LA CITÉ ROYALE
Les princes, à qui la décision paternelle enlevait tout espoir légitime de régner, avaient beau dissimuler leur mécontentement : on les arrêtait au premier soupçon d'infidélité, et on les massacrait en masse ou en détail; ils n'avaient de chances d'échapper aux exécutions sommaires qu'une révolte1 ou la fuite chez quelque tribu indépendante de la Libye ou du désert Sinaïtique*. Si nous connaissions par le menu l'histoire intérieure de l'Egypte, elle nous apparaîtrait aussi tourmentée et aussi sanglante que celle des autres empires orientaux : les intrigues de harem, les conspirations de palais, le meurtre des infants, les déchirements et les rébellions de la famille royale y formaient l'accompagnement presque inévitable de tout avènement.
La dynastie tirait son origine du Mur-Blanc, mais les Pharaons ne séjournaient guère dans cette ville, et il serait inexact de dire qu'ils la considéraient comme une capitale; ils se choisissaient chacun dans le nome Memphite ou dans le nome Létopolite, entre la bouche du Fayoum et la pointe du Delta, une résidence à soi où ils vivaient avec leur cour et d'où ils gouvernaient l'Egypte3. Ce n'était pas un simple palais qu'il fallait à tant de monde, mais une cité entière. Un mur en briques, couronné de créneaux, l'enveloppait d'une enceinte carrée ou rectangulaire, assez épaisse et assez élevée non seulement pour braver une insurrection populaire ou les coups de main des Bédouins en maraude, mais pour résister longtemps aux opérations d'un siège régulier. A l'extrémité d'un des fronts, une seule baie étroite et haute, close d'une porte en bois consolidée de pentures en bronze et surmontée d'un rang d'ornements en métal pointu ; puis un long couloir, pris et comme étranglé entre le mur extérieur et un mur de refend aussi fort que lui; puis au bout, dans l'angle, une seconde porte qui annonce parfois un second couloir, mais qui ouvre plus souvent sur une large cour où les bâtiments d'habitation s'entassaient un peu pêle-mêle : l'assaillant courait le risque d'être écrasé en chemin, avant de pénétrer au cœur de la place*. Le logis royal s'y reconnais-
Commentar zur Inschrift des Una, dans la Zeitschrift, 1882, p. 10-12) se rapporte probablement à quelque conspiration de femmes. La cause célèbre, dont un papyrus de Turin nous a conservé plusieurs pièces (Th. Déveria, le Papyrus judiciaire de Turin, extrait du Journal Asiatique, 1866-1868), fait connaître avec quelques détails la conspiration ourdie dans le harem contre Ramsès III.
1. Un passage des Instructions d 'Amenemhâit {l*ap. Sallier II, pi. I, 1. 9 sqq.) dépeint en termes obscurs l'attaque du palais par des conspirateurs et les guerres qui suivirent leur entreprise.
2. C'est le cas de Sinouhît, fuyant de Libye en ldumée, à la mort d'Ameneinhàit l*r (Maspero, les Premières Lignes des Mémoires de Sinouhtt, p. 17-18, et les Contes populaires, 2a édit., p. 97 sqq.).
3. M. Erra an a le premier mis en lumière ce point important de la plus ancienne histoire d'Egypte (Ernan, JEgypten und ^Egyptisches Leben im Aller tum, p. 243-244; cf. Ed. Meyer, Geschichte des Allen JEgyplens, p. 56-57, et les objections de Wibdkhamn, The Age of Memphis, dans les Proceedings of the Society of Biblical Archœology, t. IX, 1886-1887, p. 184-190).
