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LES EXPLORATIONS DES SEIGNEURS D ÊLÉPHANTÏNE

trées qu'une caravane de chameaux traverse maintenant en quelques semaines'. Les routes où l'on se risquait étaient celles que les sources ou les puits jalonnaient à intervalles très rapprochés, et la nécessité d'abreuver souvent les ânes, l'impossibilité d'emporter avec eux des réserves d'eau considérables, obligeaient le voyageur à suivre des itinéraires sinueux et compli-

qués. On choisissait pour l'échange les objets qui valaient beaucoup sous un petit volume et avec un poids très léger. C'étaient du côté des Égyptiens les pacotilles de verroterie, de bijoux, de coutellerie grossière, les parfums violents, les rouleaux de toile blanche ou colorée, qui plaisent encore après cinquante-cinq siècles aux peuplades africaines1. Les indigènes payaient ces trésors inappréciables avec de l'or en poudre ou en barre, avec des plumes d'autruche, des peaux de lions ou de léopards, des dents d'éléphant, des eau ries, des billots de bois d'ébène, de l'encens, de la gomme arabique'. On

I. L'ffisloire du Payan des Papyrus rie Berlin a" Il et IV nous oITrc un bon exemple de l'usage des baudets ; le héros se rendait de l'Ouady Nalroun a llénassièh, à travers le désert, avec une pacotille (]ii il comptait vendre, quand un artisan peu scrupuleux lui vola, bous un prétexte futile, sa bande de sommiers et leur charge (>I«speso, Contes populaire» de l'Egypte Ancienne, *■ éd. p. 41-13). Ilirkhouf ramena de l'un de ses voyages une caravane de trois cents ânes, cf. p, 133 de cette Hittoirc.

ï. Destin de Faueher-Giidin, d'après une photographie de Gotfnitcheff.

3. Ce sont les objets représentes dans les has-reliefs du temple de Déir el-Bnharl comme servant à l'échange entre les matelots Egyptiens et les gens du l'onanft, au xvii* siècle avant notre ère. sous la reine llàtshopsllou de la XVII l* dynastie (MaRIOTi, Deir-el-Bahart, pi. V).

i. Voir l'énumération des denrées que Ilirkhouf rapporta avec lui lors de son dernier voyage, dans Sem «pji ull i, Una Tomba Egitiana inedita, p. Ï3, I. 4-5 ; cf. les pages 433-433 de celte Hutoire.

attachait assez de prix aux cynocéphales et aux singes verts, dont les rois ou les seigneurs se divertissaient et qu'ils exposaient enchaînés au pied de leur chaise les jours de réception solennelle ; mais le nain, le Danga, était la marchandise rare, qu'on demandait toujours, sans presque jamais l'obtenir1. Moitié commerce, moitié pillage, les barons d'Éléphantine s'enrichirent vite et commencèrent à faire bonne figure parmi la noblesse du Said : il leur fallut bientôt prendre des précautions sérieuses contre la convoitise que leur fortune excitait parmi les tribus du Konousit*. Ils se retranchèrent derrière une muraille en briques sèches longue de douze kilomètres, et dont les ruines étonnent encore les voyageurs. Elle s'appuyait vers le nord aux remparts de Syène et suivait assez régulièrement le fond de la vallée qui aboutit au port de Mahatta, en face de Philae : des gardiens, échelonnés sur son parcours, guettaient la montagne et criaient aux armes dès qu'ils apercevaient l'ennemi*. La population se sentait à l'aise derrière ce boulevard, et pouvait exploiter sans crainte les carrières de granit pour le compte de Pharaon ou poursuivre en sécurité le métier de pécheurs ou de matelots. Les habitants du village de Satit et des ilôts voisins revendiquaient de toute antiquité le privilège de piloter les navires qui remontent ou descendent le rapide, et de nettoyer les passes qui servent à la navigation4. Us travaillaient sous la protection de leurs déesses Anoukit et Satît ; les voyageurs de rang sacrifiaient dans le temple qu'elles avaient à Séhel5 et gravaient sur les rochers un proscynème en leur honneur, pour les remercier de leur avoir accordé une traversée heureuse. On rencontre leurs griffonnages partout, à l'entrée, à la sortie, sur les îlots où ils s'amarraient chaque soir, pendant les quatre ou cinq jours que la traversée durait ; la berge du fleuve entre Éléphantine et Philae est comme un album immense où toutes les générations de l'Egypte antique se sont inscrites tour à tour6.

1. DPnichen, Geographische Inschriften, t. I, XXXI, 1. 1, où il est question, à l'époque des Ptolémées, des Nains, des Pygmées qui viennent à la cour du roi pour servir dans sa maison (Df miches, Geschickte des Allen /Egyptens, p. 9, note 1). Diverses nations de petite taille, qui ont été refoulées depuis lors dans le bassin supérieur du Congo, s'étendaient jadis plus haut vers le nord et habitaient entre le Darfour et les marais du Bahr-el-Ghazàl. Pour le Danga, cf. ce qui est dit à la p. 397 de cette Histoire.

2. L'inscription attribuée au roi Zosiri dit expressément que le mur fut construit pour s'opposer aux attaques des gens du Konousit (I. 11 ; cf. Brlgsch, Die sieben Jahrc der Hungersnoth, p. 55-56).

