propose de tenter l'expérience sur un prisonnier

tout ce qu'il (ail pour les morls, m leau*. est i<]f>ntii|tie n ce que le Pharaon faisait en favnur (tes vivant*, ses sujets {M.iwt:«o, Etude* de Mythologie ri d'Archéologie Egyptienne*, t. Il, p. 41-13).

1. Destin de b'aiicher-Guilin (CR.tmmu.ia.i, Monument! de l'Egypte et de la tiubir. pi. CXCIX-C.i;, CCI, i-3; IVwi.ii.im. Nonumcnti Storiri, ni. CXXItl. n- l-ï; Ltrsits. Denkm.. III. tma-d).

1. Voir, au Papyrwde. Ilertin n" i, les suppliques iltiut un |ih)k»ii accable legi-anil iiitcniinnl XirouiteiuM el le roi Siukanirl Je lu IX" ou X' dynastie (Mjsi>l«o, ta Conta populaire; *• éd., (i. 13, sqq.)

auquel on coupera le cou1. La colère de Pharaon s'allumait vite, et une fois embrasée c'était un feu qui dévorait tout ; les Égyptiens disaient, pour en dépeindre l'intensité, que Sa Majesté devenait furieuse comme une panthère*. La béte féroce perçait souvent en lui sous l'homme à demi civilisé.

La famille royale était fort nombreuse. Les femmes se recrutaient surtout chez les hauts fonctionnaires de la cour et chez les grands seigneurs féodaux3; mais on rencontrait aussi parmi elles beaucoup d'étrangères, filles ou sœurs des petits roitelets libyques, nubiens ou asiatiques : elles venaient aux bras de Pharaon comme otages et garantissaient la soumission de leur peuple. Toutes ne jouissaient pas d'un traitement identique ni d'une considération pareille, et leur condition première réglait leur état dans le harem, à moins que le caprice amoureux du maître n'en décidât autrement. La plupart demeuraient simples concubines leur vie durant, d'autres s'élevaient au rang d'épouses royales, une au moins recevait le titre et les privilèges de grande épouse ou de reine*. C'était rarement une étrangère, presque toujours une princesse née dans la pourpre, une fille de Kâ, autant que possible une sœur du Pharaon, qui, héritant au même degré et dans des proportions égales la chair et le sang du Soleil, avait plus que personne au monde qualité pour partager la couche et le trône de son frère5. Elle possédait sa maison particulière, son train de serviteurs et d'employés aussi considérable que celui du roi; tandis qu'on séquestrait à peu près les femmes secondaires dans les parties du palais qui leur étaient assignées, elle entrait ou sortait librement, se montrait en public avec ou sans son mari. Le protocole par lequel on la qualifiait dans les actes officiels reconnaît solennellement en elle la suivante de l'Horus vivant, l'associée au Seigneur du Vautour et de l'Uneus, la très douce, la très louable, celle qui voit son Horus ou l'Horus et le Sît face à face6. Son union avec le roi-dieu la fait déesse et lui impose

1. Ernax, Die Marche n des Papyrus Weslcar, pi. Vllï, 1. 12, et p. 10-11; Maspkro, le$ Contes populaires de V Egypte Ancienne, 2* édit., p. 42-44 et 73. Cf. p. 282 de cette Histoire.

2. Ainsi dans l'inscription de Pidnkhi-Miamoun (1. 23 et 93, éd. E. de RorGrt, p. 20, 52); au Conte des deux Frères, le héros, qui est une sorte de dieu déguisé en paysan, devient lui aussi furieux, et l'auteur ajoute comme une panthère du midi (Maspero, les Contes populaires, 2" édit., p. 10).

3. La reine Miririônkhnas, femme de Papi Ier, avait pour père un personnage attaché à la cour et nommé Khoui, pour mère une princesse Sfbit (E. de llorcti, Recherches sur les monuments, p. 130 sqq., cf. E. et J. de llon.i-, Inscriptions hiéroglyphiques copiées en Egypte, pi. CLIII).

4. La première Grande épouse du roi qui nous soit connue a été mentionnée par Ouni : c'est la reine Amitsi, femme de Mirirî-Papi l*r de la VI« dynastie (E. de Hoigé, Recherches sur les monuments, p. 121; cf. Erman, Commentar zur Inschrift des Vna, dans la Zeilschrift, 1881, p. 10-11).

5. 11 semble bien que la reine Mirisonkhou (Mariette, les Mastabas, p. 183; Lepsiis, Denkm., Il, 1 i, 26), femme de Khéphrèn, fût la fille de Khéops et, par conséquent, la sœur de son mari (E. de Rofgé, Recherches sur les monuments qu'on peut attribuer aux six jrremières dynasties de Manélhon, p. 61-62).

6. Le protocole des reines de cette époque a été établi pour la première fois par E. de Rougè Recherches sur les monuments, p. 44-13, 57-61, 130), au moyen des inscriptions de la reine Mirtittefci

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