LES ROIS DE LA V DYNASTIE
et munie du sceptre des rois : qui la regardait, « il entendoit de ce costé vn bruit espouuan table, qui luy faisoit presque faillir le cœur, et celuy qui auoit entendu ce bruit, en raouroit ». Une idole de granit rose veillait sur la pyramide de Khéphrèn, debout, le sceptre à la main et Furseus au front, « lequel serpent se iettoit sur ceux qui en approchoient, se rouloit autour de leur col et les faisoit mourir1 ». Un sorcier avait armé ces protecteurs des Pharaons passés, mais un autre aussi puissant pouvait endormir leur vigilance ou annuler leur force, sinon pour toujours, au moins le temps nécessaire à dépister le trésor et à détrousser la momie. La cupidité des fellahs, surexcitée par les récits même qu'ils entendaient, l'emporta chez eux sur la terreur, et les encouragea à se risquer dans ces tombeaux si bien gardés : combien de pyramides étaient déjà vides au début du second empire thébain* !
La quatrième dynastie s'éteignit avec Shopsiskaf, successeur et probablement fils de Mykérinos3. Les savants du siècle de Ramsès II considéraient la famille qui la remplaça comme n'étant qu'une branche secondaire de la lignée de Snofroui, amenée au pouvoir par le simple jeu des lois qui régissaient l'hérédité*. Et de fait, rien dans les monuments contemporains n'annonce que le changement se soit accompli violemment, au milieu des guerres civiles, ou à la suite d'une révolution de palais : la construction et la décoration des tombes continuent sans interruption et sans hâte, les gendres de Shopsiskaf et de Mykérinos, leurs filles, leurs petits-enfants conservent sous les rois nouveaux la même faveur, les mêmes biens, les mêmes dignités dont ils jouissaient auparavant8. On racontait pourtant autour' des Ptolémées que la cin-
1. Les Merveilles de V Egypte de Mourtadi, de la traduction de M. Pierre Vattier, p. 46-48.
2. Ainsi la pyramide de Méfdoum; cf. ce qui est dit sur ce sujet à la page 360 de celte Histoire.
3. La série des rois à partir de Mykérinos a été établie pour la première fois de manière certaine par K. dk RoiGÉ, Recherches sur les Monuments qu'on peut attribuer aux six premières dynasties, p. 66-8 i. Les résultats auxquels M. de Rougé était arrivé ont été admis depuis par tous les égyptologues (Brlgsch, Geschichle /Egypteus, p. 8<4sqq.; Lauth, Aus /Egyptens Vorzeit, p. 129 sqq.; Wiedehann. .Egyptische Geschichle, p. 193-197; Et>. Meyer, Geschichtc des Alten .Egyptens, p. 129 sqq.) Voici d'ailleurs le tableau de la IV* dynastie reconstitué autant que possible, avec les dates approximatives :
D'après Manéthon.
D'après le canon de Turin et les monuments.
SNorROCi (4100-1076?) 24
Kmoitoli (4075-4052?) 23
DADOtrRl (4051-4043?) 8
KhAkrI (4042-?) ?
Menkaoirï ?
Shopsiskaf ?
Soris 29
Solphis l«r 63
Soiphîs II 66
Mf.nkhkrks 63
Katoisks 25
Bikhéres 22
Seberkherès 7
Tamphthis 9
4. Les fragments du Papyrus Royal de Turin ne présentent en effet aucune séparation entre les rois que Manéthon attribue à la IV* dynastie et ceux qu'il classe dans la V% ce qui semble bien indiquer que l'annaliste égyptien les considérait tous comme appartenant à une même famille Pharaonique.
5. L'exemple le plus frappant est celui de Sakhemkari, fils de Khéphrèn, mort au plus tôt sous le Pharaon SahourJ (E. de Roit.k, Recherches sur les Monuments, p. 77-78; Lepsiis, Denkm., II, 42).
