‹ Histoire ancienne des peuples de l'Orient classiqueChapitre 14 sur 374 · PAUVRETÉ DE LA FLORE · texte numérisé non relu

PAUVRETÉ DE LA FLORE

qui en est envahi périodiquement, nourrit nécessairement une flore assez pauvre. On sait qu'en général le nombre des espèces végétales augmente de degré en degré à mesure qu'on s'éloigne des pôles pour se rapprocher de l'équateur : on reconnaît aussi que l'Egypte fait exception à cette règle. Elle n'entretient qu'un millier d'espèces au plus, où l'Angleterre, par exemple, en possède près de quinze cents à surface égale, encore la plupart n'y sont-elles pas indigènes1. Le fleuve en apporta beaucoup du fond de l'Afrique; les oiseaux et les courants de l'atmosphère ont continué l'œuvre des eaux, et l'homme lui-même a contribué pour sa part à la rendre de plus en plus complète*. 11 a tiré de l'Asie, à diverses époques, le froment, l'orge, l'olivier, le pommier, l'amandier rose ou blanc, et vingt autres espèces qui sont acclimatées aujourd'hui aux bords du Nil. Les plantes de marais prédominent dans le Delta; mais le papyrus et les trois variétés de lotus bleu, rose et blanc, qui y prospéraient autrefois, s'en sont retirés presque entièrement et sont revenus à leur pays d'origine, dès qu'on a cessé de les cultiver8. Le sycomore et le dattier, importés l'un et l'autre du centre de l'Afrique même, s'accommodent mieux de leur exil et se sont naturalisés entièrement égyptiens. Le sycomore4 pousse en plein sable, à la lisière du désert, aussi vigoureusement qu'au milieu des terres arrosées : ses racines vont chercher très bas les eaux qui s'infiltrent jusque dans les gorges de la montagne et l'abreuvent largement même aux endroits où la sécheresse semble régner sans partage. Son tronc lourd, trapu, tourmenté, atteint parfois des dimen-

1. Gay-Li:ssac, Du sol égyptien, dans le Bulletin de ï Institut égyptien, 2* sér., t. II, p. 221. Raffeneau-Delile (Florae JEgyptiacx Illustrât io,ânns la Description, t. XIX, p. 69-114) énuraère 1030 espèces. Wilkinson (Manners and Cuttoms, 2* éd., t. II, p. 403) en compte environ 1 300, dont 250 ne se rencontrent qu'au désert, ce qui nous ramène pour l'Egypte propre au chiffre de Delile et de Gay- Lussac: Ascherson et Schwcinfurth (Illustration de la Flore d'Egypte, dans les Mémoires de l'Institut égyptien, t. II, p. 25-260) en ont obtenu récemment 1 260. De nouvelles recherches en ont porté le nombre à I 313 (Schweinfirth, Sur la Flore des anciens jardins arabes, dans le Bulletin de l'Institut égyptien, 2* sér., t. VIII, p. 331). Coquebert avait déjà été frappé de la pauvreté de la flore égyptienne comparée à celle de la France (Hé flexions sur quelques points de comparaison à établir entre les plantes d'Egypte et celles de France, dans la Description de CEgypte, t. XIX, p. 8-0).

2. A. Raffeneau-Delile, Mémoire sur les plantes qui croissent spontanément en Egypte, dans la Description de V Egypte, t. XIX, p. 23 sqq. : Scrweinfurth, Végétaux cultivés en Egypte et qui se retrouvent à Vétat spontané dans le Soudan et dans Vintérieur de Ï Afrique, dans le Bulletin de l'Institut égyptien, lr# sér., t. XII, p. 200 sqq.

3. Sur le lotus en général, voir Raffenf.ai>Deui,fm Flore d'Egypte (dans la D scriplion, t. XIX, p. 41 5- 435) et F. Wcesic, Die Pflanzen im AU en .Egyptcn, p. 17-74. Le lotus blanc, Nymphœa Lotus, s'appelait soshini en égyptien (Lorkt, Sur les noms égyptiens du lotus, dans le Becueil de Travaux, t. I, p. 191-192, et la Flore pharaonique d'après les documents hiéroglyphiques et les spécimens découverts dans les tombes, n° 129, p. 53-55); le lotus bleu, Nymphsea cserulea, le plus fréquent dans les tombeaux (ScftwEiNFURTH, De la Flore pharaonique, dans le Bulletin de l'Institut égyptien, 2* sér., t. III, p. 60 sqq.), se nommait sarpedou (Loret, Sur les noms égyptiens, dans le Becueil de Travaux, t. I, p. 194), et le lotus rose, nakhabou, nahbou (id., p. 192-193). M. Pleyte (De Egyptische. Lotus, p. 9) pense que cette dernière espèce a été introduite en Egypte assez tard, vers l'époque de Darius ctdeXerxès.

