‹ Histoire ancienne des peuples de l'Orient classiqueChapitre 13 sur 374 · NIL VERT ET NIL KOUGE. M · texte numérisé non relu

NIL VERT ET NIL KOUGE. M

lement sa naissance pendant la nuit de la goutte1, dans le Delta deux jours plus tard, juste à temps pour sauver le pays de la soif et de la stérilité. L'Egypte, brûlée par le khamsin, ce vent de l'ouest qui souffle sans interruption cinquante jours durant, semble n'être plus qu'un prolongement du désert. Une couche de poussière grise enduit les arbres et les étouffe; de maigres carrés de légumes arrosés à grand'peine végètent péniblement autour des villages ; quelques apparences de verdure subsistent le long des canaux et dans les creux d'où toute humidité ne s'est pas encore évaporée; la plaine halette au soleil, nue, poudreuse, couleur de cendres, rayée à perte de vue de crevasses entre-croisées; le Nil ne conserve plus que la moitié de sa largeur habituelle et le vingtième environ du volume qu'il roulait en octobre. Il a d'abord fort à faire de reconquérir son ancien lit. Il s'y élève par gradations si subtiles qu'à peine s'aperçoit-on qu'il monte; pourtant il gagne sans cesse, et, d'instant en instant, c'est un banc de sable qui se couvre, un chenal vide qui se trouve plein, des îlots qui se découpent où l'on avait une grève continue, un bras nouveau qui se détache et se porte à la rive. Le premier contact est ruineux pour les berges : leurs talus droits, désagrégés et fendus par la chaleur, n'opposent plus de résistance au courant et s'abattent avec fracas sur un front de 100 mètres et plus. A mesure que les ondes successives se propagent plus fortes et plus limoneuses, la masse entière se trouble et change de couleur. En huit ou dix jours elle a varié du bleu grisâtre au rouge sombre : à certains moments, le ton est si intense, qu'on dirait une coulée de sang fraîchement répandu. Le Nil rouge n'est pas malsain comme le Nil vert : les boues qu'il charrie, et auxquelles il doit son apparence équivoque, ne lui enlèvent rien de sa douceur et de sa légèreté. Il bat son plein vers le lo juillet, mais les digues qui l'encaissent et les barrages construits à l'embouchure des canaux s'opposent encore à ce qu'il déborde : on attend avant de le déchaîner qu'on l'ait reconnu assez haut pour submerger efficacement les terres*. Les vieux Egyptiens mesuraient son altitude par coudées de

1. Voir la description des fètes et des pratiques superstitieuses qui se rattachent à la goutie, dans Lane, Manners and Customs of Modem Egyptiam, 4* éd., t. II, p. 224.

2. On possède peu de documents qui indiquent la hauteur jugée nécessaire par les Égyptiens pour une bonne inondation. Une inscription d'époque ptoléinaïque nous apprend, cependant, qu'au moment où « le Nil sort de ses sources en son temps, s'il atteint à Éléphantine la hauteur de 24 coudées 3 1/4 aunes, il n'y a point insuffisance, le nombre n'est pas défectueux et il vient pour inonder les champs » (BRrr.scn, Angabc ciner Xilhôhe nach Ellen in cinem Hieroylyphischen Texte. dans la Zeitschrift, 18(15, p. 43-11). Un autre texte (Brugsch, Die Biblischen sieben Jahre der Hungersiioth, p. 153) fixe la hauteur à 28 coudées, au nilomètre d'Éléphantine, à 7 au nilomèlrc de Diospolis dans le Delta. La mesure de 24 coudées prise au nilomètre d'ftlcphantine est justifiée par différents passages d'auteurs anciens et modernes. Les indications données dans mon texte se rapportent au nilomètre de Kodah, comme c'est l'usage. J'ai adopté pour l'évaluation des crues

54 centimètres. A 14 coudées, ils proclamaient la crue excellente; au-dessous de 13 ou au-dessus de 15, ils la jugeaient insuffisante ou trop forte, et, dans les deux cas, c'était la famine et peut-être la peste à bref délai. Aussi est-ce avec une curiosité anxieuse qu'aujourd'hui encore le peuple en observe la marche : à partir du 3 juillet, des crieurs publics parcourent les rues du Caire, et annoncent chaque matin les progrès accomplis depuis la veille1. Des traditions plus ou moins authentiques prétendent qu'on préludait à l'ouverture des canaux en jetant solennellement à l'eau une jeune fille de famille noble, parée comme pour des épousailles, la Fiancée du Nil*. Même après la conquête arabe, on ne cessa de considérer l'irruption du fleuve au sein des terres comme un mariage véritable : un cadi en dressait le contrat, et des témoins en constataient la consommation avec les formalités les plus bizarres du cérémonial oriental*. C'est d'ordinaire entre le 1er et le 16 juillet qu'on se décide à rompre les digues. L'opération accomplie solennellement, le flot met quelques jours à remplir les canaux, puis se déverse sur les terres basses et s'avance de proche en proche jusqu'aux confins du désert. L'Egypte est alors une nappe d'eau trouble, étalée entre deux cordons de rochers et de sables, mouchetée où sont les villes et les reliefs du sol de taches vertes et noires, divisée en compartiments irréguliers par les chaussées qui relient les villages entre eux. Le fleuve atteint son point le plus haut vers la fin d'août en Nubie, trois semaines ou un mois plus tard au Caire et dans le Delta. Il reste stationnaire huit jours environ, puis commence à décroître imperceptiblement. Quelquefois une poussée nouvelle se produit en octobre, et il se reprend à monter, mais son effort ne se soutient pas : il baisse de nouveau, avec autant de rapidité qu'il en avait mis à hausser; vienne décembre, et il est rentré complètement dans son lit. Les sources qui le nourrissaient se ferment ou s'appauvrissent l'une après l'autre : le

