‹ Histoire ancienne des peuples de l'Orient classiqueChapitre 135 sur 374 · LES DONATIONS AUX TEMPLES ET LES BIENS DE MAINMORTE · texte numérisé non relu

LES DONATIONS AUX TEMPLES ET LES BIENS DE MAINMORTE

terrasses dans le sanctuaire d'Àbydos1, puis il scellait avec les prêtres un contrat en forme par lequel ceux-ci s'engageaient à célébrer l'office en son nom devant ce monument commémoratif, un nombre invariable de fois dans Tannée, aux jours fixés par l'usage universel ou par la coutume locale*. 11 leur attribuait à cet effet des rentes en nature, hypothéquées sur ses domaines patrimoniaux, ou parfois, s'il était grand seigneur, sur les revenus de son fief3, une mesure déterminée de pains et de liqueurs pour chacun des officiants, un quartier de la victime, un vêtement, souvent aussi des terres avec leurs bestiaux, leurs serfs, leurs édifices construits, leurs instruments d'exploitation, leurs produits, les servitudes dont elles étaient grevées. Ces donations au dieu — noutir hotpouou — étaient régies, ce semble, par des conventions analogues à celles qui gouvernent les biens de mainmorte de l'Egypte moderne; jointes au temporel primitif du temple, elles formaient dans chaque nome un domaine considérable sans cesse élargi de dotations nouvelles. Les dieux n'avaient point de filles qu'il fallût pourvoir ni de fils entre qui diviser leur héritage; tout ce qui leur échéait leur restait à jamais, et des imprécations insérées dans les contrats menaçaient de peines terribles en ce monde et ailleurs quiconque leur en déroberait la moindre parcelle4. Elles n'empêchaient pas toujours les barons ou le roi de porter la main sur les revenus des temples : sinon l'Egypte serait promptement devenue terre sacerdotale d'une frontière à l'autre. Même réduit par des usurpations périodiques, le domaine des dieux couvrait en tout temps un tiers environ du territoire8.

L'administration n'en appartenait pas à un corps de pontifes unique, le

entièrement détruit aujourd'hui, qu'ont été découvertes presque toutes les statues votives de Karnak (Mariette, Karnak, texte, p. 42 sqq.). Quelques-unes reposent encore sur la banquette de pierre où elles avaient été dressées par les prêtres du dieu au moment de la consécration.

1. La plupart des stèles recueillies dans le temple d'Osiris à Abydos étaient censées provenir de l'escalier du dieu grand. Sur cet escalier, sur le tombeau d'Osiris auquel il conduisait, et sur les recherches infructueuses que Mariette avait entreprises pour le retrouver, voir les observations de Maspero, dans la Revue Critique, 1881, t. I, p. 83, et Études Égyptiennes, t. I, p. 128-129.

2. La grande inscription de Siout traduite par Maspero (Etudes de Mythologie et d'Archéologie Égyptiennes, t. I, p. 53-75) et par Erman (Zehn Vertrâge aus déni mittleren Reich, dans la Zeitschrift, 1882, p. 159-184) nous a conservé en entier un de ces contrats entre un prince et le sacerdoce d'Ouapouaitou.

3. Cela résulte des passages de l'inscription de Siout (1. 24, 28, 41, 43, 53) où Hàpizaoufi distingue entre les revenus qu'il attribue aux prêtres sur la maison de son père, c'est-à-dire sur son bien patrimonial, et ceux qu'il concède sur la maison du prince ou sur le domaine princier.

4. La stèle de fondation du temple de Détr-el-Médinéh est à moitié remplie d'imprécations de ce genre (S. Birch, Sur une Stèle hiératique, dans les Mélanges Egyplologiques de Chabas, 2* sér., p. 324- 343, et Inscriptions in the Hier a tic and Demotic Character, pi. XXIX). Nous possédons pour l'Ancien Empire deux fragments d'inscriptions analogues, trop mutilés pour qu'on puisse les traduire (Mariette, les Mastabas de V Ancien Empire, p. 318; E. et J. de Rougé, Inscriptions hiéroglyphiques, pi. 1).

