‹ Histoire ancienne des peuples de l'Orient classiqueChapitre 184 sur 374 · LA LITTÉRATURE ÉGYPTIENNE · texte numérisé non relu

LA LITTÉRATURE ÉGYPTIENNE

des restes insignifiants de tant de richesses1. Nous avons recueilli ça et la dans les hypogées quelques fragments de chansons populaires*. Les pyramides nous ont rendu un rituel presque intact en l'honneur des morts : on y trouve beaucoup de verbiage, beaucoup de platitudes pieuses, beaucoup d'allusions obscures aux choses de l'autre monde, et, dans ce fatras, quelques morceaux pleins de mouvement et d'énergie sauvage, où l'inspiration poétique et l'émotion religieuse se devinent encore à travers les expressions mythologiques. Nous lisons dans un papyrus de Berlin la fin d'un dialogue philosophique entre un Égyptien et son âme, où celle-ci s'applique à démontrer que la mort n'a rien d'effrayant pour l'homme. « Je me dis chaque jour : Tel le retour à la santé du malade, qui sort pour aller à la Cour après son tourment, telle la mort. — Je me dis chaque jour : Gomme respirer l'odeur d'un parfum, comme s'asseoir à l'abri d'un rideau tendu, ce jour-là, telle la mort. — Je me dis chaque jour : Comme respirer l'odeur d'un parterre de fleurs, comme s'asseoir sur la berge du Pays d'Ivresse, telle la mort. — Je me dis chaque jour : Comme la route que parcourt un flot d'inondation, comme un homme qui va en soldat à qui nul ne résiste, telle la mort. — Je me dis chaque jour : Comme un rassérénement du ciel, comme un homme parti pour chasser au filet et qui se trouverait soudain dans un canton qu'il ignore, telle la mort3. » Un autre papyrus, donné par Prisse d'Avennes à la Bibliothèque Nationale de Paris, renferme le seul ouvrage complet qui nous soit parvenu de cette sagesse primitive4. Il fut transcrit sans doute avant la XVIIIe dynastie et contenait les œuvres de deux auteurs classiques, dont l'un passait pour avoir vécu sous la III*" et l'autre sous la Ve : ce n'est donc pas sans raison qu'on l'a nommé le plus ancien Livre du monde. Les premiers feuillets manquent et la partie conservée débute par la fin d'un traité de morale attribué à Qaqimni, contemporain de Houni. Venait ensuite un ouvrage aujourd'hui perdu : un des posses-

1. E. de RoiGÉ, Recherchée sur les Monuments qu'on peut attribuer aux six premières dynasties, p. 73.

2. Maspero, Études Égyptiennes, t. II, p. 73-74, 81-85, 89; cf. p. 339-341 de cette Histoire.

3. Lepsius, Denkm., VI, 112, 1. 130-140. La traduction insérée dans le texte n'est pas littérale : c'est une paraphrase destinée à rendre intelligible le langage trop concis pour nous de l'auteur égyptien.

4. Il a été publié, à Paris, en 1847 par Prisse d'Avennes, Fac-similé d'un Papyrus égyptien en caractères hiératiques trouvé à 'Thèbes, puis analysé par Chabas, Le plus ancien Livre du monde, Étude sur le Papyrus Prisse (dans la Revue Archéologique, 1" série, t. XIV, p. 1-25). Il a été traduit en anglais par IIeath. A Record of the Patriarchal Age or the Proverbs of Aphobis, en allemand par M. Laith, /. Der Autor Kadjimna vor 5400 Jahren; II. Ueber Chu fus Bau und Buch; ///. Der Prinz Ptahhotep ueber dos Aller, de Senectute (dans les Sitzungsberichte de l'Académie des Sciei ces de Munich, 1869, t. II, p. 530-579; 1870, t. I, p. 245-274, et t. II, Beilage, p. 1-140), en français par Virey, Études sur le Papyrus Prisse : le Livre de Kaqimna et les leçons de Ptah-hotep. Récemment M. Griffith a découvert au British Muséum les fragments d'un second manuscrit, plus récent comme écriture, et qui contient de nombreux débris des préceptes de Phtahhotpou (fioles on Egyptian Texts of the Middle Kingdom, dans les Proceedings de la Société d'Archéologie Biblique, t. XIII, p. 72-76, 145-147).

seurs antiques du papyrus l'avait effacé afin de lui substituer un autre morceau qui n'a jamais été recopié. Les quinze dernières pages sont remplies par une sorte de pamphlet déjà célèbre dans la science sous le nom d'Instructions de Phtahhotpou.

Ce Phtahhotpou, fils de roi, florissait sous Menkaouhorou et sous Assi : nous avons encore son tombeau dans la nécropole de Saqqarah1. C'était un personnage assez célèbre pour qu'on pût lui attribuer, sans choquer les vraisemblances, la rédaction d'un recueil de Maximes politiques et morales qui témoignaient d'une connaissance approfondie des hommes et des cours. On supposa qu'il s'était présenté au Pharaon Assi, sur le déclin de ses ans, lui avait remontré l'état piteux où la vieillesse l'avait réduit, et lui avait demandé l'autorisation de faire profiter la postérité des trésors de sagesse qu'il avait amassés durant sa longue carrière. « Le nomarque Phtahhotpou dit : « Sire, mon maître, quand l'âge est là et que la vieillesse arrive, la débilité vient et la seconde enfance sur laquelle une misère s'abat chaque jour; les yeux se rapetissent, les oreilles s'étrécissent, la force s'use sans que le cœur cesse de battre, la bouche se tait et ne parle plus, le cœur s'obscurcit et ne se rappelle plus hier, les os s'endolorissent, tout ce qui était bon devient mauvais, le goût s'en va entièrement; la vieillesse rend un homme misérable en toute chose, car sa narine s'obstrue et ne respire plus qu'il se lève ou s'asseye. Si l'humble serviteur qui est devant toi reçoit Tordre de tenir le discours qui convient à un vieillard, alors je te dirai le langage de ceux qui connaissent l'histoire du passé, de ceux qui ont entendu les dieux, car si tu agis comme eux, le mécontentement sera détruit parmi les hommes, et les deux terres travailleront pour toi ! » — La majesté de ce dieu' dit : « Instruis-moi au langage d'autrefois, car il fera merveille pour les enfants des nobles; quiconque entre et l'entend, ce qu'il dit pondère exactement le cœur et n'engendre pas la satiété8. » Il ne faut pas s'attendre à trouver dans cette œuvre une grande profondeur de conception. Les analyses savantes, les discussions raffinées, les abstractions métaphysiques n'étaient pas de mode à l'époque de Phtahhotpou. On négligeait les idées spéculatives pour les faits positifs : on observait l'homme, ses passions, ses habitudes, ses tentations, ses défaillances, non pas afin de construire un

1. Il se dit lui-même fils de roi (pi. V, 1. 6-7); il adresse son ouvrage à Assi (pi. IV, î. 1), et le nom de Menkaouhorou se rencontre dans son tombeau (K. de Rougi:, Recherches sur les Monuments, p. 99; DfMicHEN, Rcsultate, t. I, pi. VIII-XV; E. Mariette, les Mastabas, p. 350-356).

2. C'est Assi que le texte désigne de la sorte, selon l'étiquette usuelle; cf. p. 258 de cette Histoire.

3. Papyrus Prisse, pi. IV, 1. 2, pi. V, 1. 6; cf. Virey, Études sur le Papyrus Prisse, p. 27-32.

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