‹ Histoire ancienne des peuples de l'Orient classiqueChapitre 156 sur 374 · RAPPORTS DU PAYSAN AVEC SES SEIGNEURS · texte numérisé non relu

RAPPORTS DU PAYSAN AVEC SES SEIGNEURS

plus souvent par des étrangers, par des nègres ou par des Bédouins appartenant à la tribu nubienne des Mâzaiou. Les plaideurs comparaissaient à l'audience et attendaient sous la surveillance de ces gens que leur tour fût venu de parler : la plupart des questions se tranchaient en quelques instants, par un arrêt sans appel, les causes les plus graves donnaient seules lieu à une instruction et à des débats prolongés. Tout se passait d'ailleurs devant ce jury patriarcal de la même façon que devant nos tribunaux, si ce n'est que le bâton inévitable facilitait la recherche de la vérité et coupait court aux discussions : les dépositions des témoins, les discours des deux parties, l'examen des pièces, n'allaient jamais sans prestations de serments nombreux sur la vie du roi et sur la faveur des dieux, où la vérité subissait les assauts les plus rudes1. Les peines variaient beaucoup, la bastonnade, la prison, l'amende, les jours de corvée supplémentaires, et, pour les délits graves, les travaux forcés dans les mines d'Ethiopie*, la perte du nez et des oreilles8, la mort enfin par la strangulation, par la décollation4, par le pal5, par le bûcher0. Les criminels de haut rang obtenaient l'autorisation d'exécuter sur eux-mêmes la sentence portée et de remplacer par le suicide la honte d'un supplice public7. Devant des tribunaux ainsi constitués, le fellah qui venait réclamer contre les exactions dont il était victime comptait fort peu de chances d'être écouté : le scribe qui l'avait pressuré ou lui avait imposé des corvées nouvelles ne figurait-il pas de droit parmi les juges auxquels il s'adressait? Rien ne l'empêchait d'en appeler à son seigneur féodal, et de celui-ci à Pharaon, mais cet appel n'était pour lui qu'un leurre. Lorsqu'il avait quitté son village et remis sa requête8, les délais continuaient à courir avant qu'une solution

exactement par Griffith, The Qnbt (dans les Proceedings de la Société d'Archéologie Biblique, t. XIII, 1890-1891, p. 140), dont les conclusions ont été renforcées par Spiegelberg, Studien und Materialien, p. 13 sqq. Leur nom de Gens de l'Angle implique une métaphore analogue à celle qui a fait donner aux notables des bourgs égyptiens le titre d'Omdah, les colonnes de l'administration.

1. Sur le serment judiciaire, voir W. Spiegelberg, Studien und Materialien, p. 71 sqq.

2. Cf. les exemples recueillis par W. Spiegelberg, Studien und Materialien, p. 69-71, 75, 76, et qui confirment les dires d'Agatharchide {de Mari Erythrxo, § 24-29, dans MCller-Didot, Fragm. Geogr. Grmc, t. I, p. 124-129) et de Diodore de Sicile (III, 12-14) sur les mines d'or de l'Ethiopie.

3. Diodore de Sicile, I, 60, 78 (cf. Hérodote, II, ccxu); Dévèria, le Papyrus judiciaire de Turin, p. 64-65, 116-121; Naspero, Une enquête judiciaire, p. 86; W. Spiegelberg, Studien, p. 67-68.

4. Le seul exemple connu d'une pendaison est celui du grand panelier de Pharaon, dans la Genèse, XL, 19, 22, XLI, 13, mais on voit dans un tombeau de Thèbes deux victimes humaines exécutées par strangulation (Maspero, le Tombeau de Montouhihhopshouf, dans les Mémoires de la Mission Française, t. V, p. 452 sqq ). L'enfer égyptien contient des hommes décapités (Description de l'Egypte, Ant., t. H, pi . LXXXVI), et la mention du billot sur lequel on coupait les tétesdes damnés est fréquente dans les textes.