4. 11 ne nous reste aucun plan ni aucun dessin exact des palais de l'Ancien Empire, mais M. Erman a fait observer avec raison que les signes qu'on trouve dans les inscriptions contemporaines en- don-
sait tout d'abord à ses galeries en saillie sur la façade, d'où Pharaon assistait comme d'une tribune aux évolutions de sa garde et au défilé solennel des envoyés étrangers, des seigneurs égyptiens en audience, des fonctionnaires qu'il voulait récompenser de leurs services. Ils arrivaient du fond de la cour, s'arrêtaient au pied de l'édifice, et là, se prosternant, se redressant, courbant la tête, agitant les bras, tordant et retordant les mains sur un rythme tour à tour rapide et lent, ils adoraient le maître, lui chantaient son panégyrique, puis recevaient les colliers ou les bijoux en or qu'il leur envoyait par ses chambellans ou qu'il daignait leur jeter lui-même1. Nous entrevoyons à peine quelques détails de l'agencement intérieur : on trouve pourtant la mention de grandes salles, « semblables à la salle d'Atoumou dans le ciel », où le roi venait pour traiter les affaires en conseil, pour rendre la justice et quelquefois aussi pour présider à des banquets solennels. Des colonnes élancées, taillées dans des bois précieux et peintes de couleurs vives, les supportaient en longues rangées; on y accédait par des portes lamées d'or et d'argent, incrustées de malachite ou de lapis-lazuli*. Les appartements privés, Vâkhonouiti, en étaient séparés rigoureusement, mais ils communiquaient avec l'hôtel de la reine et avec le harem des femmes secondaires3. Les Enfants royaux habitaient un quartier particulier aux ordres de leurs gouverneurs; ils y avaient leurs maisons et leur train de serviteurs, proportionné à leur rang, à leur âge, à la fortune de leur famille maternelle*. Les nobles attachés à la cour
nent une figure d'ensemble (Ermaji, JSgypten, p. 106-10"). Les portes qui mènent de Tune des heures de la nuit à l'autre, dans le Livre de l'autre monde, nous montrent le double couloir précédant la cour
(Maspero, Études de Mythologie et d'Archéologie Égyptiennes, t. Il, 166-168). Le signe fjj] fait connaître le nom oirâsKHtT, littér. la large, de la cour où débouchait le couloir, et au fond de laquelle se trouvaient le palais ctle tribunal royal, ou, dans l'autre monde, le tribunal d'Osiris, la cour de la double Vérité.
1. Le cérémonial de ces réceptions n'est pas représenté sur les monuments que l'on connaît actuellement, avant la X VIII* dynastie; on le voit dans Lepsius, Denkm., 111, 76, sous Amenothès III, et 103- 105, sous Amenothès IV, dans DPmichen, Hist. Inst., t. Il, pi. LX, e, sous Harmhabi. Il est décrit pour la XII* dynastie par les Mémoires de Sinouhtt (Maspero, les Contes populaires, 2* édit., p. 123-127); je suis porté à croire que les Amis d'or mentionnés dans l'inscription d'Ouni (1. 17) sont ceux des Amis du roi qui avaient reçu le collier et les bijoux d'or dans une de ces audiences solennelles.
2. C'est la description du palais bâti par Ramsès III à Amon (Papyrus Harris n* 4, pi. IV, 1. 11-12). Ramsès 11 était dans une de ces salles, assis sur le trône d'or, quand il délibéra avec ses conseillers de construire une citerne dans le désert, pour les mineurs qui se rendaient aux mines d'or d'Aktti (Prisse, Monuments, pi. XXI, I. 8). La salle où le roi, sortant de ses appartements, s'arrêtait pour prendre son costume de cérémonie et recevoir l'hommage de ses ministres, me parait s'être appelée dans l'Ancien Empire Pi-datt, la Maison de l'adoration (Mariette, les Mastabas, p. 270-271, 307-308, etc.). la maison où l'on adorait le roi, comme, dans les frmplcs de l'époque Ptolémaïque, celle où la statue du dieu, quittant le sanctuaire, était habillée et adorée par ses fidèles. Sinouhît, à la XIIe dynastie, est reçu en audience dans la Salle de Vermeil (Maspero, les Contes populaires, 2° édit., p. 123).
3. Les souhtt ou kiosques faisaient partie de ces appartements du harem. Le tombeau de Rakhmirf nous montre un de ces kiosques des femmes à la XVIII* dynastie (Virey, le Tombeau de Rekhmarâ, pi. XXXV, dans les Mémoires de la mission française , t. V); d'autres tableaux d'époques différente?* représentent les morts y jouant aux dames (Maspero, Études Égyptiennes, t. II, p. 220 sqq.).
4. Shopsiskafànkhou (Lepsws, Denkm., II, 50) était Gouverneur des maisons des Enfants nryaux sous Nofiririkerl de la V* dynastie (E. dk Roit.e, Recherches sur les monuments, p. 73). Sinouhît reçoit