‹ Histoire ancienne des peuples de l'Orient classiqueChapitre 154 sur 374 · LA BASTONNADE · texte numérisé non relu

LA BASTONNADE

Ce que la collecte de l'impôt avait commencé, les corvées l'achevaient presque toujours. Pour nombreux que fussent les esclaves royaux et seigneuriaux, ils n'auraient pas suffi à mettre en rapport toutes les terres domaniales, et une partie de l'Egypte serait restée en jachère perpétuelle, si on ne leur avait adjoint des auxiliaires de condition libre. On la divisait en portions de dimensions égales qu'on distribuait entre les habitants des bourgs voisins par les soins d'un Régent nommé à cet effet'. On dispensait du service agricole les

indigents, les soldats au corps et leur famille, certains employés des administrations publiques, les domestiques des temples'; les autres campagnards y étaient assujettis sans exception, et on leur adjugeait une ou plusieurs parcelles, chacun selon ses forces*. Des ordres lancés à époque fixe les convoquaient eux, leurs gens, leurs bêtes de somme, pour labourer, pour semer, pour monter la garde dans les champs tant que la moisson était encore sur pied, pour faire et pour rentrer la récolte, le tout à leurs frais et au détriment de leurs propres intérêts5. On leur réservait en guise d'indemnité un petit nombre de

1. Ces lots sont le» twwlT mentionnés si souvent dans les textes, et les gens qui étaient réquisitionnés pour les mettre en valeur surit les AHodrior, nom qui s'applique par extension aux fermiers non propriétaires. Les régent* — rnoor ahoi'Itioc — sont fréquemment cités sur les monuments du l'Ancien Empire, ut Amton, dont j'ai raconté l'histoire (cf. p. ÏK0-Î9& de cette HMoire), Tut régent ou, pour parler le langage à peu près équivalent de 1'Kgypte arabe, tnoutteitm, de terres royales cultivées par la corvée (Msspp.ro, Étude* Égyptienne», I. II. p. 173-177).

i. Denin de Faucher-Gudin, d'âpre» un tableau du tombeau de Khiti à Beni-llaman (cf. Chahkil- Mo*, Monument» de [Egypte, pi. CIXXC, i; HosEmii, Monumcnli avili, pi. CXXIV, »-»).

3. Que les scribes, c'est-à-dire tes employés de l'administration royale nu princière, fussent exempts de la eorvéo, c'est ce qui ressort de l'opposition que les épistolîcrs des Papyrut Saltîer et Anailaii instituent entre eux et les paysans nu les gens des autres métiers qui y étaient soumis. La circulaire de Horion nous Tait connaître les catégories de soldats exemptées temporaire ment ou à tout jamais tout les rois grecs (Luxnnoso, Del Papiro Greco LXIII del Louert tulla Seminatyira délie terre régie in Egittu, p. 10 sqq. Extrait des Atti de l'Académie des Sciences de Turin, t. V, 18B11),

i. Plusieurs fragments des papyrus de Turin renferment des mémorandum* de corvées exécutées pour les temples, et des séries de gens soumis à ce* corvées, i'.ne liste très complète se trouve dans un Papyrus de la XX* dynastie, traduit par Cn«»*s, Mélange» Égyptologique», 3* sér., t. Il, p, 131-137.

5, Tous ces détails sont réglés à l'époque ptolcmafque dam la lettre à Horion, laquelle se réfère à

lots qu'on laissait incultes à leur intention1 : ils y envoyaient leurs troupeaux au retrait de l'inondation, car les pâturages y étaient si gras que les brebis y rendaient double portée et double tonte*. C'était encore une apparence de salaire : la corvée d'irrigation ne leur apportait aucune compensation. Les digues qui séparent les bassins, les canaux de distribution et d'arrosage qui les sillonnent exigent un entretien perpétuel : il faut chaque année consolider les uns, creuser et nettoyer les autres. Les hommes qu'on y emploie passent parfois des journées entières les pieds dans l'eau, ramassant la boue à deux mains pour en emplir des couffes de feuilles tressées que les garçons et les fillettes enlèvent sur la tête et emportent au sommet de la berge : la matière à demi liquide filtre à travers le tissu du panier, se répand sur leur visage et couvre promptement leur corps d'un enduit noir et luisant, horrible à voir. Les shéîkhs président, activent le curage à force injures et coups de bâton* : quand les équipes ont peiné tout le jour, sans interruption qu'une sieste de deux heures vers le midi pour manger une maigre pitance, les malheureux qui les composent couchent sur place, en plein air, serrés les uns contre les autres et mal défendus par leurs haillons contre la froideur des nuits. La tâche était si rude qu'on y condamnait les malfaiteurs, les insolvables, les prisonniers de guerre; elle usait tant de bras que les paysans libres n'y échappaient presque jamais4. Rentrés chez eux, ils étaient quittes jusqu'à l'année prochaine des corvées périodiques et fondamentales, mais plus d'une corvée irrégulière venait les surprendre au milieu de leurs travaux et les forçait à tout abandonner pour courir aux affaires du seigneur ou du roi. Voulait-on bâtir une chambre nouvelle au temple de la localité, manquait-on de matériaux afin de consolider ou de refaire un pan de mur miné par les eaux, ordre aux ingénieurs d'aller chercher une quantité déterminée de calcaire ou de grès, ordre aux paysans de s'assembler dans la carrière la plus voisine, d'en extraire les blocs, au besoin

un édit royal. Ainsi que M. Lumbroso l'a fort bien dit (op. /., p. 4 sqq., et Recherches sur f Économie politique, p. 75 sqq.), les Ptolémées ne faisaient que suivre exactement les errements de l'ancienne administration indigène. On trouve en effet des allusions fréquentes à la corvée des hommes et des bétes dans les inscriptions du Moyen Empire, à Béni-Hassan ou à Siout; beaucoup de tableaux des tombes Memphites montrent la corvée en œuvre dans les champs des grands propriétaires ou du roi. i. Papyrus B du Louvre, 1. 170-172, où je suis l'explication du passage proposée par M. Lumbroso [llpapiro LXlll del Louvre, p. 18 a, et Recherches sur l'Économie politique, p. 93).

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