‹ Histoire ancienne des peuples de l'Orient classiqueChapitre 157 sur 374 · LA MISÈRE DU FELLAH · texte numérisé non relu

LA MISÈRE DU FELLAH

main et que ses soldats gardaient une stricte discipline : « Venue la nuit, quiconque couchait sur le chemin me bénissait, et était [en sécurité] comme un homme dans sa propre maison; l'effroi de ma police le protégeait, les bestiaux restaient aux champs comme à l'étable; le voleur était comme l'abomination du dieu et il ne se ruait plus sur le vassal, si bien que celui-ci ne se plaignait plus, mais versait exactement la redevance de son domaine, par amour » pour le maître qui lui créait ces loisirs1. On pourrait continuer longtemps sur ce thème, et les rédacteurs d'épitaphes le variaient avec une habileté et une souplesse d'imagination remarquables. L'ardeur même qu'ils déploient à décrire les vertus du seigneur montre combien la condition des sujets était précaire. Rien n'empêchait le mauvais prince ou l'officier prévaricateur de ruiner et de maltraiter à sa guise le peuple auquel il commandait. Un ordre de lui, et les corvées s'abattaient sur les propriétaires d'un bourg, leur enlevaient leurs esclaves, les obligeaient à laisser leur fonds inculte; dès qu'ils se déclaraient impuissants à s'acquitter de leurs contributions, la prison s'ouvrait pour eux et pour leurs familles. Une digue coupée, une rigole détournée privaient d'eau un canton1 : la ruine venait prompte et inévitable pour les malheureux qui l'habitaient, et leurs biens, confisqués par le fisc en règlement de l'impôt, passaient à vil prix aux mains du scribe ou de l'administrateur malhonnête. Deux ou trois années de négligence suffisaient presque à détruire un réseau d'irrigation : les canaux s'envasaient, les levées s'écroulaient, la crue ou ne montait plus sur les terres, ou s'y répandait trop tôt et y séjournait trop longtemps. La famine suivait bientôt avec son cortège de maladies3 : hommes et bêtes mouraient à la centaine, et ce n'était pas trop du labeur de toute une génération pour rendre au pays sa prospérité.

Le sort du fellah ancien était donc aussi dur que celui du fellah moderne. II en sentait lui-même l'amertume et s'en plaignait à l'occasion, ou les scribes s'en plaignaient pour lui lorsqu'ils opposaient d'une joie égoïste leur métier au sien. 11 devait peiner l'année entière, labourer, semer, tirer la shadouf du soir au matin pendant des semaines, courir à la corvée dès la première réquisition, payer un impôt lourd et cruel, tout cela sans être assuré au moins de jouir en paix de ce qu'on lui laissait ou d'en faire profiter sa femme et ses

1. Griffitu, The Inscriptions of Siût, pi. M, 1. 7-12; cf. Masplro, Revue Critique, 1889, t. Il, p. 417.

t. Couper ou détourner un bras d'eau était un dos péchés prévus dans la Confession négative du chapitre cxxv du Livre des Morts (édit. INaville, t. I, pi. CXXXIII, l. 19); cf. p. 189 de cette Histoire.

3. Mentions de famines sur les monuments égyptiens : à Béni-Hassan (Maspero, la Grande Inscription de Beni-Bassan, dans le Recueil, t. 1, p. 174), à El-Kab (Brtgsch, jEgyptische Geschichte, p. 246). à Éléphantine (Brugsch, Die Biblischen sieben Jahre der Hungersnoth, p. 131 sqq.).

enfants. Telle était pourtant l'élasticité de son tempérament que sa n réussissait pas à l'attrister : les monuments où sa vie est représentée en tableaux minutieux nous le montrent animé d'une gaieté inépuisable. Les mois d'été sont finis, la terre se découvre, le fleuve rentre dans son lit, voici le temps de faire les semailles : le paysan a pris son attelage avec lui, ses outils, et s'en est allé aux champs1. Dans plus d'un endroit, le sol amolli par l'eau n'offre pas de résistance, et la pioche le retourne aisément; ailleurs il est dur encore et ne cède qu'à la charrue. Tandis qu'un des valets, presque plié en deux, pèse de toutes ses forces sur les oreilles pour bien

enfoncer le soc, son camarade dirige les bœufs et les excite par ses chants : ce sont deux ou trois phrases fort brèves, soutenues d'une mélopée toujours la même, et scandées à coups de bâton sur les reins de la bète la plus proche1. De temps à autre, il se détourne vers son compagnon et l'encourage : « Appuie bien ! s — « Tiens ferme ! » Le semeur arrive à la suite qui jette le grain à la volée dans le sillon : un troupeau de moutons ou de chèvres clôt la marche et, piétinant la glèbe, enterre la semence. Les bergers claquent leur fouet et répètent à plein gosier quelque chanson rustique, une complainte à l'adresse du fellah que la corvée a saisi et qui nettoie le canal. « Le piocheur est dans l'eau avec les poissons, — il cause au silure, échange des saints avec l'oxyrrhynque : — Occident! votre piocheur est un piocheur d'Occident!' » Tout se

1. MifFE*o, Holei iur quetq uet points de Grammaire etd'ttiiloire.àtnt la ZeiUchrift, 1879. p. 58 sqq.

t. Ileêtin de Faucher-Gudin, d'opràt une photographie (cf. Sr.atiL, le Tombeau de Zoiirkrruonbou, dans les Mémoire/de la Million franeaite, t. V).

