LE CLERGÉ ET SON RECRUTEMENT
un clergé de carrière dont la hiérarchie variait selon les divinités et selon les provinces1. Bien qu'il y eût entre le simple prêtre et le prophète en premier quantité d'échelons que la plupart ne franchissaient jamais, les temples attiraient beaucoup de gens d'origine diverse qui, une fois établis dans la place, non seulement n'en sortaient plus, mais n'avaient de cesse qu'ils n'y eussent introduit leur famille. Les emplois qu'ils remplissaient n'étaient point nécessairement héréditaires, mais leurs enfants, nés et grandis à l'ombre du sanctuaire, les recueillaient presque toujours après eux, et les familles, se perpétuant dans une même place pendant des générations, finissaient par s'ériger en une sorte de noblesse sacrée1. Les sacrifices leur garantissaient le manger et le boire journalier; le temple les logeait dans ses dépendances et leur allouait sur ses revenus un traitement proportionné à leur situation. Ils vivaient exempts des impôts ordinaires, exempts du service militaire, exempts des corvées : rien d'étonnant si ceux mêmes qui ne pouvaient s'inscrire parmi eux tâchaient de participer à quelques-uns au moins de leurs avantages. Les serviteurs, les artisans, les employés qui se pressaient autour d'eux et qui formaient la corporation du temple8, les scribes attachés à l'administration des domaines et à la perception des offrandes, partageaient les immunités du sacerdoce, sinon en droit, du moins en fait : c'était toute une société religieuse juxtaposée, mais non mêlée à la société civile, et dispensée de la plupart des charges qui pesaient sur elle si lourdement4.
Il s'en fallait que les soldats possédassent la richesse et l'influence du clergé. La milice n'était pas en Egypte le devoir de tous, mais la profession et le privilège d'une classe spéciale dont on connaît peu l'origine8. Peut-être ne
1. Nous ne connaissons en fait de hiérarchie que celle du temple d'Araon Thébain, à Karnak, grâce à l'inscription où Bokounikhonsou nous a raconté les progrès de sa carrière sous Séti 1er et sous Itamsès H, du rang de Prêtre à celui de Ptemier Prophète, c'est-à-dire de Grand-Prêtre d'Amon (Th. Dévèria, le Monument biographique de Bakenkhonsou, p. 12-14; cf. A. Baillet, De l'Élection du Grand Prêtre d'Ammon à Thèbes, dans la Revue Archéologique, 2# sér., 1862, t. III).
2. Nous possédons les cercueils des prêtres de Nontou Thébain pendant près de trente générations, de la XXV0 dynastie au temps des Ptolémées. Les inscriptions nous révèlent leurs généalogies ainsi que leurs alliances, et nous montrent qu'ils appartiennent presque tous à deux ou trois familles principales qui se mariaient entre elles ou qui prenaient femme chez les prêtres d'Amon.
3. Ce sont les Qonbitiou nommés si souvent dans la grande inscription de Siout (Maspero, Egyptian Documenté, dans les Transactions de la Société d'Archéologie Biblique, t. VII, p. 14); nous avons vu plus haut des Qonbitiou à côté des rois (p. 277, note 3).
4. On sait quelle était l'organisation des temples à l'époque Ptolémaïque, et on en trouvera les traits principaux exposés sommairement dans Lcmbroso, Économie politique de l'Egypte sous les Lagideê, p. 270-274. L'étude des renseignements isolés que les monuments d'époque antérieure nous fournissent montre qu'elle était identique à peu près à l'organisation des temples pharaoniques : elle offrait seulement plus de régularité et de fixité dans la disposition des classes de prêtres.
5. Cette classe s'appelait dans l'Egypte antique Monfitou (Maspero, Études Égyptiennes, t. II, p. 35- 36 ; cf. Brigsch, Die Mgyptologie, p. 232-233) : les historiens grecs la désignent ordinairement, depuis Hérodote, par le terme de p.âxt{iot (Hérodote, H, clxiv, clxviu ; Diodore de Sicile, I, 28, 73-74 ; cf. Papyrus m° LXIII du Louvre, dans Lktronne, les Papyrus Grecs du Louvre, p. 360 sqq.).
