LES RELATIONS DE L'EGYPTE AVEC LES PEUPLES DU NORI
reste du monde que ses habitants ne connussent, par expérience propre ou par ouï-dire, une partie au moins des peuples qui résidaient hors de l'Afrique, vers le nord et vers l'est. Ils savaient qu'au delà de la Très- Verte, presque au pied des montagnes derrière lesquelles le Soleil voyageait la nuit durant, des îles' ou des contrées fertiles s'étendaient et des nations sans nombre, les unes barbares ou demi-barbares, d'autres civilisées comme ils l'étaient eux-mêmes. Les noms qu'elles se donnaient, ils ne s'en souciaient guère, mais ils les appelaient toutes d'une épithète commune, les Gens d'au delà les mers, Haaui-nibou3 '.
1. Dessin de Hoiulier, d'après [aquarelle publiée dam Lipsus. Benkm., I, /il. tt, a' t.
1. Les iles de la Tris-Verte sont mentionnées sous la XII* dynastie, au Papyrus de Berlin a" I (I. ill), dans une formule toute faite, qui a été rédigée ed'laincnient lunptemps a\mii relie époque, et qui paraît remonter sou» sa forme première jusqu'aux temps rie l'Ancien Empire.
S. Ce nom a été signalé pour la première fois par Champoltion et par Roseltini (ttonmuenti Starici, I. III, p. 1, p. «1-iîfij, qui en firent l'application aux Grecs dans les textes d'époque Ptolémaïque. et qui lo lurent Jounan, Jouai, ce qui leur permit de l'identifier avec te Javan de la Bible et les Ioniens d'Asie Mineure, même sur les monuments de Ihoutmosis IV et de Séti I". Birch {Galtery of Antif/uilKt, p. 89) y reconnut le premier (ou* les peuples du Nord, et bientôt K. de Houkc (/.'««ni mir l'Inscription du tombeau d 'Ahiui* , p M-iiJ en interpréta les iicm variantes par Ici Septentrionaux tous, quand il s'applique aux peuples grec*, et par In Septentrionaiu Seigneurs, quand il s'applique aux roi» grées. A l'instigation d'Ernest Curtius {Die Jonervor der Joiiisrlten Wanderung, p. HVli.JB), Lepsius, reprenant l'hypothèse des premiers cgyptologucs, essaya de montrer qu'il désignait non plus les Grecs en général, mais les Ioniens d'Asie Mineure, et qu'il était une transcription aventureuse du mot 'laovîe {Veber den Sameii der louer auf den A~.gyptixchen Denkinâlern, dans Ici Muiiatsberichte de l'Académie des Sciences de Berlin, 1855, p. W7 sqq.), mais Brugsch [Geogr, Insrhri flan, t. TU, p. 47) le définit • une qualilicalion générale de tous les peuples et de toutes les tribus qui habitent les grandes et petites tles de l'Ouas-ùur, c'est-à-dire de In Méditerranée orientale ■. I.a traduction actuellement admise, les Gens de derrière, parait avoir été proposée par Châtias {les l'apgrus hiératiques de Berlin, p. titi, note t). qui, le premier aussi, n'hésita pas à déclarer que • dé* le temps de l'Ancien Empire, les Egyptien:; a va i etil poussé fort loin leurs expéditions, et connu lisaient certainement une partie considérable ries eûtes de la Méditerranée. Ils avaient lié... avec les Hanebu. dans lesquels étaient compris les Européens,... un commerce assez intime ■ (/rf.. p. 58). Les formules des Pyramides montrent la justesse de celte observation : la façon dont ils parlent des llaoui-ntbou prouve que l'existence de ces peuples était déjà connue de longue date au temps où les textes furent rédigés (Teti, 1. i71-i75; Papi I, I. ÎT-ÎM, lit; Hirairi, I. 3R. -II. Ut). M. Max Millier (Asiett und Europa, p. 30-31) parait incliner à penser qu'au début les Haoui-nlbou étaient les peuplades à demi sauvages qui habitaient les marais du Delta d'Egypte sur les rives de la Méditerranée.