388 L'EMPIRE MEMPH1TE.
quième dynastie ne se reliait pas à la quatrième; on la tenait pour étrangère à Memphis, et l'on affirmait qu'elle venait d'ÉIéphantine1. La tradition était fort ancienne, et on en sent déjà l'influence dans un conte populaire, qui avait cours à Thèbes dès les premiers temps du Nouvel Empire*. Khéops, cherchant les livres mystérieux de Thot pour en transcrire le texte dans sa chambre funéraire3, avait demandé au magicien Didi de vouloir bien les lui procurer, mais celui-ci avait récusé la tâche périlleuse qu'on lui imposait : « Sire, mon maître, ce n'est point moi qui te les apporterai ». Sa Majesté dit : « Qui donc me les apportera? » Didi lui dit : « C'est l'aîné des trois enfants qui sont dans le sein de Roudîtdidit qui te les apportera ». Sa Majesté dit : « Par l'amour de Râ! qu'est-ce que tu me contes là, et qui est-elle la Roudîtdidit? » Didi lui dit : « C'est la femme d'un prêtre de Râ, seigneur de Sakhîbou. Elle porte en son sein trois enfants de Râ, seigneur de Sakhîbou, et le dieu lui a promis qu'ils rempliraient cette fonction bienfaisante dans cette Terre Entière4, et que l'aîné d'entre eux serait grand pontife à Héliopolis. » Sa Majesté, son cœur en fut troublé, mais Didi lui dit : « Qu'est-ce que ces pensers, Sire, mon maître? Est-ce à cause de ces trois enfants? Alors je te dis : Ton fils, son fils, puis l'un de ceux-là8? » Le bon roi Khéops essaya sans doute de mettre la main sur ce trio menaçant, au moment de la naissance ; mais Râ le prévint et sauva sa progéniture. Quand le temps de l'accouchement approcha, la Majesté de Râ, seigneur de Sakhîbou, adressa la parole à lsis, à Nephthys, à Maskhonît8, à Hiqît7, à Khnoumou : « Allons, hâtez-vous de courir délivrer la
1. Telle est la tradition admise par Manéthon (édit. Unger, p. 96-97). Lepsius pense qu'il y a eu chez les copistes de Manéthon une distraction qui a fait passer la mention d'origine de la VI* dynastie à la V* : ce serait la VI* dynastie qui aurait été Èléphantite (Kônigslntch der Allen JEgypter, p. 20-21). Je crois que le mieux est de respecter le texte de Manéthon jusqu'à nouvel ordre, et d'admettre qu'il a connu une tradition d'après laquelle la V* dynastie passait pour être originaire d'filéphantine.
2. Erman, Die Mârchen des Papyrus Wcstcar, pi. IX sqq., p. 11-13; Maspero, les Contes populaires de l'Egypte Ancienne, 2* édit., p. 73-86.
3. La grande pyramide est muette, mais on trouve dans d'autres pyramides des inscriptions qui comptent des centaines de lignes. L'auteur du Conte, qui savait combien certains rois de la VI* dynastie avaient travaillé pour graver dans leur tombe des extraits des Livres sacrés, imaginait sans doute que son Khéops avait voulu en faire autant, mais n'avait pas réussi à se procurer les textes en question, probablement à cause de son impiété légendaire. C'était une manière comme une autre d'expliquer pourquoi il n'y avait aucune inscription religieuse ou funéraire dans la Grande Pyramide.
A. Ce genre de circonlocution est employé à plusieurs reprises dans les vieux textes pour désigner la royauté. Il était contraire à l'étiquette de désigner directement, dans le langage courant, Pharaon et ce qui touche à ses fonctions ou à sa famille. Cf. p. 263-264 de cette Histoire.
5. Cette phrase est rédigée en style d'oracle, comme il convient à une réponse de magicien. Elle parait être destinée à rassurer le roi, en lui affirmant que l'avènement des trois fils de Rà ne sera pas immédiat : son tils, puis un fils de son fils lui succéderont avant que les destinées s'accomplissent, et qu'un des enfants divins monte sur le trône à son tour. L'auteur du roman ne tient compte ni de Dadoufrf, ni de Shopsiskaf, dont les règnes étaient probablement fort peu connus de son temps.
