L'ARCHITECTURE
t*ble, et non pas un simple entassement de pierres régularisé chèrement1. Les sentiments qu'il a voulu éveiller, tous ceux qui sont venus après lui les ont éprouvés en face des pyramides. On dirait de très loin des cimes de montagnes qui rompent la monotonie de l'horizon libyque ; puis elles décroissent à mesure qu'on les approche, et paraissent n'être plus que des accidents de terrain peu importants à la surface du plateau. On ne devine combien elles sont énormes qu'en s'arrêtant à leurs pieds. Les assises de la base semblent alors fuir sans fin à droite et à gauche, le sommet se dérober dans le ciel hors la portée du regard humain. « L'effet est dans la grandeur et la* simplicité des formes, dans le contraste et la disproportion entre la stature de l'homme et l'immensité de l'ouvrage qui est sorti de sa main : l'œil ne peut le saisir, la pensée même a de la peine à l'embrasser. On voit, on touche des centaines d'assises de deux cents pieds cubes et du poids de trente millions, des milliers d'autres qui ne leur cèdent guère, et l'on cherche à comprendre quelle force a remué, charrié, élevé un si grand nombre de pierres colossales, combien d'hommes y ont travaillé, quel temps il leur a fallu, quels engins leur ont servi; et moins on peut s'expliquer toutes ces choses, plus on admire la puissance qui se jouait avec de tels obstacles1. »
Nous ne connaissons aucun des artistes qui ont conçu ces œuvres prodigieuses. Les inscriptions nous parlent en détail des princes, des barons et des scribes qui présidaient à tous les travaux du souverain, mais elles ont dédaigné d'enregistrer un seul nom d'architecte8. C'étaient des gens de petite extraction, vivant sous le bâton, durement, et leurs aides ordinaires, les dessinateurs, les peintres, les sculpteurs, n'étaient pas mieux partagés qu'eux; on les considérait comme des manœuvres de même ordre que les cordonniers ou les charpen-
1. Cf. l'article de Borchardt, Wie wurden die Bôschungen der Pyratniden bestimmtf (dans la Zeitschrift, t. XXXI, p. 9-17), dans lequel l'auteur, un architecte de profession en même temps qu'un égyptologue, interprète les théories et les problèmes du Papyrus mathématique Hhind (Eisenlohr, Ein Mathematisches H and bue h der Âlten Mgypten, pi. XVIII, p. 116-131) d'une façon nouvelle, rapproche le résultat de ses calculs des faits que fournissent les mesures de quelques pyramides encore debout, et montre, par l'examen des épures découvertes à Méfdoum (Pétrie, Medum, p. 12-13 et pi. 8 ; cf. Griffith, Medum, dans les Proceedings de la Société d'Archéologie Biblique, t. XIV, 1891-1892, p. 486), sur le mur d'angle d'un mastaba, que les entrepreneurs égyptiens d'époque memphite appliquaient déjà les règles et les procédés dont nous trouvons l'exposé au Papyrus d'époque thébaine.
2. Jomard, Description générale de Memphis et des Pyramides, dans la Description de V Egypte, t. V, p. 597-598.
3. Le titre mir kaoutou nibou ntti sou ton, très fréquent sous l'Ancien Empire, ne désigne pas les architectes, comme plusieurs égyptologues l'ont cru : il signifie directeur de tous les travaux du roi, et s'applique aux irrigations, aux digues et canaux, aux mines et carrières, à toutes les branches de la profession d'ingénieur aussi bien qu'à celles du métier d'architecte. Les directeurs de tous les travaux du roi étaient les hauts personnages chargés par Pharaon de prendre les mesures nécessaires pour faire bâtir les temples, pour curer les canaux, pour extraire la pierre et les minerais; ils étaient des administrateurs et non pas des gens de métier ayant les connaissances techniques de
■architecte ou de l'ingénieur. Cf. Perrot-Chipiez, Histoire de l Art dans l'Antiquité, t. I, p. 627-630.
tiers du voisinage. La plupart d'entre eux n'étaient en effet que des praticiens plus ou moins habiles, habitués à camper une statue sur ses pieds ou à découper un bas-relief, selon des régies immuables qu'ils se transmettaient de génération en génération sans y rien changer : on en trouvait pourtant qui manifestaient un véritable génie pour leur art, et qui, s'élevant au-dessus de la médiocrité générale, produisaient des chefsd'œuvre. Leur outillage était fort simple, des pointes en fer emmanchées de bois, des maillets en bois, des martel i nés, un violon pour forer des trous'. Le sycomore ou l'acacia leur fournissait une matière d'un grain délicat et d'une texture souple, dont ils tiraient le meilleur parti : fart égyptien ne nous a légué rien qui surpasse, pour la pureté de la ligne et pour la délicatesse du modelé, les panneaux du tombeau de Hosi', avec leurs portraits d'hommes assis ou debout et leurs hiéroglyphes ciselés vigoureusement dans le champ du tableau. Toutefois la flore d'Egypte possède peu d'arbres dont la fibre prête au travail de la sculpture, et ceux mêmes m dis passeaui en bol* m »os[, qui s'y plieraient n'ont que des troncs trop
minces et trop courts pour qu'il soit possible d'en extraire de grandes pièces. Le sculpteur s'adressait de préférence au calcaire blanc et tendre de Tourah. M dégageait rapidement de la masse la forme générale de sa figure, en limitait les contours au moyen de tailles menées parallèlement de haut en bas, puis abattait les angles saillants des tailles et les fondait de manière à préciser le modelé. Cette façon de procéder régulière et continue ne convenait pas aux roches dures : on les abordait à la pointe, mais dès qu'à force de patience on avait poussé l'ébauche au point voulu, on ne se fiait plus aux outils de métal pour l'achever. On écrasait avec des haches de pierre les aspérités qui la hérissaient, et l'on polissait vigoureusement pour
I. Pebuot-Chipiki, Histoire de CArt, t. 1. ]). 753-"64; Misptao, VArchéoIogit Égyptienne, p. 188-131.
t. Mariette, Notice lies principaux Monument!, 18"6. p. 294-194, n" 989-994; Maspcro, Guide du Viiiteurau Mutée de Boulaq, p. SI3-ÏU, n" 1037-10:19. Ils sont publics dans Mimette, Album photographique du Mutée de Iloulaq, pi. li, et dans PiMot-Ciipiez, Histoire de l'Art, t. 1, p. G10-645.
3. Dcisin de Boudier, d'aprtt une photographie d Emile llrugich-Bey (cf. Mariette, Album photographique du Mutée de Boulaq, pi. 11). L'original est conservé aujourd'hui au Musée de Giféb.