3. MiiPiRO, Ètudei Égyptienne*, t. Il, p. 74-78; cf. la vignette à la p. 191 de cette Hittoire

t. Le texte de ce couplet est dans Bbit.scb, Die ACgyptiirhe Gràbertrelt, pi. I, 35-38 ; la traduction dan» Barcscn, Dicl. Hier., p. 59. dans Emu, .f.gypten, p. 515, et dans Misr-cao, Éluda Egyp tiennes, t. II, p. 73-74. Lo silure est le poisson électrique du Nil (Detcription de FEgypIe. t. XXIV, p. 199 sqq.). Le leite explique ironiquement que le piocheur, plongé à mi-corps dans l'eau pour curer les canaux ou réparer la berge enlevée par l'inondation, est exposé chaque instant à saluer, c'est-à-dire à rencontrer un silure ou un oxyrrhynque prêt à l'attaquer : il est voué à la mort, et c'est re que le roupie! exprime par les mots • Occident! votre piocheur est un piocheur d'Occident '. • L'Occident est la région des tombeaux vers laquelle le piocheur est acheminé déjà par son métier.

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passe sous l'œil vigilant du maître : dès que la surveillance se relâche, le travail se ralentit, les querelles éclatent, l'instinct de paresse et de vol reprend le dessus. Deux hommes ont dételé leur charrue. L'un d'eux trait rapidement une des vaches, l'autre tient la bête et attend son tour impatiemment : « Fais vite, tandis que le fermier n'y est pas. » Ils risquent la bastonnade pour une potée de lait1. Les semaines s'écoulent, les blés ont mûri, la moisson commence. Les fellahs, armés d'une faucille courte, coupent ou plutôt scient les tiges, javelle à javelle. Cependant qu'ils avancent en ligne, un flûtiste leur joue ses airs les plus entraînants, un chanteur donne de la voix et rythme les mouvements en frappant dans ses mains, le contremaître leur jette par intervalles quelques mots d'exhortation : « Quel est le gars parmi vous qui, ayant fini en saison, pourra dire : « C'est moi qui vous le dis, à toi et aux « camarades, vous n'êtes tous que des fainéants! » — « Qui de vous pourra dire : « Un gars ardent à la besogne, c'est moi!1 » Un domestique circule dans les rangs avec une longue jarre à bière et la tend à qui veut. « N'est-ce pas que c'est bon ! » dit-il, et le buveur lui répond poliment : « Vrai, la bière du maître est meilleure qu'une galette de dourah!8 » Les gerbes liées, quand on les rentrait, c'étaient chansons nouvelles à l'adresse des ânes qui les emportaient : « On lie qui s'écarte du rang, on bat qui se roule à terre, — « Hue donc! » Et le baudet trottait sous la menace*. Lors même que la scène devient tragique et représente une bastonnade, le sculpteur, s'inspirant de l'humeur railleuse des gens parmi lesquels il vit, trouve moyen d'y mêler un peu de comédie. Un paysan condamné sommairement pour quelque méfait gît à plat ventre, les reins au vent : deux amis lui tirent les bras, deux les jambes pour l'ajuster en posture convenable. Sa femme ou son fils intercèdent en sa faveur auprès du bourreau : « Frappe par terre, de grâce! » Et de fait, la bastonnade était d'ordinaire un simulacre de châtiment plutôt qu'un châtiment réel : les coups, assenés avec un air de férocité, s'égaraient sur le sol5. Le coupable hurlait fort, mais en était quitte pour des meurtrissures.

Un écrivain arabe du moyen âge remarquait, non sans ironie, que les

1. La scène est représentée au tombeau de Ti (Maspero, Études Égyptienne** t. H, p. 78-80).

2. Le texte dans Brigsch, Die jEgyptische Grâberwelt, pi. V, 165-168, et dans DCmiches, Itesuftalc. t. I, pi. X, et p. 14-15; l'interprétation dans Maspero, Études Égyptiennes, t. II, p. 81-84.

3. Lf.psils, Denhm., Il, 9; Mariette, les Mastabas, p. 34? ; Maspero, Études Égyptiennes, t. II, p. 84-85.

4. Brit.sch, Die JEgypthchc Grâberwelt, pi. V, lfii : Dùnichen, Die Hesultate, t. I. pi. X; Maspero. Etudes Égyptiennes, t. II, p. 87-90. La chanson se lit au-dessus du troupeau d'ânes.

5. La scène se trouve dans le tombeau de Baoukit à Béni-Hassan (Crampollion, Monuments. pi. CCCLXXXI, 1, et Texte, t. Il, p. 371-373; Rosellini, Monumenli avili, pi. CXXII. B, et Texte, t. III. p. 274-273; Wii.ki.nson, Manners and Cusloms, 2* éd., t. I, p. 305).

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