‹ Histoire ancienne des peuples de l'Orient classiqueChapitre 134 sur 374 · OBLIGATIONS DES SEIGNEURS ENVERS LE SUZERAIN · texte numérisé non relu

OBLIGATIONS DES SEIGNEURS ENVERS LE SUZERAIN

au bout de trois ou quatre générations. Quelquefois pourtant il gagnait plus qu'il ne perdait à ce jeu du mariage, et s'arrondissait jusqu'à déborder sur les nomes voisins ou à les absorber complètement. 11 y avait toujours, au cours de chaque règne, plusieurs grandes principautés formées ou en voie de formation, dont les chefs tenaient presque entre leurs mains les destinées du pays. Pharaon lui-même était contraint de les ménager et achetait leur fidélité par des concessions augmentées et renouvelées sans cesse. Rien ne contentait leur ambition : quand ils étaient comblés de faveurs et n'osaient plus rien mendier pour eux, ils réclamaient effrontément pour ceux de leurs enfants qu'ils estimaient mal pourvus. Leur fils aine « ne connaissait point les hautes faveurs de par le roi ! D'autres princes étaient conseillers intimes, amis uniques, au premier rang parmi les amis! » lui n'était rien de tout cela1. Pharaon se gardait bien de rejeter une supplique si modestement présentée : il s'empressait de prodiguer au fils des places, des titres, des terres, au besoin de lui chercher une femme qui lui donnât avec sa main un fief égal à celui de son père. La plupart de ces grands vassaux aspiraient secrètement à la couronne : il était rare qu'ils ne s'y crussent pas quelque droit du fait de leur mère ou d'une de leurs aïeules. Us auraient eu facilement raison de la royauté s'ils s'étaient entendus contre elle, mais ils s'enviaient mutuellement et n'auraient rien gagné pour la plupart à renverser une dynastie qui les comblait : dès que l'un d'eux se révoltait, le reste s'armait afin de défendre Pharaon, conduisait ses guerres, livrait ses batailles2. Si leur ambition et leur avidité tourmentaient parfois le suzerain, du moins leur puissance était à son service et leur fidélité intéressée parvenait souvent à retarder la chute de sa maison.

Deux choses avant tout leur étaient nécessaires, et à Pharaon, pour soutenir leur autorité ou pour l'agrandir, la protection des dieux, puis une organisation militaire qui leur permit de mobiliser au premier signal la totalité de leurs forces. Le monde d'en haut était l'image fidèle du nôtre ; il avait ses empires et sa féodalité dont la distribution répondait à celle des empires et de la féodalité terrestres3. Les dieux qui l'habitaient vivaient de ce que les mortels voulaient bien leur allouer, et les ressources de chacun d'eux, par

1. La Grande Inscription de Beni-Hassan, I. 148-160. Ce sont les propres paroles que Khnoumhotpou, sire de la Gazelle, emploie afin d'obtenir un emploi ou un domaine pour le compte de son fils Nakhti; on voit, par la suite du récit, qu'Ousirtasen II exauça aussitôt sa requête.

2. Ainsi firent le prince de Siout, Tcfabi, et ses successeurs immédiats, pour les Pharaons de la X* dynastie héracléopolitaine contre les premiers Pharaons thébains de la famille des Antouf (Maspkro, dans la Bévue Critique, 1889, t. II, p. 415-419). Il semble au contraire que la famille voisine de Rhnoumhotpou, dans le nome de la Gazelle, prit parti pour les Thébains et leur dut sa grandeur.

