‹ Histoire ancienne des peuples de l'Orient classiqueChapitre 165 sur 374 · LES ÉTABLISSEMENTS MINIERS DES PHARAONS · texte numérisé non relu

LES ÉTABLISSEMENTS MINIERS DES PHARAONS

inatiOD de la colonie, on avait transformé le fond de la vallée en un lac artificiel. Un barrage jeté en travers empêchait les eaux de s'écouler; le réservoir se remplissait plus ou moins abondamment selon la saison, mais il ne se vidait jamais, et plusieurs espèces de coquillages y prospéraient, entre autres une espèce de grosse moule dont les habitants se nourrissaient communément. Des dattes, du lait, de l'huile, un pain grossier, quelques légumes et de temps en temps une volaille ou un quartier de viande : la pitance était misérable

et il en allait du reste à l'avenant. On n'a retrouvé dans le village que des outils en silex : couteaux, grattoirs, scies, marteaux, pointes de lance, tètes de flèche. Un petit nombre de vases apportés d'Egypte se distinguaient par la finesse de la matière et par la pureté du galbe; mais la poterie d'usage courant était fabriquée sur place d'une terre grossière, sans soin ni souci de la beauté. En fait de bijoux, des perles en verroterie ou en émail bleu, et des cauries enfilées en colliers. Aux mines comme à la maison, les ouvriers n'employaient que des instruments en pierre, emmanchés de bois ou d'osier tressé, ciseaux ou marteaux, plus que suffisants pour entamer le grès jaunâtre, à gros grains très friables, au milieu duquel ils travaillaient1. Les galeries cheminent droit dans la montagne, basses, mais larges, et étayées de loin en loin par quelques piliers réservés sur la masse. Elles conduisent à des salles de largeur

i. Jlrtn'n de Boudin-, ifaprèt la photographie publiée dam fOrdnance Survey of Ihe Peniniula ef Sinai, Photographi, t. Il, pi. 59-fiO.

t. E. H. Palmcr croit pourtant avoir reconnu que le travail dans les galeries de minet s'eiéculaît uniquement au moyen de ciseaux el d'oiilils en brome : le» instrument* en ailei taillé auraient servi (out su plus a sculpter le» tableau* répandus sur les rochers {The Désert af tke Exoduë, p. 197).

variable, d'où elles rassortent à la poursuite des minerais précieux. La turquoise scintille partout, au plafond et sur les parois : les mineurs, profitant des moindres fissures, cernaient, puis détachaient les blocs à grands coups, les réduisaient en menus fragments qu'ils broyaient et tamisaient soigneusement, de manière à ne perdre aucune parcelle de la gemme. Les oxydes de cuivre et de manganèse, qu'ils rencontraient en quantité médiocre là et dans d'autres localités, servaient à fabriquer ces beaux émaux bleus de nuances variées que les Égyptiens aimaient si fort. Les quelques centaines d'hommes dont se composait la population permanente pourvoyaient aux exigences journalières de l'industrie et du commerce. Des inspecteurs royaux venaient de temps en temps examiner leur condition, ranimer leur zèle et recueillir le produit de leur labeur. Lorsque Pharaon avait besoin d'une quantité de minerais ou de turquoises plus considérable qu'à l'ordinaire, il dépêchait un de ses officiers en mission avec une troupe choisie de carriers, de maîtres mineurs, de dresseurs de pierres. C'étaient parfois deux ou trois mille hommes qui fondaient soudain sur la péninsule et qui y séjournaient un ou deux mois : l'exploitation marchait bon train, et l'on profitait de l'occasion pour extraire et pour transporter en Egypte de beaux blocs de diorite, de serpentine, de granit, d'où l'on tirait ensuite des sarcophages ou des statues. Des stèles gravées en évidence sur les flancs de la montagne énuméraient les noms des principaux chefs, les différents corps de métiers qui avaient participé à la campagne, le nom du souverain qui l'avait ordonnée, et souvent l'année de son règne.