anciennes à Memphis le résultat des calculs auxquels s'est appliqué Rozière, De la constitution physique de C Egypte, dans la Description, t. XX, p. 351-381. Il montre, d'après Lk Père [Mémoire sur la vallée du Nil et sur le nilomèlre de Vile de Iioudah, dans la Description, t. XVIII, p. 555 sqq.), que l'augmentation du nombre des coudées est purement apparente, et que les hauteurs effectives demeurent à peu près invariables, bien que les indications des nilomètres croissent de siècle en siècle. On trouvera le tableau de la plupart des crues connues anciennes et modernes dans l'ouvrage récent de Cmitr, le Nil, le Soudan, l'Egypte, p. 8I-U3.

1. Les crieurs du Nil ont été décrits par Laiw, Manne m and Customs, -ic éd., t. Il, p. 225-236. Leurs proclamations n'ont guère changé depuis le temps où il les recueillait : l'usage de la vapeur y a introduit seulement des images nouvelles pour marquer la rapidité de la crue.

2. G. Lumbroso a rassemblé les principaux passages des auteurs anciens et modernes relatifs à la Fiancée du Nil, dans l'Egillo al tempo dei Greci e dei Romani, p. 6-10. Cette tradition a fourni à G. Ebers la matière d'un roman, Die Nilbraut, où les mœurs des Coptes pendant les premières années de la domination arabe sont peintes avec beaucoup de justesse et de vivacité.

3. Silvestkk uk Sacy, le Livre des Etoiles errantes, par le Scheikh Schemseddin Mohammed bin Abilsorour al-Dakerihl-Sadiki, dans les Notices et Extraits des Manuscrits, t. I, p. 275.

Tacazzé s'égare dans les sables avant de le rejoindre, et le Nil Bleu, abandonné lui-même par la plupart de ses affluents, ne trouve plus qu'à s'alimenter parcimonieusement aux neiges de l'Abyssinie. Le Nil Blanc doit aux Grands Lacs de garder plus de tenue : il nourrit le courant jusqu'à la Méditerranée et empêche la vallée de se dessécher tout à fait pendant l'hiver. Mais il a beau rallier à lui le plus qu'il peut de ses eaux, chaque jour abaisse son niveau et diminue sa masse. Les bancs de sable, longtemps cachés, affleurent, se découvrent, se raccordent en ligne continue, les îles s'agrandissent et se bordent de grèves qui se rejoignent et les rejoignent insensiblement à la rive, les bras secondaires se bouchent et ne dessinent plus que des réseaux de flaques et d'étangs vaseux bientôt secs, le grand bras lui-même cesse d'être navigable par endroits : passé mars, les bateaux s'y engravent et sont forcés d'attendre sur place le retour de l'inondation pour se dégager. Du milieu d'avril au milieu de juin, l'Egypte ne vit plus qu'à moitié, dans l'attente du Nil nouveau1.

Ces eaux rouges et lourdes, qui s'en vont et reviennent avec une régularité presque mathématique, lui amènent et lui laissent la dépouille des contrées qu'elles ont traversées, les sables de la Nubie, les argiles blanchâtres de la région des Lacs, les boues ferrugineuses de l'Abyssinie et ses roches diverses*. Les matières n'y sont pas disséminées d'une manière uniforme dans toute la masse : elles s'y répartissent proportionnellement à leur pesanteur spécifique et tombent dès que la vitesse du courant tend à se ralentir. Les galets aplatis et les cailloux roulés s'arrêtent au sortir de la cataracte, entre Syène et Qénèh. Les particules les plus grossières du sable restent suspendues dans les couches profondes et servent à exhausser le lit, ou sont charriées jusqu'à la mer et contribuent à l'accroissement des plages qui s'établissent lentement aux embouchures de Damiette et de Rosette ; les plus fines et le limon s'élèvent jusque dans les couches superficielles et se déposent sur les terres, après la rupture des digues3. Un sol qui sort tout entier du fleuve, et

1. Les principales phases de la crue sont notées principalement d'après le rapport très détaillé qu'en a donné Le Pkrk, Mémoire sur la vallée du Nil et le nilomèlrc de Vile de Iioudah, dans la Description de V Egypte, t. XVIII, p. 555-645.

2. Les anciens racontaient toutes sortes de merveilles sur la composition des eaux du Nil et sur leurs propriétés fécondantes. L'analyse en a été faite pour la première fois d'une façon scientifique par Ukgnait, Analyse de Ceau du Nil et de quelques eaux salées, dans la Décade égyptienne, t. I, p. 261-271. Le résultat des recherches les plus récentes est consigné, à grand luxe de détails, dans l'ouvrage de Chki.i , te Nil, le Soudan, l'Egypte, p. 177-17!».

3. Sur la nature et le mécanisme des alluvions, voir P. -S. Girard, Observations sur la vallée d'Egypte et sur l'exhaussement séculaire du sol qui la recouvre, dans la Description de V Egypte, t. XIX, p. 140 sqq.;et aussi Rozikrk, De la constitution physique de l'Egypte et de ses rapports arec les anciennes institutions de cette contrée, daus la Description de l'Egypte, t. XX, p. 328 sqq.

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