LE POUANIT, LES NAINS ET LE OAMCA
quand un Égyptien plus hardi que les autres se hasardait à l'aborder lui-même, il avait le choix entre les routes de terre et celles de mer. La navigation de la mer Rouge était en effet plus active qu'on ne le pense généralement, et le même genre de navires sur lesquels les Egyptiens cabotaient le long de la Méditerranée les voiturait en suivant la côte d'Afrique jusque vers le détroit de Bab-el-Mandeb'. Us préféraient cependant s'y rendre par terre, et ils en revenaient avec des caravanes de baudets et d'esclaves chargés pesamment*. Tout ce qui se trouvait derrière Pouanit était réputé région fabuleuse, une sorte de marche intermédiaire entre le monde des hommes et celui des dieux, Ile de Double, Terre des Mânes,
où les vivants coudoyaient les ÉK >M lomun M TOUlsils
âmes des morts. Les Dangasy
habitaient, des peuplades de nains à demi sauvages, dont la figure grotesque et les gestes désordonnés rappelaient aux Egyptiens le dieu Bisou*. Les hasards de la guerre ou du commerce en jetaient quelques-uns de temps en temps au Pouanit ou chez les Amamiou : le marchand qui réussissait à les acquérir et à les convoyer en Egypte, sa fortune était faite. Pharaon recherchait les Dangas, et voulait en posséder à tout prix, parmi les nains dont il aimait s'entourer : nul ne savait danser comme eux la danse du dieu, celle à laquelle Bisou se
Sitiungtberiehte de l'Académie des Sciences do Vienne, I, CXXI, p. 13), à la hauteur de Saouakln el de Berber, jusqu'au pied des montagnes d'Abyssinie ; le nom s'en étendit plus lard à toute la cote de la mer Rouge et du pays des Somalis, peut-être mémo à une partie de l'Arabie. A la XII* dynastie, on comptait de l'Ile de Double, c'est-à-dire d'une contrée fabuleuse située derrière le l'ouanlt, jusqu'en Egypte, deux mois seulement de navigation (Mispero, Contet populaires, S* édil., p. iii, 145).
I. Cf. la traversée exécutée par Papinakhlti sur la mer Rouge, aux pages 433-<l3i de cette Unitaire
t. Ainsi les expéditions do llirkhouf en Amami et en Irittt, sous la Vl'dynastio (ScKIAMitUI, Vna Tomba Egiiiana inédit a, p. 18 sqq.), et celle de Bioordidi en l'ouanlt sous la V{frf., ibid.. p. il», tt). C'est «ans doute du Pouanit que venait le Nahti — le iVoir — représenté dans un tombeau (Lirons, Iteilkm., Il, M).
3. Dessin de Faucher-Gudi», d'apret une photographie de Ftîndcri Pétrie. Ce type est emprunté au ban-relief par lequel le Pharaon llnrmhabi de la XVIII* dynastie consacra à Karnaklc souvenir de ses succès *ur les peuples du Midi do l'Egypte (Mariette, Monument* diueri, pi. 88, et p. Ï7).
t. Le rOle du Tlanga a été mis en lumière pour la première fois par Schiaukelli, Vna Tomba Egiziana inedita délia VI' dinattia, p. 30 sqq. ; cf. Eau** dans la Zeittchrift d. D. Morgent. Gesell.. I. XI. VI. d. 579. el Na»no, Éludée de Mythologie el d'Archéologie Egyptienne», t. Il, p. 4x9 sqq.
398 L'EMPIRE MEMPUITE.
livrait avec passion dans ses moments de bonne humeur. Àssi en possédait un vers la fin de son règne, qu'un certain Biourdidi avait acheté au Pouanit1. Était-ce vraiment le premier qu'on eût vu à la cour, ou d'autres l'avaient-ils précédé dans les bonnes grâces de Pharaon? Sa sauvagerie, son agilité, ses postures bizarres frappèrent vivement l'imagination des contemporains, et son souvenir se perpétuait dans l'esprit de tous près d'un siècle plus tard.
Un grand fonctionnaire né sous Shopsiskaf, et qui vécut très âgé jusqu'au règne de Nofirirkerî, s'attribue dans son tombeau le titre de Scribe delà Maison de* Livres1. Cette simple indication insérée incidemment entre la mention de deux charges plus hautes suffirait, à défaut d'autres, pour nous montrer le développement extraordinaire que la civilisation égyptienne avait pris dès lors. Sans doute, la Maison des Livres était avant tout un dépôt de pièces officielles, où l'on conservait les registres du cadastre et de l'impôt, la correspondance échangée entre la cour et les gouverneurs de province ou les seigneurs féodaux, les minutes des actes de donation passés en faveur des temples ou des particuliers, les paperasses de toute sorte qu'exige la conduite régulière d'un État. Mais elle contenait aussi des œuvres littéraires, dont beaucoup étaient déjà vieilles dans ces temps si vieux pour nous, des prières écrites sous les premières dynasties, des poésies dévotes antérieures au personnage nébuleux qu'on appelait Mîni, des hymnes aux dieux de lumière, des formules de magie noire, des recueils artificiels d'opuscules mystiques tels que le Livre des Morts* et le Rituel du tombeau*; des traités scientifiques sur la médecine, sur la géométrie, sur les mathématiques, sur l'astronomie5; des manuels de morale pratique, des romans enfin ou ces récits merveilleux qui ont précédé le roman chez les Orientaux8. Tout cela, si nous l'avions, formerait « une bibliothèque qui serait bien plus précieuse pour nous que celle d'Alexandrie » ; par malheur nous n'avons pu rassembler jusqu'à présent que
1. Scmaparklli, Una Tomba Egiziana inedita délia VI* dînas tia, p. 20, 22.
2. Lepsils, Denkm., 11, 50; cf. E. de Bougé, Recherches sur les Monument*, p. 73-74.
3. Le Livre des Morts devait exister dès les temps préhistoriques, sauf certains chapitres dont on indiquait l'origine relativement moderne, en plaçant la rédaction sous les rois des premières dynasties humaines (Maspero, Études sur la Mythologie et V Archéologie Égyptiennes, t. I, p. 367-369).
4. C'est le nom bous lequel je désigne le recueil des textes qui sont gravés dans les chambres des pyramides royales de la V« et de la VI* dynastie, en attendant qu'on en découvre le titre égyptien.
5. Cf., p. 238-239 de cette Histoire, les mentions d'ouvrages attribués parla légende aux rois des premières dynasties humaines, les livres anatomiques d'Athothis (Manéthon, édit. Unger, p. 78), le livre de Housapatti, inséré au Livre des Morts sous le titre de Chapitre LX1V (Lepsius, Todtenbuch* Préface, p. 11 ; Goodwin, On a teurt of the Book of t/ie De ad, belonging to the Old Kingdom, dans la Zeitschrift, 1866, p. 55-56), puis le livre de Khéops (Manëthon, édit. Unt.er, p. 91; Berthelot, Collection des Anciens Alchimistes grecs, t. I, p. 211-214; cf. p. 380, note 4 de cette Histoire).
6. Un fragment de conte, conservé par le Papyrus de Berlin n° Ht (Lepsius, Denkm., VI, 112, 1. 156- 194), remonte peut-être jusqu'à l'Ancien Empire (Maspero, Etudes Égyptiennes, t. I, p. 73-80).