HIST. ANC. de l'orient. — T. I. 39
comprenait-elle au début que les descendants de la race conquérante : aux temps historiques, on ne la tenait pas fermée, mais elle se recrutait un peu partout chez les fellahs1, chez les Bédouins du voisinage, chez les Nègres1, chez les Nubiens', même chez les prisonniers de guerre ou les aventuriers venus d'au delà les nier s \ Ce ramassis de mamelouks étrangers composait d'ordinaire la garde du roi ou de ses barons, le noyau permanent autour duquel ils ralliaient en cas de guerre leurs levées de troupes indigènes. Les soldats égyptiens recevaient chacun du chef auquel ils s'étaient attachés un fief destiné à les nourrir eux et leur famille. On estimait au ve siècle avant notre ère que douze aroures de terre labourable leur suffisaient amplement5, et la tradition attribuait au fabuleux Sésostris la loi qui avait fixé leur dotation à ce taux*, lis ne payaient aucune taxe, et on les dispensait de la corvée durant le temps qu'ils passaient hors de chez eux en service actif; à cela près, ils encouraient les mêmes charges que le reste de la population. Beaucoup d'entre eux n'avaient rien en dehors de leur fonds et y menaient la vie précaire du fellah, cultivant, moissonnant, tirant l'eau et paissant leurs bêtes dans l'intervalle de deux appels7. D'autres jouissaient d'une fortune indépendante ; ils affermaient le fief à prix modéré, et ce qu'ils en tiraient leur arrivait en surcroit du revenu patrimonial8. Comme ils auraient pu oublier les conditions auxquelles ils tenaient ce domaine militaire et s'en considérer les maîtres
1. Cela résulte, entre autres, des lettres réelles ou supposées dans lesquelles le mattre-écrivain détourne son élève du métier militaire (Maspero, Du Genre Épistolaire, p. 40-44 ; cf. Erman, .'Egypten und JEgyptiisches Leben im Altertum, p. 721-722) pour lui recommander celui de scribe.
2. Ouni, sous Papi Ier, recrute son armée parmi les gens de l'Egypte entière depuis Éléphantine jusqu'à Létopolis à l'entrée du Delta et jusqu'à la Méditerranée, parmi les Bédouins de la Libye et de l'Isthme, enfin parmi six peuplades nègres de la Nubie (Inscription dOuni, 1. 14-19).
3. La tribu nubienne des Màzaiou, plus tard la libyenne des Nâshaouasha, fournirent des troupes aux rois et aux princes égyptiens pendant des siècles : les Màzaiou étaient si bien inféodés aux armées égyptiennes, que leur nom est devenu en copte synonyme de soldat, sous la forme Matoï.
4. Nous rencontrerons plus tard sous Ramsès II des Shardanes de la garde royale (E. de RorcÉ, Extrait d'un mémoire sur les attaques, p. 5); plus tard encore les Ioniens, les Cariens et les mercenaires grecs joueront un rôle décisif dans l'histoire des dynasties saïtes
5. Hérodote, II, clxviu. L'aroure valant 27,82 ares, le fief militaire comprenait 27,82 x 12 = 333,84. Les tchiflîks que Mohammed-Ali créa, afin de mettre en culture les cantons abandonnés, attribuaient à chaque ouvrier qui se présenta pour en réclamer, une parcelle de terre variant de un à trois feddans, de 4200,83 me. à 12602,49 me, suivant la nature du sol et les besoins de leur famille (Chélc, le Nil, le Soudan, l'Egypte, p. 210). Les fiefs militaires de l'antiquité étaient presque triples, par l'étendue, de ces abadièhs reconnues suffisantes, dans l'Egypte moderne, pour nourrir toute une famille de paysans : ils devaient donc assurer non pas seulement la vie, mais l'aisance à leurs propriétaires.
6. Diodore de Sicile, I, 54, 73, 93; cf. Aristote, Polit., VII, 9. Aucun monument égyptien ne lui attribue semblable institution : le passage du Poème de Pentaoutrit, qui a été invoqué à ce sujet (Revillout, la Caste Militaire organisée par Hamsès II d'après Diodore de Sicile et le Poème de PnUaour% dans la Revue Égyplologique, t. III, p. 101-104), ne dit rien de pareil. Il fait seulement une allusion générale aux faveurs dont le roi a comblé ses généraux et ses soldats.
7. Cela résulte des termes mômes qui sont employés dans le Papyrus n* 63 du Louvre, et des recommandations que les ministres des Ptolémées adressaient aux administrateurs royaux au sujet des soldats tombés dans la misère.
8. Diodore de Sicile dit en effet (I, lxxiv) que • les agriculteurs passaient leur vie à cultiver les terres qui leur sont affermées à prix modéré par le roi, par les prêtres et par les guerriers ».