6. Sur Maskhonît, et sur le rôle qu'elle joue auprès des nouveau-nés, voir p. 81-82 de cette Histoire.
7. Hiqît est la déesse grenouille ou à tête de grenouille (Lanzone, Dhionario di Mitologia Egi&ia, p. 852-855), une des sages-femmes qui assistaient à la naissance du Soleil chaque matin. Sa présence est donc naturelle auprès de l'épousée qui va mettre au monde les fils royaux du Soleil.
LE ROMAN D'OUSIRKAF, DE SAHOURl ET DE KAKIOU. 389
Rouditdidît de ces trois enfants qu'elle porte en son sein pour remplir cette fonction bienfaisante dans cette Terre Entière, et ils vous bâtiront vos temples, ils fourniront vos autels d'offrandes, ils approvisionneront vos tables à libations, ils augmenteront vos biens de mainmorte. » Les déesses se déguisèrent en danseuses et en musiciennes ambulantes; Khnoumou s'institua le domestique de cette bande d'aimées, chargea le sac aux provisions, et tous ensemble allèrent frapper à la porte de la maison où Rouditdidît attendait son heure. Le mari terrestre Râousir, inconscient de l'honneur que les dieux lui réservaient, les introduisit auprès de sa femme, et aussitôt trois enfants mâles naquirent l'un après l'autre. Isis les nomma, Maskhonit leur prédit fortune et royauté, Khnoumou leur infusa la vigueur et la santé dans les membres : l'aîné s'appela Ousirkaf, le second Sahourî, le troisième Kakiou. Raousîr voulut s'acquitter envers ces inconnus et leur proposa du blé, comme s'ils eussent été de simples mortels; ils l'avaient accepté sans vergogne et remontaient déjà au firmament, quand Isis les ramena au sentiment de leur dignité et leur ordonna d'emmagasiner leurs honoraires dans une des chambres de la maison, où les prodiges les plus étranges ne cessèrent désormais de se mapifester. Chaque fois qu'on y pénétrait, on y entendait une rumeur de chants, de musique, de danse, d'acclamations semblables à celles dont on accueille un roi, présage certain de la destinée qui attendait les nouveau-nés. Le manuscrit est mutilé et nous ne savons comment la prédiction s'accomplit. Si Ton pouvait se fier au roman, les trois premiers princes de la Ve dynastie étaient frères et d'origine sacerdotale, mais l'expérience des récits analogues ne nous encourage guère à prendre celui-ci au sérieux : n'affirmaient-ils pas que Khéops et Khéphrèn étaient frères aussi? La cinquième dynastie se montra en toute chose la suite et le complément de la quatrième1. Elle compta neuf Pharaons après les trois que la tradition faisait fils du Dieu Râ lui-même et
1. Voici la liste des Pharaons connus de la Ve dynastie, restituée autant que possible avec les dates très approximatives de leur règne :
D'après le Canon de Turin et les monuments.
Ousirkaf (3990-3964?) 28
Sahourî (3961-3957?) t
Kakiou (395&-39S4?) 2
NoriRiRiKERi (3953-3946) 7
Se». . . . (3945-3933?) 12
Shopsisker! (3932-3922?) ?
Akaochorou (3921-3914?) 7
Oi sirnirI Anou (3900-3875?) 25
Menkaolhorod (3874-3866?) 8
DadkerÎ Assi (3865-3837 ?) 28
Ousas (3834-3804?) 30
D'après Manéthon.
0(îSERKHERÈ£ 28
Sephrès 13
Nepherkhérè* 20
Sisirés 7
Khkrés 20
Rathourès 44
Menkhérès 9
Tankhérès 44
Obnos 33
de Roudltdidit. Ils régnèrent un siècle et demi; la plupart d'entre eux nous ont légué des monuments, et les quatre derniers au moins, OusiriiirîÀnou, Menkaouhorou , Dadkeri Assi, Ounas, paraissent avoir exercé glorieusement leur autorité. Ils bâtirent tous des pyramides', ils réparèrent les temples, ils fondèrent des villes*. Les Bédouins du Sinai leur donnèrent fort à faire. Sahourî réduisit ces nomades à la raison et consacra la mémoire de ses victoires par une stèle gravée sur une des parois de l'Ouady Magharah ; Ànou remporta sur eux quelques succès, el Assi les repoussa en l'an IV de son règne3. Somme toute, ils maintinrent l'Egypte au rangde prospérité et de splendeur où leurs prédéstitii MKRASiT MHK ni pHAïuiw *>nu iu i> : >. . cesseurs l'avaient élevée.