5. La tradition rapportée par Diodore (I, § 21) disait que la déesse Isis avait attribué aux prêtres le tiers du pays : l'Egypte entière aurait été divisée en trois parts égales, dont la première appartenait aux prêtres, la seconde aux rois et la troisième aux guerriers (ld., § 73). Quand on lit, au Grand Papyrus Harris, l'énumération des biens que le seul temple d'Amon Thébain possédait par toute l'Egypte sous Ramsès 111, on se persuade bien vite que la tradition d'époque grecque n'a rien exagéré.

même pour l'Egypte entière et recruté ou commandé partout de la même façon. Il y avait autant de clergés que de temples, et chaque temple conservait sa constitution indépendante où le clergé des temples voisins n'avait rien à voir : le seul maître qu'il avouât était le seigneur du territoire sur lequel on l'avait bâti, Pharaon ou l'un de ses nobles. La tradition qui faisait de Pharaon le chef des religions égyptiennes prévalait toujours, mais Pharaon planait trop haut au-dessus de notre monde pour s'enfermer dans les fonctions d'une prêtrise particulière1 : il officiait devant tous les dieux sans être spécialement le ministre d'aucun, et n'usait de sa suprématie qu'afin de nommer aux sacerdoces importants de son domaine*. 11 réservait la grand-maîtrise de Pthah Memphite et celle de Râ Héliopolitain, richement dotées l'une et l'autre, parfois à des princes de sa famille, plus souvent à ses serviteurs les plus fidèles' : ils étaient les instruments dociles de ses volontés par lesquels il exerçait l'influence des dieux et disposait de leur fortune sans avoir l'ennui de l'administrer. Les seigneurs féodaux, moins éloignés de l'homme que Pharaon, ne dédaignaient pas de joindre, au gouvernement général des cultes qu'on pratiquait sur leurs terres, le sacerdoce des temples qui relevaient d'eux. Les princes de la Gazelle s'intitulaient, par exemple, Directeur des prophètes de tous les dieux, mais étaient sans faute prophètes d'Horus, prophètes de Khnoumou maître de Haoîrit, prophètes de Pakhît régente de Speos-Artemidos*. Ils complétaient leur pouvoir civil et militaire par la suzeraineté religieuse, et leur budget ordinaire par une portion au moins des revenus que les biens de mainmorte fournissaient annuellement. Les autres fonctions pontificales occupaient sous eux

1. Il n'y a d'exception à cette règle que les rois thébains de la XXI* dynastie; encore l'exception est-elle plus apparente que réelle. Ces rois, en effet, Hrihor et Pinozmou, 'avaient commencé par être grands prêtres d'Amon avant de monter sur le trône : ce sont des pontifes qui deviennent Pharaons et non des Pharaons qui se font pontifes. Peut-être faut-il placer dans la même catégorie Smonkhkart de la XIV* dynastie, si son nom de Mfr-màshaou est bien, comme Brugsch l'assure (Geichichte ,£gypten's, p. 181 sqq; cf. Wiedmann, JEgyptische Geichichte, p. 267), identique au titre du grand prêtre d'Osiris a Mondes, et prouve qu'il fut pontife d'Osiris dans cette ville, avant de devenir roi.

î. Entre autres exemples, nous avons celui du roi de la XXI* dynastie Tanite, qui nomma Nankhopirrf grand prêtre d'Amon Thébain (Brugsch, Recueil de monuments, t. I, pi. XXII, stèle aujourd'hui conservée au Louvre), et celui du dernier roi de cette même dynastie, Psouscnnès II, qui conféra la même charge au prince Aoupouti, fils de Sheshonqou (Maspf.ro, les Momiei royales de Déir-el-Baharl dans les Mémoires de la mission du Caire, t. 1, p. 730 sqq.). Le droit de nomination du roi se conciliait fort bien avec l'hérédité des charges sacerdotales dans une même famille, comme nous aurons occasion de le constater par la suite.

3. Une liste, encore très incomplète, des grands prêtres de Phtah à Memphis, a été dressée par M. E. Schiaparelli, dans son Catalogue du Musée Égyptien de Florence (p. 201-203). L'un d'eux, Shopsisouphtah Ier, avait épousé la fille atnée du Pharaon Shopsiskaf de la IV* dynastie (E. de RorcÉ, Recherches sur les monuments qu'on peut attribuer aux six premières dynasties de Manéthon, p. 67-71) : l'un des fils préférés de Ramsès II, Khamotslt, fut également grand prêtre de Phtah Memphite, pendant la majeure partie du règne de son père.

4. Voir leurs titres réunis dans Maspero, la Grande Inscription de Beni-Hassan (Recueil de Travaux, t. I, p. 179-180); on trouvera de même les titres sacerdotaux dont les princes et les princesses de Thèbes étaient revêtus, sous la XX* dynastie, dans Maspero, les Momies royales de Déir-el-Bahart .

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