3. Lancret, Description de Vile de Phi las, dans la Description de C Egypte, t. I, p. 5-7. Lancret avait reconnu la haute antiquité de cette muraille, dont Letronne prétendit ensuite rabaisser la construction jusqu'au temps de Dioctétien (Recueil de» Inscriptions grecques et latines de l'Egypte, t. H, p. 211 sqq.). J'ai déjà eu occasion de dire qu'elle était beaucoup plus vieille qu'on ne croyait (Recueil de Travaux, t. XIII, p. 204), mais je n'avais pas osé la faire remonter plus haut que la XII* dynastie.

4. Cf. l'inscription du temps d'Ousirtasen III et celle du règne de Thoutmosis III, qui ont été publiées par Wilboir, Canalizing the Cataract, dans le Recueil de Travaux, t. XIII, p. 20*2-203.

5. Les ruines ont été découvertes par M. de Morgan en 1893 (Bou riant, Notes de voyage, § 20, dans le Recueil de Travaux, t. XV, p. 187-189; J. de Morgan, Notice sur les fouilles et déblaiements, p. 11).

0. Elles ont été recueillies en purtie par Champollion, par Lepsius (Denkm.t II, 116 6), par Mariette

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430 L'EMPIRE MEMPH1TE.

Les marchés et les rues des deux cités jumelles devaient présenter dès lors le même bariolage de types et de costumes que les bazars de la Syène moderne offraient, il y a quelques années : les Nubiens, les nègres du Soudan, peut-être les peuples de l'Arabie méridionale, y coudoyaient les Libyens et les Égyptiens du Delta. Ce que les princes firent afin d'en rendre le séjour agréable à ces étrangers, les temples qu'ils consacrèrent à leur dieu Khnoumou et à ses compagnes pour les remercier de leurs largesses, nous l'ignorons jusqu'à ce jour. Êléphantine et Syène n'ont rien sauvé de leurs constructions; mais leurs tombeaux existent encore et nous ont raconté leur histoire. Us s'ouvrent en longues lignes dans les flancs de la colline abrupte qui domine toute la rive gauche du Nil, en face le goulet du port d'Assouân. Un escalier en grosses pierres brutes conduisait de la berge à la hauteur des hypogées. La momie, après l'avoir monté lentement sur les épaules de ses porteurs, stationnait un moment au bord de la plate-forme, à l'entrée de la chapelle. La décoration était assez pauvre et ne se distinguait ni par la finesse de l'exécution, ni par la variété des sujets. Elle se manifestait de préférence au dehors, sur les murs qui flanquaient la porte et qu'on apercevait du fleuve ou des rues d'Éléphantine. Une inscription encadre la baie et vante les qualités du maître à tout venant, puis le portrait du mort et parfois celui de son fils se dressent à droite et à gauche ; les scènes d'offrandes se déroulaient à la suite, quand on trouvait un artiste suffisamment adroit pour les graver*.

Ces entreprises, couronnées de succès le plus souvent, attirèrent bientôt l'attention des Pharaons : Métésouphis daigna recevoir en personne à la cataracte l'hommage des chefs d'Ouaouait, d'iritît et des Mâziou, pendant les premiers jours de sa cinquième année1. Le guide de caravanes le plus célèbre était alors Hirkhouf, propre cousin de Mikhou, sire d'Ëléphantine. Il était entré dans la carrière sous les auspices de son père Iri, l'ami unique. Un

(Monuments divers, pi. 70-73, p. 23-25), plus complètement par Pétrie et Griffith [A Season in Egypt, pi. I-X1II), puis par les membres de la Mission Française pendant l'hiver de 1892-1893.

1. Les tombes d'Assouân, longtemps oubliées, ont été déblayées successivement à partir de 1885, en partie par les soins du général Grenfell (Maspero, Études de Mythologie et d'Archéologie Egyptiennes, i. I, p. 216-251; K. \V. Bidge, Excavations tnade at Assuân, dans les Proceedings de la Société d'Archéologie Biblique, t. X, p. 4-40; Bou riant, le* Tombeaux oVAssouân, dans le Recueil de Travaux, t. X, p. 181-198; Scheil, Mate additionnelle sur les tombeaux d'Assouân, dans le Recueil de Travaux, t. XIV, p. 94-90; K. Sciiiaparelli, Una Tomba Egiziana inedita délia Vlm Dinastia, dans les Memoric délia R. Ace. dei Lincei, Ser. 4", t. I, part. 1, p. 21-53).

2. Chavpollion, Monuments de l'Egypte cl de la Nubie, t. I, p. 214; Lepsips. Dcnkm., 116 b; Pétrie, A Season in Egypt, pi. XIII, n° 338. Les termes de l'inscription : « Le roi lui-même alla et roint, se levant sur la montagne pour voir ce qu'il y a sur la montagne », prouvent que Métésouphis inspecta les carrières en personne. Une autre inscription, découverte en 1893, fournit la date de l'an V pour son passage à Êléphantine, et ajoute qu'il y entretint des relations avec les chefs des quatre grands peuples nubiens (Sayce, Gleanings from the Land of Egypt, dans le Recueil de Travaux, t. XV, p. 147-148).

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