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LES MARCHÉS À RETOUR PÉRIODIQUE

Le trafic se faisait surtout par échange1. Les acheteurs apportaient avec eux quelque produit de leur travail, un outil neuf, des souliers, une natte, des pots d'onguent ou de liqueur, souvent aussi des rangs de cauries et une petite boîte pleine d'anneaux en cuivre, en argent, même en or, du poids d'un tabnou, qu'ils se proposaient de troquer contre ce dont ils avaient besoin*. Quand il s'agissait d'un animal de forte taille ou d'objets d'une valeur considérable, les débats duraient âpres et tumultueux : il fallait tomber d'accord non seulement sur la quotité, mais sur la composition du prix, et dresser, en guise de facture, un véritable inventaire où des lits, des cannes, du miel, de l'huile, des pioches, des pièces d'habillement, figurent comme équivalents d'un taureau ou d'une ânesse8. Le petit commerce de détail n'exigeait pas autant de calculs, ni aussi compliqués. Deux bourgeois se sont arrêtés au même instant devant un fellah qui expose des oignons et du blé dans un panier. Le premier paraît ne posséder d'autres fonds de roulement que deux colliers en perles de verre ou de terre émaillée multicolore; le second brandit un éventail arrondi à manche de bois et un de ces ventilateurs triangulaires dont les cuisiniers se servent pour attiser le feu. « Voici un beau collier qui vous agréera, s'écrie l'un, c'est juste ce qu'il vous faut » ; et l'autre : « Voici un éventail et un ventilateur ». Cependant le fellah ne se laisse nullement déconcerter par ce double assaut, et, procédant avec méthode, saisit un des colliers afin de l'examiner à loisir : « Donne voir, que je fasse le prix ». L'un demande trop, l'autre offre trop peu : de concession en concession, ils finiront par s'accorder et par trouver le nombre d'oignons ou la mesure de grain qui répond exactement à la valeur du collier ou de l'éventail. Plus loin, le client veut acquérir du parfum contre une paire de sandales et vante son bien en conscience : « Voici, dit-il, une paire de souliers solides ». Mais le marchand ne songe pas à se chausser

1. Les scène» de bazar ici décrites sont empruntées à une tombe de Saqqarah (Lkpsics, Denkm., II, 96). Signalées en 1876 à mon cours du Collège de France, et reproduites parmi les tableaux de mœurs égyptiennes que Mariette rassembla à l'Exposition universelle de 1878 (Mariette, la Galerie de V Egypte ancienne à l'Exposition rétrospective du Trocadéro, p. 41), je les publiai, vers le même temps, dans la Gazette Archéologique , 1880, p. 97 sqq. M. Chabas y avait reconnu de son côté des scènes de bazar (Recherches sur les Poids, Mesures et Monnaies des Anciens Egyptiens, p. 15-16), mais sans en comprendre entièrement le mouvement et la composition.

2. Le nom lu outnou, ten, depuis les travaux de Chabas doit se lire tabnou (W. Spiegelberg, Die Lesung des Gewichtes tabnou, dans le Recueil de Travaux, t. XV, p. 145-146). Les recherches de M. Chabas (Note sur un Poids égyptien de la collection de M. Harris a" Alexandrie, dans la Revue Archéologique, 1861, 2# sér., t. 111, p. 12 sqq.; Détermination métrique de deux Mesures égyptiennes de capacité, 1857; Recherches sur les Poids, Mesures et Monnaies des Anciens Égyptiens, dans les Mémoires de V Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, Savants étrangers, t. XXVII) ont établi que le tabnou avait un poids moyen variant entre 91 et 92 grammes; elles ont été confirmées par les pesées de M. Flinders Pétrie, à quelques menues différences près.

3. On trouvera plusieurs factures de ce genre traduites dans Chabas, Recherches sur les Poids, Mesures et Monnaies des Anciens Égyptiens, p. 17 sqq. Elles sont toutes de la XX* dynastie et appartiennent au British Muséum (S. Birch, Inscriptions in the Hieratic and Demotic Character, pi. XVI,

en ce moment, et réclame un rang de cauries pour ses petits pots : « Voici qui est délicieux quand on en répand quelques gouttes ». explique-t-il d'un air persuasif. Une femme pousse sous le nez d'un personnage accroupi deux jarres qui contiennent probablement quelque onguent de sa façon : « Voici qui fleure assez bon pour t'afFriander. » Derrière ce groupe, deux hommes débattent les agréments relatifs d'un bracelet et d'un paquet d'hameçons; une femme, coffret en main, discute avec un marchand de colliers; une autre essaye d'obtenir un rabais sur le prix d'un poisson qu'on pare devant elle.

