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LE PEUPLE DES VILLES : ESCLAVES, HOMMES SANS MAITRE

était le maître pour le soldat ou pour le prêtre de ses petits Ëtats'; du haut en bas de l'échelle, tout homme libre avouait un maître qui lui garantissait justice et protection en échange de son obéissance et de sa féauté. Le jour où l'Égyptien prétendait se dérober à cette sujétion, c'en était fait du repos de sa vie : il devenait l'homme sans maître, partant sans défenseur attitré1. Le premier venu pouvait l'arrêter au passage, lui voler ses bètes, ses marchandises, son bien, sous le prétexte le plus futile, et, presque certain de

l'impunité, le battait encore s'il s'avisait de protester. Le malheureux n'avait de ressource que d'aller s'asseoir à la porte du palais, d'attendre que le seigneur ou le roi parût et de lui crier justice. Souvent repoussé, quand par hasard son humble supplique était accueillie, ce n'était pour lui que le début d'ennuis nouveaux. Son droit fût-il évident, sa condition d'homme sans domicile et sans maître inspirait une méfiance tenace à ses juges et retardait l'heure de la réparation à son égard. Il avait beau les poursuivre de ses plaintes et de ses éloges, célébrer leurs vertus sur tous les tons : * Tu es le père du misérable, le mari de la veuve, le frère de l'orphelin, le vêtement de qui n'a plus de mère : accorde que j'aie lieu de proclamer ton nom comme une loi par tout le pays. Bon seigneur, guide sans caprice, grand sans petitesse, toi qui anéantis la fausseté et fais être la vérité, viens à la parole de ma bouche : je parle, écoute et fais justice. 0 généreux, le généreux des généreux,

. I. Les expressions qui témoignent de ce Tait sont très nombreuses, «mt utiorr, celui qui aime son mattre, Aqoij KitTi xi slaour, celui qui entre au cœur de son maître, etc. Elles reviennent sï souvent dans les textes pour des personnages de tout rang, qu'on n'avait pas cru devoir leur attacher quelque importance. L'insistance avec laquelle le mol NtB, maître, y est répété, montre qu'il faut revenir sur cette impression et donner 1 ces locutions leur valeur pleine.

i. Le terme d'homme san> mallre se trouve plusieurs fois dans le Papyrus de Berlin n* (/. I.e paysan qui est le héros du conte dit, par enemple, du seigneur Mirouitensi qu'il esl ■ le gouvernail du ripl, le guide de la terre, la balance qui porte les offrandes, l'étai des murailles chancelantes, le soutien de ce qui tombe, le grand maître gui prend quiconque eil tant mailre, pour lui prodiguer les biens de ta maison, une cruche de bière et trois pains >, chaque jour (1. 90-95).

3. Dettiu de Faucher-Gudîn, iToprH le tombeau de Khiti à Beni-Ilaetan (Chiupollios, Momimentt, pl.CCCLXlV, ï, Hosellim, Monumeiili civili, pi. CXVli, 4). Ce sont les soldats du nome de la Gazelle.

détruis ce qui cause ma douleur; me voici, relève-moi; juge-moi, car me voici devant toi suppliant1. » S'il était beau parleur et que le juge fût en humeur d'écouter, on l'entendait avec plaisir, mais son affaire n'avançait pas et les retards calculés de son adversaire consommaient sa ruine. Sans doute la loi religieuse imposait l'équité aux dévots d'Osiris et réprouvait le moindre déni de justice comme un péché des plus graves, même chez le grand seigneur, même chez le roi1; mais le moyen de se montrer impartial du tout, quand on était le protecteur en titre, le maître de l'inculpé, et que le plaignant était un vagabond sans attaches à personne, un homme sans maître* '!

Le peuple des villes renfermait beaucoup de privilégiés, outre les soldats, les prêtres ou les gens engagés au service des temples. Les employés des administrations royales ou féodales, depuis les Directeurs d'hôtel jusqu'aux scribes les plus humbles, s'ils n'échappaient pas entièrement aux corvées, du moins n'en supportaient qu'une part assez petite*. Ils formaient une bourgeoisie à plusieurs étages, jouissant de revenus assurés, occupée régulièrement, modérément instruite, très contente d'elle-même, et toujours prête à proclamer bien haut sa supériorité sur quiconque était obligé pour vivre à travailler de ses mains. Chaque sorte d'artisans reconnaissait un ou plusieurs chefs, les cordonniers des maîtres cordonniers, les maçons des maîtres maçons, les forgerons des maîtres forgerons qui veillaient sur leurs intérêts et les représentaient auprès des autorités locales5. On disait même, chez les Grecs, que les voleurs étaient réunis en corporation, comme les autres, et entretenaient des supérieurs accrédités auprès de la police pour débattre les questions assez délicates que la pratique du métier soulevait. Quand les associés avaient dérobé quelque objet de prix, c'est à lui que le volé s'adressait afin de rentrer en possession :

1. Maspero, les Contes populaires de V Egypte Ancienne, 2« éd., p. 46.

2. Voir à ce sujet la Confession négative du chapitre cxxv du Livre des Morts, dont la traduction complète est donnée aux p. 188-191 de cette Histoire.

3. Tout ce tableau est emprunté à l'Histoire du paysan que le Papyrus de Berlin n* // nous a conservée (Chabas, les Papyrus hiératiques de Berlin, p. 5 sqq. ; Goodwin, dans Chabas, Mélanges Êgyplologiques, 2e série, p. 249 sqq., Maspero, les Contes populaires, 2e éd., p. 33 sqq.). L'auteur égyptien a placé son récit sous un roi dos dynasties héracléopolitaines, la IX" et la Xe; mais ce qui est vrai de son époque est vrai de l'Ancien Empire, comme on s'en convainc aisément eu rapprochant ce qu'il dit des renseignements épars sur les peintures des tombeaux raemphites.

4. C'est ce qu'on peut conclure du témoignage indirect des lettres : l'auteur en énumérant les charges des professions diverses implique par contraste que le scribe, c'est-à-dire l'employé en général, ne les porte pas ou les porte moins lourdement que les autres. Le début et la fin des Instructions de Khtti suffiraient seuls à nous apprendre les avantages que la bourgeoisie sous la XII* dynastie croyait pouvoir tirer de la carrière de scribe (Maspero, du Genre épistolaire, p. 49-50, 60 ?qq.).

5. Les stèles d'Abydos sont fort utiles à qui veut étudier la population d'une petite ville. Elles nous font connaître les chefs de toute sorte de métiers: le chef-maçon Didiou (Mariette, Catalogue général, p. 129, n" 593 et 339, n° 947), le maltre-maçon Aa (m/., p. 161, n» 640), le mattre-cordonnier Kahikhonti (Bocriant, Petits Monuments et petits textes, dans le Becueil, t. VII, p. 127, n° 19), les chefs-forgerons Ousirtasen Ouàti, Hotpou, llotpourckhsou (Mariette, Catalogue général, p. 287, n° 856), etc.

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