3. Cf., p. 98 de cette Histoire, ce qui est dit de cette féodalité divine, de sa nature et de son origine.

suite sa force, dépendaient de la richesse et du nombre de ses adorateurs; rien n'arrivait chez les uns qui n'eût son contre-coup immédiat chez les autres. Les dieux disposaient de la joie, de la santé, de la vigueur1 ; qui les payait largement d'offrandes et de fondations pieuses, ils lui confiaient leurs propres armes et lui inspiraient la force qu'il fallait pour battre l'ennemi*. Ils descendaient eux-mêmes dans la mêlée, et tout choc d'armées se compliquait d'une lutte invisible entre les immortels5. Le parti qui l'emportait, ses dieux triomphaient avec lui et recevaient la dîme du butin pour prix de leur aide ; les dieux des vaincus s'affaiblissaient d'autant, leurs prêtres et leurs statues tombaient en esclavage et la destruction de leur peuple entraînait leur propre destruction. Chacun dans l'Egypte, de Pharaon au dernier de ses vassaux, avait donc un intérêt pressant à entretenir la bienveillance des dieux et leur pouvoir, de sorte que leur protection pût s'exercer efficacement à l'heure du danger. On s'ingéniait à embellir leurs temples d'obélisques, de colosses, d'autels, de bas-reliefs, on y ajoutait des bâtiments nouveaux, on y réparait ou l'on reconstruisait entièrement les portions qui menaçaient ruine, on y apportait journellement des dons de toute espèce, des animaux que l'on sacrifiait sur place, du pain, des fleurs, des fruits, des liqueurs, et aussi des parfums, des étoffes, des vases, des bijoux, des briques ou des barres d'or, d'argent, de lapis-lazuli qu'on entassait dans le trésor, au fond des cryptes*. Un personnage de haut rang désirait-il perpétuer le souvenir de ses dignités ou de ses services, et procurer en même temps à son double le bénéfice de prières et de sacrifices sans fin, il déposait par privilège5 sa statue ou une stèle votive dans l'endroit du temple réservé à cet usage, une cour, une chambre, un couloir de ronde à Karnak6, l'escalier d'Osiris qui montait aux

1. Je rappelle ici pour mémoire les bas-reliefs et les stèles innombrables où l'on voit un roi faisant offrande à un dieu qui lui répond par quelque formule : « Je te donne la santé et la force; — Je te donne la joie et la vie pour des millions d'années. •

2. Voir par exemple à Médinet-Habou, Araon et d'autres dieux remettant à Kamsès III le grand sabre recourbé, la k hop» hou (DUnichen, Hislorische Inschriften, t. I, pi. VU, XI-X1I, XIII, XVI-XVII).

3. Dans le Poème de Pentaouirit% Amon vient d'Hermonthis en Thébaïde à Qodshou au cœur de la Syrie, pour secourir Ha ni ses II pendant la bataille, et pour le tirer du péril où l'abandon des siens l'a plongé (E. et J. i»e Roige, le Poème de Pentaour, dans la Revue Égyptologique, t. V, p. 158-150).

4. Voir dans le Poème de Pentaoulrtt (E. et J. de Rouge, dans la Revue Êgyptologique, t. V, p. 15 sqq.) les raisons pour lesquelles Kamsès II réclame impérieusement le secours d'Amon : • Ne t'ai-je pas fait des offrandes nombreuses? J'ai rempli ton temple de mes prisonniers. Je t'ai bâti un temple étemel et je t'ai prodigué tous mes biens pour le doter, je te présente le monde entier pour approvisionner ton domaine.... J'ai construit pour toi des pylônes entiers en pierre, et j'ai dressé moi-même les mâts qui les ornent; je t'ai apporté des obélisques d'Eléphantine. »

5. La plupart des statues votives étaient déposées dan» un temple par faveur spéciale d'un roi, — em hosItol* nte khîr soiton, — pour récompenser des services rendus (Mariette, Catalogue des principaux monuments du Musée de lioulaq, 1864, p. 65, et Karnak, texte, p. 44 sqq.). Quelques stèles seulement portent cette mention (Mariette, Catalogue des principaux monuments, 1804, p. 65); il n'y avait pas besoin d'une autorisation du roi pour consacrer une stèle dans un temple.

6. C'est dans le chemin de ronde du temple en calcaire bâti par les rois de la XII* dynastie, et

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