Ce n'est pas un tombeau seulement, c'est deux tombeaux que Snofroui se fit bâtir1. 11 les appela Khâ, le Lever y l'endroit où le Pharaon mort, identifié au Soleil, se lève sur le monde à jamais. L'un d'eux est probablement situé vers Dahshour; l'autre, le Khâ rhî, le Lever Méridional ', paraît être identique avec le monument de Méîdoum. Comme le mastaba, la pyramide* représente

1. Il est question de ces tombeaux dans un certain nombre d'inscriptions (Maspero, Quatre Année* de fouilles, dans les Mémoires de la Mission du Caire, t. I, p. 190) : le nom en est déterminé à plusieurs reprises par deux pyramides, et dans un cas au moins, à Dahshour, la pyramide Khâ méridionale est mentionnée. Il en aura été pour Snofroui ce qui en fut pour le Pharaon Ai, vers la fin de la XVIII4 dynastie : après s'être préparé un tombeau dans le site de Dahshour, il aura renoncé à l'occuper par suite d'un changement de résidence, et s'en sera construit un second à Méîdoum.

4. Aucune des étymologies proposées pour le mot pyramide n'est satisfaisante : la moins aventurée est celle de Cantor-Eiscnlohr (Eisknlohr, Des Mesures égyptiennes, dans les Transactions of the International Congress of Orientaliste, 1874, p. 288, et Ein Malhematisches Handbuch der Alten jEgypter, p. 110), d'après laquelle pyramide serait la forme grecque, nvpapii';, du terme composé piri-m-ouisi, qui, dans la langue mathématique égyptienne, sert à désigner la saillie en tranchant, l'arête de la pyramide (L. Rodkt, Sur un Manuel du Calculateur découvert dans un papyrus égyptien, p. 8; extr. du Bulletin de la Société mathématique de France, 1878, t. VI, p. 146), ou sa hauteur (E. RÉviLiorr. Note sur Véquerre égyptienne et son emploi, d'après le Papyrus Mathématique, dans la Revue Egypte logique, t. 11, p. 309 ; L. Borchardt, Die bôschungcn der Pyramiden, dans la Zeitschrift, t. XXXI, p. 14).

LA PYRAMIDE DE MÉlDOl.H. 359

un tuimilus à quatre faces, dont on a remplacé la terre par une structure de pierre ou de brique'. Elle signale l'endroit où repose un prince, un chef, un personnage de rang dans son clan ou dans sa cité ; on l'asseyait sur une base plus ou moins large, on la montait plus ou moins haut, selon la fortune du mort ou de sa famille1. La mode n'en vint qu'assez tard, aux environs de Memphis, et les Pharaons des dynasties primitives furent enterrés dans des hypogées ou dans des mastabas, comme leurs sujets. Zosiri seul ferait une exception, si, comme il est probable, la pyramide à degrés de Saqqarah lui servit de tombeau*, pour quel motif Snofroui choisit le site de M peut-être résidait-il dans cette ville d'Héracl lis qui fut souvent par la suite le séjour fav des souverains, peut-être s'était-il improvisé une cité dans la plaine, entre el-Ouastab

et Kafr el-Ayat. Sa pyramide se compose ,

aujourd'hui de trois gros dés inégaux, à

pans légèrement inclinés, et qui s'étagent en retraite l'un sur l'autre. On en comptait cinq il y a quelques siècles9, et sept au moins dans l'antiquité, avant que la ruine eût commencé*. Chacun d'eux marquait un accroissement progressif de la masse totale et avait ses parements polis, qu'on retrouve encore maintenant l'un derrière l'autre; un revêtement de gros blocs, dont plusieurs assises subsistent encore vers la base, recouvrait l'ensemble sous un seul angle de la tête aux pieds, et le ramenait au type de la pyramide classique. Le couloir s'ouvre au milieu de la face nord, à dix-huit mètres au-dessus du sol7 :

I. Habhv de XMvm., Étude» *ur V Architecture égyptienne, p. lî* «|q.; Pemot-Chihq, Itiitoirc de l'Art don* l'Antiquité, t. I, p. ÏIXI sqq. ; Msspsbo, Archéologie égyptienne, p. 125.

t. Les pyramides en briques d'Abydos ont élé loutes construites pour de simple» particuliers (MmitiiB, Abydot, I. Il, p. 38-3!), It-H); le mol mini, qui sert à désigner la pyramide dans les telles, s'applique d'ailleurs aux tombeaux de» nobles ou du peuple aussi bien qu'à ceux des rois.