392 L'EMPIRE MEMIMIITE.
Partaient-ils en personne pour recueillir les richesses qu'elles leur proposaient en échange des produits du Nil, les Égyptiens n'étaient pas le peuple immobile et casanier qu'on se figure1. Us sortaient volontiers de leurs villes, à la poursuite de la fortune ou des aventures, et la mer ne leur inspirait ni crainte, ni horreur religieuse. Les navires qu'ils y lançaient étaient construits sur le modèle des bateaux du Nil, ou n'en différaient que par des détails inappréciables aujourd'hui. Une coque établie sur quille ronde, étroite, amincie aux deux bouts, pontée d'une extrémité à l'autre, basse à l'avant, très relevée à l'arrière et chargée d'une longue cabine couverte; un gouvernail consistant en une ou deux grandes rames épaisses, supportées par un pieu fourchu et confiées chacune à un timonier; un mât unique, parfois taillé d'une seule pièce, parfois formé par l'assemblage de deux mâtereaux plantés à quelque distance l'un de l'autre, mais réunis au sommet par de fortes ligatures et consolidés dans l'intervalle par des traverses simulant échelle ; une voile unique, tendue tantôt sur une vergue, tantôt sur deux; un équipage d'une cinquantaine d'hommes entre rameurs, gabiers, pilotes et passagers. Tels étaient les vaisseaux de course ou de plaisance ; les navires de commerce leur ressemblaient, mais avec des façons plus lourdes, plus de hauteur sur l'eau, un tonnage plus considérable. Ils n'avaient point de cale; les marchandises restaient entassées sur le pont et n'y laissaient que bien juste la place nécessaire à la manœuvre1. Ils n'en réussissaient pas moins à fournir de longues traversées ou à transporter des troupes en territoire ennemi, des bouches du Nil aux côtes méridionales de la Syrie8. Rien, si ce n'est un vieux préjugé, ne nous empêche d'admettre que les Égyptiens des temps memphites allaient par mer aux villes d'Asie et chez les Haoui-nîbou. Une partie au moins du bois* nécessaire aux constructions et à la menuiserie civile ou funé-
1. On peut consulter, sur ce côté remuant et aventureux du caractère égyptien, méconnu par le* historiens modernes, Maspero, les Contes populaires de V Ancienne Egypte, 2* édit., p. LX XXIII sqq.
2. Voir les figures de navires reproduites dans DCmiciien, Die Flotte einer ALgyplischen Kônigiu, pi. XXV-XXX, et Hittorische Inschriften, t. II, pi. XI-XI. La marine égyptienne a été étudiée en général parB. G laser, Ueber das Seewesen der Allen .Egypter, p. i-27 (dans DOxichen, liesultate, 1. 1), et, sous la XVIII- dynastie, par Maspero, De quelques navigations des Égyptiens sur la mer Erythrée (dans la Herur historique, i879) : ce sont les résultats de ce dernier travail qui sont consignés ici, avec quelques modifications qui m'ont été suggérées par une étude nouvelle des représentations de navires égyptiens.
3. Sous Papi Ier, Ouni transporte ainsi par mer le corps de troupes destiné à agir contre les Hirou- Shàttou (Inscription d'Ouni, 1. 29-30; cf. p. 42i de cette Histoire).
4. Le bois de cèdre devait être importé couramment en Egypte. Il est nommé dans les Pyramides (Ounas, 1. o(J9-;>8.fi; Papi /, 1. 669; Mirnirl. 1. 779); on voit au* tombeau de Ti, et sur d'autres tombes de Saqqarnh ou de Gizéh, des ouvriers qui en fabriquent des meubles (Brpgsch, Die AZgyptische Grâherwelt, t. III, n° 124; Loret, la Flore pharaonique d'après les documents hiéroglyphiques, n* 52. p. 41-42). Des éclats de bois provenant de cercueils de la VIe dynastie, brisés dans l'antiquité et trouvés dans plusieurs mastabas à Saqqarah, ont été attribués les uns au cèdre du Liban, les autres à une espèce de sapin qui croit aujourd'hui encore en Cilicie et dans le nord de la Syrie.