Ils l'agrandirent même sur un point. Elle ne vivait pas tellement isolée du
I. On admol assez Kénéralcmoul. mais sans prouves décisives, que los pyramides d'AhousIr ont servi do tombeau* à do» Pharaons do la V dynastie, l'une à Sahourl (Vvss, Opération* carried. I. III. en fare la (>. U el p. 3J-3U; et. Lirais. Itenkm., Il, M g), l'autre à Ousirnirl Anou (Vvst, Opération*, t. 111. planche cil face la p. 17 et ». 41 sqq. ; I ne .Wokgas. Découverte du Mantaba de Ptah-tlnepte* daiië la nécropole d'Aboutir, dans la Itrnie Archéologique, III" Série, tSUl, t. XXIV, p. 33; cf. I.ekiis, Aunirahl der uiehligtten Vrkuadea, pi. Vil), bk'ii que Wiedcmann attribue pour tombeau à ec roi la pyramide à mansarde de Dahshour. J'ai cru reconnaître que l'une des pyramides do Saqqarah niait rie l'oiialruitc par Assi ; la pyramide il'Ounas a clé ouverte en IKSI ol publiée par H.hpho. Étude* de Mythologie et d'Ari-ln'nliii/ir Egyptiennes, I I. p. I.'ill sqq., cl Uecueil de Traeaur, I. IV et V. I.c nom de la plupart Je- pyramide* nous osl connu par los monuments ; celle d'OusirLaf s'appebit lluob-isilou (K. iik llwi.fi, Itrcherche* ë-tr le* Monument; p. Hll); colle do Sahourl Khabi (id., p. Mil: celle de Noliririkerl, M {id., p. H.'i); celle d'Àuou, Min-imuitou [id., p. SU); colle de Mrnkaouhor, Xoutir-Uouttau (id.. p. 9!t): celle d'Assi. Soutir(id , p. lllli); celle d'Ounas, Xofir-itouttou (id.. p. 1113).
4. Ainsi Pa-Sahourl (lli «n mks, iïenhichte det Atten .Egypleii*. p. 61), près d'Ksnch, fut construite par Sahourl (K. m: Itoi'iiK, llrchrrchct sur le* Monument*, p. U3) : sans que les hahitanls s'en doittenl. le nom moderne du village de Salioura conserve encore sur place le nom du vieux Pharaon.
3. Stèles de Sahourl (Laiomik, Voyage de l'Arabie, pi. 5. il" 3; I.F.fsiis, Denkm., II. 3M a: \jmn ni: l.ivAL, Voyage dans la ptiiintulc Arabique, Ins. hier., pi. 4. n° t; Act-ount of the Surrey. p. 174), d'OiiMiinri Ànou (1 .u'sirs. II. ISi n; Accotait of the Survey, p. 174), do Dadkeri Assi (I.EPSirs. Denkm . Il, pi. XXXIX d: HiHtK. Varia, dans la Zeittchrift, 1BI1U, p. 4!i, et Account of the Surcey, p. 174: i;nn:-. Dnrch lioteu mm Siiiai, p. s:it>), do Menkaouhorou, avec la date de l'an IV du rogne (Unir*. Denkm., H, i'J r; Account of the Surcrg, p. 174): elles se trouvent toutes éparscs dans l'Ouady Magharah. et comiuémoreiil de petites yicloircs remportées sur les Bédouins du voisinajic.
■I. Drmiidt Itoudier.daprrula photographie d'Emile lirugmh (et. flitrt.irr, le Miarr Egyptien, pi. \).