4. Les matériaux anciens et modernes relatifs au sycomore d'figypte (nouhit, nonhe) ont été réunis assez complètement par F. Wuknh;, Die Pflamru im Allen Mgyplen, p. 280-292.

fiions colossales, sans jamais monter bien haut; son feuillage, compact et divisé en masses globuleuses, s'étend si loin, qu'un seul pied peut donner à distance l'impression de plusieurs arbres réunis; son ombre est dense et

impénétrable au soleil. Le dattier présente avec le sycomore un contraste frappant*. Son tronc, svelte et rond, s'élance d'un seul jet à 12 ou 15 mètres de hauteur; sa tète se couronne d'un bouquet de feuilles flexibles, disposées sur deux ou trois rangs, mais si maigres, si impitoyablement découpées, qu'elles n'interceptent point la lumière et projettent une ombre grêle et sans fraîcheur; peu d'arbres ont le port aussi élégant, mais peu l'ont d'une élégance aussi monotone. Où qu'on tourne les yeux, les palmiers sont partout en Egypte, isolés, assemblés par deux ou par trois à l'entrée des ravins, autour des villages, le long des berges, alignés en files régulières, comme des rangées de colonnes, plantés symétriquement en forets claires : ils forment le fond toujours le même sur lequel les autres arbres se groupent en proportions diverses pour varier le paysage. Le lin lamarisque* et le

I . Dessin de llvudiei , d'après une photographie d'Iminger, priât en 1881.

4. A. IUmissac-Delile, Flore d'Egypte, clans la Description de VÈgypte, t. XX. p. U5-448. Les ÊgypticuB nommaient le dattier bainmiril, baouuit {Lowit, Étude sur quelques arbres égyptiens, dans le Recueil de Travaux, t. Il, p. Î1-Ï6).

3. Le nom égyptien du lamarisque, a tari, atri, est identique aux noms que les languei sémitique» anciennes ou moderne* donnaient il cet orhro (l.oKtr, la Flore pharaouir/iie, n* 88, p. 88); on peut

si

nabéca1, le moringa* et le caroubier5, plusieurs variétés d'acacias et de mimosas, le sont*, l'habbas5, l'acacia blanchâtre6, l'acacia farnesiana7, le grenadier8, se multiplient à mesure qu'on s'éloigne de la Méditerranée : l'atmosphère sèche de la vallée leur convient à merveille, mais donne à leur feuillage un tissu fibreux et coriace, une allure aérienne et des teintes pâlies qu'on ne leur connaissait pas sous d'autres climats9. La plupart ne se reproduisent pas spontanément, et tendent à disparaître dès qu'on les néglige. L'acacia séyyâl*0, jadis abondant aux bords du fleuve, s'est réfugié presque entièrement dans quelques vallées du désert thébain, avec une variété de doum à noyau !i dont les anciens Égyptiens nous ont laissé la

donc se demander s'il n'est pas originaire d'Asie. En ce cas, il aurait été importé en Egypte dès une très haute antiquité, car il ligure dans les textes des Pyramides. Les briques en limon du Nil et les tombeaux memphites ou thébains nous ont rendu des feuilles, des brindilles et même des branches entières de tamarisque (Schwkinfi rth, les Dernières Découvertes botaniques dans les anciens tombeaux de l'Egypte, dans le Bulletin de V Institut égyptien, 2* sér., t. VI, p. 283).

1. Le nabéca ou nabk, Zizyphus Spina Ch ri sli Desf. est le noubsou des vieilles listes égyptiennes (Lorkt, la Flore pharaonique, na 112, p. 41-45; DCmiches, dans Moi.de.nkk, Ueber die in all-JEgyptischen Texten erivâhnten Baume, p.- 108-109, note; Maspero, Notes au jour le jour, § 12, dans les Proceedings of the Society of Biblical Archœology, 1890-1891, t. XIII, p. 496-501); on en a trouvé des fruits ou du bois dans les tombes, surtout dans celles de la XX* dynastie (Schweinfi rth, tes Dernières Découvertes, dans le Bulletin de l'Institut égyptien, 2' sér., t. VI, p. 260).

2. Le Moringa aptera, qui produit l'huile de ben, le myrobalan des anciens, s'appelait bdkou, et son huile est déjà mentionnée dans des textes très anciens (Lorkt, Heeherches sur plusieurs plantes connues des anciens Égyptiens, dans le Recueil de Travaux, t. VII, p. 103-106, et la Flore pharaonique, n° 95, p. 39-40). Sur sa présence dans les tombeaux thébains, voir Schweinfurth, les Dernières Découvertes botaniques, dans le Bulletin de V Institut égyptien, 2* sér., t. VI, p. 270.

