‹ Histoire ancienne des peuples de l'Orient classiqueChapitre 127 sur 374 · LE SCRIBE, SON ÉDUCATION, SES CHANCES DE FORTUNE · texte numérisé non relu

LE SCRIBE, SON ÉDUCATION, SES CHANCES DE FORTUNE

finissait généralement par succéder à son père ou à son protecteur : on rencontrait dans la plupart des administrations de véritables dynasties au petit pied, dont les membres héritaient pendant plusieurs siècles une même place d'écrivain'. La situation était mince et le traitement médiocre, mais on avait le nécessaire assuré, on était exempt des corvées et de la milice, on exerçait une autorité telle quelle sur le monde étroit où l'on vivait : c'en était

assez pour qu'on s'estimât heureux et, somme toute, pour qu'on le fût. « Il n'est que d'être scribe » , disait le sage ; « le scribe prime tout' » . Quelquefois cependant l'un de ces satisfaits, plus intelligent ou plus ambitieux que les autres, parvenait à se dégager de la médiocrité commune : sa belle écriture, l'heureux choix de ses locutions, son activité, son obligeance, son honnêteté, — peut-être aussi sa malhonnêteté discrète, — attiraient sur lui l'attention de ses supérieurs et lui valaient de l'avancement. On vit souvent le fils d'un

I. On pourra le constater aisément en feuilletant l'ouvrage oc Mametie, Catalogue général det Hunumenti d'Abydot. Le nombre des exemples serait plus grand encore si Mariette, craignant do trop grossir «on livre, n'avait, dans bien des cas, supprimé les litres et la fonction de la plupart des personnages qui sont mentionnés à la dizaine sur les stèln rotivei du Musée de Gizéh.

i. Deitin de Favcher-Gudin, d'aprei un tableau de la titube de Khounai (cf. Homilisi, Monument i Chili, pi. iiiv, i; Lipsir.s, Denkm., II. 107). Deui scribes écrivent sur une planchette. Devant celui du registre supérieur, on voit une palette a deux godels placée sur le vase qui sert d'encrier, el un paquet de planchettes liées, le tout sur un ballot d'archives. Le scribe du second registre appuie sa planchette contre l'encrier, et tient devant lui le coffre aux archives. Derrière eux un iiakht-khrûau annonce la remise de la planchette chargée de chiffres que le troisième scribe présente au maître.

A. C'est comme le refrain qui revient inévitable dans tous les exercices de style imposés aux écolier» du Nouvel Empire (M.spuiu, Du Genre Eputolaire, p. 28, 3ii, 38-il), 49-50, Gfi. 7Ï, etc.).

BIST, ixc. m L'oilisT. — r. i. »7

paysan ou d'un pauvre hère, qui avait débuté par enregistrer du pain et des légumes dans un bureau de province, couronner une carrière longue et bien menée par une sorte de vice-royauté sur la moitié de l'Egypte. Ses greniers regorgeaient de blé, ses magasins se remplissaient constamment d'or, d'étoffes fines et de vases précieux, son étable « multipliait les dos » de ses bœufs' ; et les fils de ses premiers protecteurs, devenus ses protégés à leur tour, ne se hasardaient plus à l'aborder que la tête basse et le genou plié.

C'était sans doute un parvenu de ce genre que cet Amten dont le tombeau a

été transporté à Berlin par Lepsius,puis remonté pièce à pièce dans le Musée*. 11 était né vers la fin du cinquième millénaire avant notre ère, sous un des derniers rois de la 111* dynastie, et il prolongea son existence jusque sous le premier roi de la IV*, Snofroui. H tirait probablement son origine du nome du Taureau, sinon de Xoïs même, au cœur du Delta. Son père, le scribe Ànoupoumonkhou, possédait outre sa charge plusieurs domaines fonciers de bon rapport ; mais sa mère Nibsonît, une simple concubine à ce qu'il semble, ne jouissait d'aucune fortune personnelle et aurait été incapable de fournir seule à l'éducation de l'enfant. Anoupoumônkhou le prit entièrement à ses frais, « lui donnant tout ce qui était nécessaire à la vie, alorsqu'il n'avait encore ni blé, ni orge, ni traitement, ni maison, ni domestiques mâles ou femelles, ni troupeaux d'ânes, de porcs et de bœufs* ». Dès qu'il le trouva en état de se subvenir à lui-même,

1. L'eipresBion csl cmprunlée ii l'une de« [étires du Papyrui Anastait n' IV, pi. IX, 1. 1.

t. Deuin de Faucher-Gudin, d'après un labltau du lambeau de Shopsisonrt (Ltpsus, Denkm., Il, 63}. I.e nakhl-khrfiou , le crlour, est à la gauche du spectateur : quatre «refilera du temple funéraire d'Uuiïrnirl s'avancent en rampant vers le maître, le cinquième vient de se lever cl se lient à demi courbé, tandis qu'un huissier l'introduit et lui transmet l'ordre do rendre sea comptes.