5. D'après une conjecture d'Erman (Beitrâge zur Kenntniss des âgyptischen Gerichtsverfahren, dans la Zeitschrift, 1879, p. 83, note 1 ; cf. les objections de W. Spiegelberg, Studien, p. 76-78, 125-126).

6. Pour la femme adultère (Maspero, les Contes populaires, 2* édit., p. 63; cf. Hérodote, II, cxi).

7. Le Papyrus de Turin parle de ces suicides (W. Spiegelberg, Studien, p. 67, 121, Erman, Beitrâge zur Kenntniss des âgyptischen Gerichtsverfahrens, dans la Zeitschrift, 1879, p. 77, note 1).

8. Comme le paysan dont l'histoire nous est contée au Papyrus de Berlin n° II (Maspero, les Contes

intervint, et pour peu que la partie adverse fût bien en cour ou fit agir des influences, la décision souveraine confirmait, quand elle ne l'aggravait pas, la sentence des premiers juges. Cependant le bien restait inculte, la femme et les enfants criaient la misère, les dernières ressources de la famille s'usaient en démarches et en délais : mieux valait en prendre son parti tout d'abord, et se résigner à subir sans regimber le sort qu'on ne pouvait éviter. Impôts, réquisitions, corvées, les fellahs se tiraient encore d'affaire lorsque le supérieur dont ils dépendaient se montrait bon maître et n'ajoutait point ses exigences et ses caprices personnels aux exigences et aux caprices de l'État. Les inscriptions que les princes ont consacrées à leur propre gloire sont autant de panégyriques enthousiastes, où il n'est question que de leur honnêteté et de leur bonté envers les petits et les humbles. Chacun d'eux se proclamait sans faute « le bâton d'appui des vieillards, la nourrice des enfants, l'avocat des misérables, l'asile qui réchauffait ceux qui souffraient du froid dans Thèbes, le pain des affligés qui jamais ne fit défaut à la ville du midi1 ». Leur sollicitude s'étendait sur tous et sur tout : « Il n'y a pas d'enfant mineur que j'aie endeuillé; il n'y a veuve que j'aie dépouillée; il n'y a cultivateur que j'aie chassé; il n'y a chef d'ouvriers à qui j'aie pris ses gens pour les travaux publics; il n'y a eu ni misérables en mon lieu, ni affamés en mon temps. S'il survenait des années de disette, comme j'avais labouré toutes les terres du nome de la Gazelle jusqu'à ses frontières Nord et Sud, faisant vivre ses habitants, naître ses provisions, il ne s'y trouvait point d'affamés, car je donnais à la veuve comme à la femme en pouvoir de mari, et je n'établissais aucune distinction entre le grand et le petit en tout ce que je donnais. Si au contraire les Nils étaient forts, les maîtres de terres devenaient riches en toutes choses, car je n'élevais pas la cote de l'impôt sur les champs1. » Les canaux attiraient toute son attention : il les curait, les agrandissait, en creusait de nouveaux qui portaient la fécondité et l'aisance jusque dans les recoins les plus éloignés de son domaine. Ses serfs avaient toujours de l'eau propre à leur porte et ne se contentaient plus de la dourah commune ; ils mangeaient du pain de froment chaque jour5. Sa vigilance et sa sévérité étaient telles que les brigands n'osaient plus paraître* à portée de sa

populaires de l'Egypte ancienne, 2* éd., p. 43 sqq.); voir ce qui est dit des hommes sans maître, p. 309-310 de cette Histoire.

1 Stèle C 1 du Louvre, publiée par Maspkro, Un Gouverneur de Thèbes sous la XII* dynastie, dans les Mémoires du Congrès International des Orientalistes de Paris, t. II, p. 53-55.

4. Maspero, la Grande Inscription de Déni- Hassan, dans le Hecueil de Travaux, t. I, p. 173-17-4.

3. GnirriTH, The Inscriptions of Siût, pi. XV, I. 3-7 ; cf. Maspero, Revue Critique, 1889, t. II, p. 414-415.

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