3. Le caroubier, Ceratonia siliqua, s'appelait dounraga, tenraka (Loret, la Flore pharaonique, n° 96, p. 40, et Becueil de Travaux, t. XV, p. 126-130). Unger(0t> Pflanzen des Alt en Algyplcns, p. 132) pensait en avoir retrouvé des restes dans les tombeaux égyptiens, mais Schweinfurth (Sur la Flore des anciens jardins arabes tfÉgyptc, dans le Bulletin de l Institut égyptien, 2e sér., t. VIII, p. 306, 334-335) n'admet pas le témoignage d'Unger.

4. Le sont, en ancien égyptien, sliondou, shonti, est identifié depuis longtemps avec Y Acacia flï/«tica Del. : on en trouvera l'histoire dans le mémoire de Schwkinfi:rth, Aufzahlung und Bcschrcibung der Acacia-Arten des Nil-Gebietst dans la Linnsea, XXXV (Neue Folge I), p. 333-334.

5. Mimosa habbas, A. Raffkneau-Dkmle, Florse Aïgyptiacse Illustratio, dans la Description de l'Egypte, t. XIX, p. 111.

6. V Acacia albida est encore assez fréquent sur l'ancien emplacement de Thèbes, du côté de Médinet-Habou (Wh.kinson, Manners and Customs, 2" éd., t. II, p. 405, note 2).

7. C'est l'acacia à grappes de fleurs jaunes odorantes et légères qu'on appelle la cassie dans le midi de la France : il est commun aujourd'hui dans toute la vallée. Loret pense que ses graines chevelues s'appelaient pirshonou et senuârou (le Kyphi, parfum sacré des anciens Egyptiens, p. 52-54, et la Flore pharaonique, n° 94, p. 39); mais l'arbre existait-il dans l'Egypte pharaonique?

8. Le grenadier ne parait pas sur les monuments égyptiens avant la XVIIIe dynastie : peut-être a-t-il été introduit en Egypte vers cette époque. Il est représenté quelquefois (Champollion, Monuments, pi. CLXXIV; Lkpsiis, De n km., III, 48) et des fleurs en ont été découvertes dans plusieurs tombeaux thébains (S<:hwkisfirth, les Dernières Découvertes botaniques, dans le Bulletin de l'Institut égyptien, 2" sér., t. VI, p. 268). Le nom égyptien anhrama, anhramon, a été retrouvé à la fois par Loret (Heeherches sur plusieurs plantes connues des anciens Egyptiens, dans le Becueil, t. VU, p. 108-111) et par Moldenke (Anrhemcn, Pomegranate-Tree, dans les Éludes archéologiques dédiées à M. Leemans, p. 17-18, et Ueber die in den altâgyptischen Texten erivâhnten Baume, p. 114-115).

9. A. Baffknkai-Dki.ilk, Mémoire sur les plantes qui croissent spontanément en Egypte, dans la Description de V Egypte, t. XIX, p. 35-36.

10. L'acacia séyyAl est probablement Vas hou des anciens textes (Lorkt, 1rs Arbres ash, sib et shent, dans le Becueil de Travaux, t. II, p. 60 sqq., et la Flore pharaonique, n° 93, p. 39; Moldenke, Ueber die in altâgyptischen Texten erwâhnlcn Baume, p. 87-92).

11. C'est Yllyphiene Argûn Mart. ou Medemia Argun Hook., nommé par les anciens Marna ni khanini ou doum à noyaux (Loret, Etude sur quelques arbres égyptiens, dans le Becueil, t. Il, p. 21-26, et la Flore pharaonique, n° 29, p. 16: Moi.dknkk. Ueber die in altâgyptischen Texten erwâhnten

LES ACACIAS, LE l'ALMIEK DO UN.

description poétique'. Le doum ordinaire1 se sépare, à 8 ou 10 mètres du sol, en deux branches, qui en produisent elles-mêmes deux autres, et se terminent par des faisceaux de vingt à trente feuilles palmées, ligneuses, longues de 2 mètres ou 2 mètres et demi : commun dans la Haute-Egypte au commencement du siècle, il y devient rare, et l'on prévoit le moment où il ne se rencontrera plus que par exception au nord de la première cataracte. Les saules' diminuent en nombre, et le perséa*, qui était un des arbres sacrés de l'antique Egypte, n'existe plus qu'isolé dans quelques jardins. Aucune des essences qui restent n'est assez commune pour former des bois de grande étendue, et l'Egypte, réduite à ses futaies de dattiers, présente cette

Baume, p. 71-73). Quelques fruits en ont Été retrouvai dan» le* tombeau* tbébains [Uwui, Bie Pflanien de» Altrn Aigyptens, p. KIT; StMwturtiitH, Veber l'flanzcni-nte au* altàgyptUchen Grabern, dan» lei lierichte der BeuHchcn Botanilchen Getellichafl, IK8I, p. ÏI.U).

1. Daiin de Boudier, daprè* une photographie d'Intingcr, prise en tHHA.

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