3. On n'admel pas facilement qu'une pyramide de grandes dimensions ait disparu sans laisser aucune trace, quand on a vu la masse énorme de matériaux qui marque encore le site de celles qui sont le plus endommagées; d'ailleurs, les inscriptions ne mettent en rapport avec une pyramide aucun des prédécesseurs de Snofroui, li ce n'esl Zosiri (cf. p. Î-IÎ-Î4-1 de eotlc llittoire). I.a pyramide à degrés de Saqqarah, qui est attribuée à ce dernier, appartient au même type que celle de Jléldoum : de même la pyramide de Rigah. dont le titulaire est inconnu. En admetlanl que celte dernière ait servi de tombeau à un Pharaon intermédiaire entre Zosiri et Snofroui, Ici que llouni, l'usage des pyramides ne serait encore qu'une exception pour les souverain» antérieurs à la IV' dynastie.

4. Deisin de Faucher-Giutin d'aprti le» relevé» de Kl. PnnlE, Mcdum, pi. II.

5. M.natit, Deicription de l'Egypte et du Caire, éd. de Boulaq, I. I, p. 11G : . Il y a une autre pyramide nommée Pyramide de Méidonn, qui est comme une montagne ol qui a cinq élages ■ ; il cite comme autorité à l'appui de son dire le shéthh Ahou-Xohamtned Abdallah, iîis d'Abderrahlin cl-Qatsi.

6. W. Kl. l'tiaiE, Medum, p. 5 sqq., où les témoignage! des écrivains sont indiqué* brièvement. 1. La pyraniidu de Jléldoum fut ouverte en I88Ï par Xaspero (Éluda de. Mythologie et d' Arekéologir ,

t. I, p. UMfiOJ cf. Archéologie égyptienne, p. 13*1). Elle a élé explorée de nouveau, neuf ans plus tard, par M. Pétrie, qui en a mesuré les dimensions avec une exactitude scrupuleuse (Medum, p. 10-1 1).

360 L'EMPIRE MEMPH1TE.

il a un mètre et demi de section, et plonge en pleine maçonnerie par une pente assez raide. A soixante mètres de profondeur, il se redresse sans s'élargir, court de plain-pied l'espace de douze mètres, à travers deux chambres étroites et basses, puis il se coude, remonte perpendiculairement et débouche au ras du caveau. Celui-ci est creusé dans la montagne, petit, grossier, dénué d'ornement : le plafond simule trois fortes assises horizontales, qui gagnent en encorbellement l'une sur l'autre et qui donnent l'illusion d'une sorte d'ogive très aiguë. Snofroui dormit là pendant des siècles, puis des voleurs se frayèrent un chemin jusqu'à lui, dépouillèrent et brisèrent sa momie, éparpillèrent les débris de son cercueil sur le sol, enlevèrent son sarcophage en pierre; l'appareil de poutres et de cordes dont ils usèrent pour le descendre pendait en place au-dessus de l'orifice du puits, il y a dix ans. La violation date de loin, car, dès la XXe dynastie, les curieux pénétraient dans le couloir : deux scribes ont griffonné leurs noms à l'encre sur le revers du cadre où le bloc de fermeture s'enchâssait à l'origine1. La chapelle funéraire s'élevait un peu en avant de la face Est : elle comprend deux salles de petites dimensions, aux parois nues, une cour dont les murs s'épaulent à la pyramide, et, dans la cour, vis-à-vis la porte, une lourde table d'offrandes flanquée de deux grandes stèles sans inscription, comme si la mort du souverain avait arrêté la décoration avant le terme prévu par les architectes. On y accédait encore à volonté pendant la XVIIIe dynastie, et l'on y venait rendre hommage à la mémoire de Snofroui ou de sa femme Mirisônkhou. Les visiteurs y consignaient à l'encre, sur la muraille, des impressions enthousiastes mais sans variété : ils comparaient le « Château de Snofroui » au firmament, « quand le soleil s'y lève; le ciel y pleut l'encens et verse les parfums sur le toit* ». Ramsès H, qui ne respectait guère les œuvres de ses prédécesseurs, démolit une partie de la pyramide pour se procurer à bon marché les matériaux nécessaires aux édifices qu'il restaurait dans Héracléopolis. Ses ouvriers rejetèrent les déchets de pierre et de mortier au bas de l'endroit où ils travaillaient, sans se préoccuper de ce qui s'y trouvait; la cour s'engrava, le sable apporté par le vent envahit graduellement les chambres, la chapelle disparut et demeura ensevelie pendant plus de trois mille ans3.

Les officiers de Snofroui, ses serviteurs, la plèbe de sa ville avaient voulu

1. M.ispfcno, Éludes de Mythologie et d Archéologie rgypt ionien, t. 1, p. 149.

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