LES DROITS ET LES PLAISIRS DES SEIGNEURS FÉODAUX
contorsions des bouffons attitrés et aux grimaces des nains1. Le prince se divertissait à voir l'un de ses chétifs favoris lui amener par la patte un cynocéphale plus grand que lui, ou un pavian facétieux tirer sournoisement
la queue à un grave ibis apprivoisé. H procédait par intervalles à l'inspection de ses domaines, sur une sorte de fauteuil porté par deux ânes accouplés, voire dans un palanquin manœuvré par une trentaine d'hommes, au vent des
grands chasse-mouches; ou bien il remontait le Nil et les canaux sur sa belle barque peinte. La vie des barons égyptiens peut se définir en tout la réduction exacte de la vie des Pharaons*.
L'hérédité en ligne directe ou indirecte était de règle, mais à chaque changement qui survenait, il fallait que le seigneur nouveau reçût par lettre ou en
I. Dtitin de Fauchtr-Gudin, d'aprti la chromolithographie de Flixubm I'etrie, Medûm, pi. «itv.
t. Le tableau le plus complet de celte vie féodale nous est fourni par les loin h es de Beni-Haasan, qui sont des derniers temps de la XI* et des premier» temps de la XII' dynastie {Chui-ollioi, Monument! de l'Egypte et de la Nubie, t, It, |>. 331-130; Lepsiis, Denkm., Il,' Ii3 sqq.). Tous le» Irait» il isolement »lir les monuments de l'époque Memphite.
personne l'investiture du souverain*. Les devoirs que la féodalité comportait ne semblent pas avoir pesé bien lourd. C'était en première ligne la nécessité de payer régulièrement un tribut proportionné à l'étendue et à la richesse du fief. C'était ensuite la milice : le vassal s'engageait à fournir sur première réquisition un nombre déterminé d'hommes armés qu'il conduisait lui-même, à moins qu'il n'eût une excuse sérieuse à présenter, la maladie ou l'incapacité sénile*. Le service de cour n'était peut-être pas obligatoire : pourtant nous rencontrons beaucoup de nobles autour de Pharaon, et, d'autre part, plusieurs des princes dont nous connaissons la vie revêtaient des charges qui paraissent avoir exigé leur présence au moins temporaire auprès du maître, par exemple la direction de la garde-robe3. Le roi en voyage, ils étaient astreints à l'héberger lui et sa suite, puis à l'escorter jusqu'aux frontières de leur domaine4. 11 profitait souvent de sa visite pour emmener un de leurs fils qu'il élevait avec les siens : ils appréciaient fort l'honneur qu'il leur faisait, et lui se procurait à bon compte des otages qui garantissaient leur fidélité8. Ceux de ces jeunes gens qui revenaient au foyer paternel leur éducation terminée se montraient ordinairement tout dévoués à la dynastie. Us ramenaient assez souvent quelque fille née dans la pourpre, qui avait consenti à partager leur petite souveraineté cantonale6, tandis qu'une ou plusieurs de leurs sœurs émigraient en échange au harem de Pharaon. Les mariages faisaient et défaisaient tour à tour la fortune des grandes maisons féodales7. Princesse ou non, chaque femme recevait en dot son morceau de territoire et accroissait d'autant le petit Etat de son mari; mais ce qu'elle avait apporté, ses filles pouvaient le remporter quelques années plus tard et en enrichir d'autres maisons. Le fief résistait rarement à ces démembrements : il s'en allait pièce à pièce et disparaissait
1. C'est le cas par exemple pour les princes de la Gazelle, ainsi qu'il résulte de di\ers passages de la Grande Inscription de Béni -Hassan, I. 13-24, 24-36, 54-62, 71-79.
2. Le prince Amoni, de la Gazelle, conduit de la sorte en Ethiopie un corps de 400 hommes et un autre de 600, levés sur sa principauté; la première fois qu'il servit dans l'armée royale, ce fut en remplacement de son père trop vieux (Maspero, la Grande Inscription de Beni-Hassan, dans le Recueil, t. I, p. 171-173). De même, sous la XVIII- dynastie, Àhmosis d'El-kab commande la barque de guerre le Veau à la place de son père (Lepsiis, Denkm., III, 12 a, 1. 5-6). L'inscription d'Ouni nous fournit, dès la VI* dynastie, l'exemple d'une levée en masse des contingents féodaux (I. 14 sqq.).
3. Ainsi Thothotpou, prince du Lièvre, sous la XII* dynastie (Lkpsus, Denkm., Il, pi. 135), et Papinakhti, seigneur d'Abydos, vers la fin de la VI* (Mariette, Catalogue général, p. 191, n° 531).
4. L'indication de ce fait nous est fournie par les textes relatifs à la course du Soleil mort dans l'Hadès (Maspero, Etudes de Mythologie et d'Archéologie Égyptiennes, t. II, p. 44-45).
5. Le prince de Siout, Khiti I*r, fut pris tout petit et élevé avec les enfants royaux, auprès d'un Pharaon Héraclcopolitain de la X* dynastie (Maspero, dans la Revue Critique, 1889, 1. 11, p. 41-1-415).
6. Le prince Zaouti de Kasr-es-Sayad avait épousé une princesse de la famille des Papi (Vilmers Stiart, Nile Gleanings, pi. XXXVIII); aussi un prince de Girgéh (Nestor Lhôte dans le Recueil, t. XIII, p. 72).
7. L'histoire de la Gazelle nous donne un exemple frappant de l'agrandissement rapide d'une principauté par les mariages (Maspero, la Grande Inscription de Béni- Hassan, dans le Recueil, t. I, p. 170 sqq.); j'aurai occasion de la raconter en détail au chapitre VI de cette Histoire.