L'échange contre métal nécessite deux ou trois opérations de plus que le troc ordinaire. Les anneaux ou les lamelles pliées qui représentent le tabnou et ses multiples1 ne contiennent pas toujours la quantité d'or ou d'argent réglementaire et sont souvent trop légers. 11 faut les peser à chaque transaction nouvelle pour en estimer la valeur réelle, et les parties intéressées ne manquent guère si belle occasion de se disputer chaudement : quand elles ont bien un quart d'heure durant, que la balance marche mal, que la pesée a été faite négligemment, qu'on devrait la recommencer, elles s'entendent de guerre lasse, puis elles s'en vont à peu près satisfaites l'une de l'autre1. Il arrive

n" 5U33, 5fi3fi|. La facture du taureau (S. Birck, Intcription» in the HieratU and Démolie VJiararter, pi. XV. n' 5649) a clé traduite et commentée par M. Chabas dans ses Mélimgri Égyptologiqun, 3* lit., t. I, p. 111 sqq. La facture de l'ànesse est conservée sur l'ostracon 6i41 de Berlin: elle a été signalée par Emus, iF.gypttn und /Egyplûchet l.eben im Altertum, p. S">7-658.

1. Les anneaux d'or du Musée de Lcyde (Lfniis, Monument» ÈgyptUut, t. Il, pi. XLI, n- US), fui sont des anneaux d'échange (Bbahms, fin» ^f lin;- Sfait- und Geœiehtiweten in Vordcr-Anien, p 84). sont taillés sur le type chaldéo-habylonicn et appartiennent au système asiatique (Fa. Li.wmi.ii, la Monnaie dam l'Antiquité, t. I, p. 103-104). Il faut peut-être eu conclure avec Fr. I.enormant {op. !.. p. ItM-IO.ï) que le seul type national du métal d'échange en figyple était le fil ou la lamelle de cuivre repliée »=■■ ^=, qui >crt toujours à écrire le nom du taOnou dans les hiéroglyphe*.

ï. Dettin de Fauclter-Gudin, d'aprèi un croquii de Rosullisi, Monumenti eicili, pi, LU. 1. Sur la construction de la balance égyptienne et sur l'agencement des diverses parties qui la composent, voir les observations de Kl. Pkihic. A Se/won in Egypt, p. tî, cl le» dessins qu'il a réunis pi. XX du même ouvrage.

3. La pesée des anneaui est souvent représentée sur les monuments à partir de la XVIII' dviiastie (I.epsius, Denkm., III, 10 fl, 30 a, d, etc.). Je n'en connais encore aucun exemple sur les bas^rclieff de l'Ancien Empire. Les pesées fausses sont visées dans l'article de la Confection négative, où le mort déclare qu'il n'a point faussé le fléau de la balance (cf. p. 18!) de cette Ilittoire).

parfois qu'un individu trop intelligent ou trop peu scrupuleux falsifie les anneaux et mêle aux métaux précieux autant de métal vil qu'ils peuvent en supporter sans trahir la fraude. L'honnête marchand qui pense recevoir en payement d'un objet, disons huit tabnou d'or fin, et à qui l'on passe habilement huit tabnou d'un alliage ayant les apparences de l'or mais contenant un tiers d'argent, perd du même coup, sans s'en douter, presque un tiers de sa marchandise. La crainte du faux contribua longtemps à restreindre l'emploi des tabnou parmi le peuple, et maintint sur les marchés la vente et l'achat par échange de produits naturels ou d'objets fabriqués à la main.

La population rurale de l'Egypte ne vit guère dans des fermes isolées et clair-semées sur le sol : elle se concentre presque entière dans des hameaux et dans des villages assez étendus, divisés en quartiers qu'un espace considérable sépare quelquefois1. Il en était de même autrefois et qui veut se figurer un bourg ancien n'a qu'à visiter l'un quelconque des bourgs modernes qui s'échelonnent le long de la vallée : une demi-douzaine de maisons assez bien construites, où logent les gens les plus considérés de l'endroit, un amas de chaumières en briques ou en pisé, si basses qu'un homme debout y touche presque le toit de sa tête, des cours encombrées de bâtisses en terre rondes et hautes où l'on serre précieusement le blé et la dourah du ménage, et partout des pigeons, des canards, des oies, des troupeaux pêle-mêle avec la famille. La plus grande partie des paysans étaient de condition inférieure, mais sans subir partout le même degré de servitude. Les esclaves proprement dits venaient de l'étranger ; on les avait achetés aux marchands du dehors, ou ils avaient été saisis dans une razzia et avaient perdu leur liberté par le sort des armes*. Le maître les déplaçait, les vendait, usait d'eux à son gré, les poursuivait s'ils réussissaient à s'enfuir, et exerçait le droit de les reprendre partout où on lui signalait leur présence. Ils travaillaient pour lui aux ordres de ses intendants, sans salaire régulier et sans espoir de recouvrer la liberté3.

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