H. Il est public dans Limu*, Denkm., Il, 1-7. Les texlcs en avaient été analysés plus ou moins sommairement par E. de ltoirr.ï, Rechercktê sur tel monument*, p. 39-ill, par Entra dans Bcmoi, Eggpt'i place, I. V, p. ItS-'tl, par Pisnati, Explication des Monument! de l'Egypte, p. 9-11, par F.n.i, £gypten, p. 146-128 ; ils ont été traduits et commentés par M*si>mo, ta Carrière adminïitratire de deux haute fonctionnaires égyptiens, dans les Etudes Egyptienne!, t. Il, p. 113-ï";*. C'est à ce dernier mémoire que j'ai emprunte brièvement les principaux traits de la biographie d'Amlen.

i. Lïmics, Denkm., Il, 5, I. I ; cf. M«.*pe»o. Élude* Egyptienne», t. II. p. 1Ï0 sqq.

LA CARRIÈRE D'AMTEN. 291

il lui obtint dans le nome natal un premier poste de scribe attaché à l'une des

Place* qui dépendaient de l'administration des subsistances. Le jeune homme recevait pour Pharaon, enregistrait, distribuait la viande, les gâteaux, les

st représenté debout dan» la baie et

fruits et les légumes frais de l'impôt, sous sa responsabilité personnelle, sauf à en rendre compte au Directeur d'hôtel le plus voisin. 11 ne nous apprend pas combien de temps il demeura occupé de la sorte ; nous voyons seulement qu'il s'éleva successivement à des fonctions de nature analogue, mais de plus en plus importantes. Les bureaux de province comprenaient un petit nombre d'employés toujours les mêmes : un chef ayant ordinairement la qualité de Directeur d'hôtel, quelques scribes chargés des écritures et dont un ou deux joignaient à leur besogne ordinaire celle d'archivistes, des huissiers payés afin d'introduire les administrés et au besoin de les bâtonner sommairement sur l'ordre du Directeur, enfin des forts de voix, des crieurs, qui surveillaient les opérations d'entrée ou de sortie et qui en proclamaient le résultat aux scribes, pour qu'ils le notassent aussitôt1. Un crieur vigilant et honnête était un homme précieux. Il obligeait le contribuable non seulement à servir exactement le nombre de mesures inscrit à sa cote, mais encore à livrer chaque fois pleine mesure; au contraire, un crieur malhonnête pouvait aisément favoriser la fraude, sauf à en partager le bénéfice. Âmtem fut à la fois crieur et taxateur des colons auprès de l'administrateur civil du nome de XoTs : il annonçait le nom des paysans et les versements qu'ils faisaient, puis évaluait la part qu'ils devaient acquitter de l'impôt local, chacun selon sa fortune. Il se distingua si fort dans ces fonctions délicates que l'administrateur civil de Xoïs le prit à sa suite : il passa Chef des huissiers, puis Maître-crieur, puis fut nommé Directeur de tout le lin du roi pour le nome Xoïte, ce qui l'obligeait à surveiller la culture, la récolte, la préparation générale du lin que Ton fabriquait sur les domaines propres du Pharaon. C'était l'une des charges les plus hautes qu'il y eût dans l'administration provinciale et Amten put s'estimer heureux le jour qu'il en fut investi.

A partir de ce moment, sa carrière s'agrandit et il y marcha vite. Il s'était jusqu'alors enfermé dans les bureaux : il en sortit pour exercer des fonctions plus actives. Les Pharaons, fort jaloux de leur autorité, évitaient ordinairement de placer à la tête des nomes de leur domaine un seul chef qui

grande canne à la main : à droite, un serviteur lui sert le banquet funèbre; à gauche, une gerboise, un lièvre, un hérisson, une belette, et un quadrupède indécis figurent les animaux qu'il poursuivait dans le désert de Libye, en sa qualité de Grand Veneur. Dans le registre du haut, il est assis et reçoit une fois de plus le repas funéraire. La longue inscription en colonnes courtes, qui occupe la partie supérieure de la paroi, énumère ses titres principaux, ses domaines dans le Delta, et mentionne une partie des récompenses que le souverain lui avait conférées au cours de sa longue carrière.

1. Sur ces crieurs — en égyptien nakht-khrôou, — voir Maspero, Etudes Égyptiennes, t. II, p. 135, 139. On trouvera des bureaux figurés dans le tombeau de Shopsisourt à Saqqarah (Lepsics, Denkm., II, 62, 63, 64), dans le tombeau de Phtahhotpou (irf., pi. 103 a) et dans plusieurs autres (id., pi. lin, 74, etc.); cf. un bureau d'administration de la Gazelle, sous la VIe dynastie, p. 289 de cette Histoire.

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