LES PYRAMIDES EN BRIQUES ET LA BARBARIE DE L'ART THÊBAIN
jours prescrits. Les statues de double sont gauches et rudes1, les cercueils lourds, massifs, décorés de figures sans grâce et sans proportions1, les stèles ciselées maladroitement3. Dès la VIe dynastie, les barons du Saïd en étaient réduits à demander leurs artisans à Memphis pour orner convenablement leurs monuments : la rivalité des Thébains et des Héracléopolitains, qui opposa les deux moitiés de l'Egypte Tune à l'autre en hostilité réglée, obligea les Àntouf à confier leurs commandes aux écoles de sculpteurs et de peintres locaux. On imagine difficilement le degré de barbarie où étaient descendus les manœuvres qui fabriquèrent certains sarcophages d'Akhmîm et de Gébéléin4 : à Thèbes même ou dans Abydos, l'exécution des bas-reliefs et la facture des hiéroglyphes dénotent plus de soin et de minutie que d'habileté réelle ou de sens artistique. Faute de pouvoir atteindre au beau, on s'ingénia à faire somptueux : les expéditions vers Hammamât se multiplièrent à la recherche des blocs de granit propres à tailler des sarcophages5. 11 fallait jalonner de citernes la route qui menait de Coptos aux montagnes : parfois on profitait de l'occasion pour pousser une pointe au port de Saou, et pour s'embarquer sur la mer Rouge. Un bateau construit à la hâte filait le long des côtes, achetant aux Trogodytes la gomme, l'encens, l'or, les pierreries de la région8: le convoi revenu avec son bloc et avec ses pacotilles variées, il ne manquait pas de scribes pour raconter en termes emphatiques les dangers de la campagne, ou pour féliciter le Pharaon d'avoir semé la renommée et la terreur de son nom sur les Terres Divines et jusqu'au pays de Pouanit.
La chute des Héracléopolitains et l'union des deux royaumes sous l'autorité
1. Il en reste assez peu : on doit signaler pourtant celles d'un Pharaon, Monthotpou, au Vatican (Wiedemank, JEgyptische Geschichte, p. 229), et d'Antouf-aouqir, au Musée de Gizéh (Mariette, Catalogue Général , p. 35-30).
2. Mariette, Notice des Principaux Monuments, p. 34-34; même les cercueils royaux de cette époque, ceux des Antouf au Louvre (E. de Bougé, Notice sommaire, 1855, p. 61-62; Pierret, Recueil d'Inscriptions inédites, t. I, p. 85-87; cf. Catalogue de la Salle Historique, p. 152, n° 614, pour un coffret funéraire au nom d'Antoufàa) et au British Muséum (Bircr, On thc Formulas of three royal Cof fins, dans la Zeitschrift, 1869, p. 53) sont d'un travail assez grossier.
3. Les stèles d'iritisni (Maspero, The Stèle C 14 of thc Louvre, dans les Transactions de la Société d'Archéologie Biblique, t. V, p. 555-562) et C 15 au Louvre (Gayet, Stèles de la XII* dynastie, pi. L1V), celle de Mirou à Turin (Orc.irti, Discurso sulla Storia delV Ermeneulica Egizia, dans les Mémoires de l'Académie de Turin, 2* série, t. XX, pi. I— II) sont très soignées de dessin, assez gauches de sculpture : le sculpteur n'était point aussi sur de lui-même que le dessinateur.
4. Pour les cercueils peints de la XI4 dynastie, qui ont été découverts à Gébéléin et à Akhmim, cf. Boi ria.nt. Petits Monuments et Petits Textes recueillis en Egypte, § 49-54, dans le Hecueil de Travaux, t. IX, p. 82-84, et Notes de voyage, dans le même Recueil, t. XI, p. 140-143.
5. Lkpsrs, Denkm., Il, 149 d-h, 150 c: cf. Maspero, les Monuments Égyptiens de la Vallée de Uamrnamât, dans la Revue Orientale et Américaine, 2e série, 1877, p. 333-341, Schiaparelli, la Catena Orientale dell' Egitto, p. 32-39.
6. Lepshs, Denkm., II, 150 a, Golk.msciieff, Résultats archéologiques d'une excursion dans la Vallée de Hammamât, pi. XV-XV1I; cf. Charas, le Voyage d'un Egyptien, p. 56-63 ; Brcgsch, Geschichte JEgyptens, p. 110-112; Maspero, \)e quelques Navigations des Egyptiens sur les côtes de la mer Erythrée, p. 7-9 (extrait de la Revue Historique, 1879, t. IX); Schiaparelli, la Catena Orientale, p. 98-100.
de la famille thébaine furent, croit-on, l'œuvre d'un Monthotpou, celui qui porte le surnom de Nibkhrôourî : c'est lui du moins que les Égyptiens de l'époque des Ramessides inscrivaient sur leurs tables royales, comme le chef et le représentant le plus illustre de la XIe dynastie*. Les monuments rappellent ses succès sur les Ouaouaiou et sur les barbares de Nubie*. 11 continua de résider à Thèbes, même après la conquête du Delta3, s'y construisit sa pyramide4, et reçut, dès le lendemain de sa mort, les honneurs divins5. Un tableau gravé sur les rochers de Silsiléh le montre debout devant son fils Antouf : il est de stature plus qu'humaine, et l'une de ses femmes se tient droite derrière lui*. Trois ou quatre rois lui succédèrent rapidement, dont le moins insignifiant paraît avoir été un Monthotpou Nibtoouirî; nous ne savons du dernier d'entre eux, le seul qui figure sur les listes officielles, que son prénom de Sonkhkeri7. La royauté demeura sous leur main ce qu'elle avait été presque sans interruption depuis la fin de la VIe dynastie. Ils se proclamaient solennellement les maîtres et l'on gravait leur nom en tête des documents publics, mais leur pouvoir ne s'exerçait guère par delà les frontières de leur apanage familial : les barons ne se souciaient d'eux qu'autant qu'ils déployaient la force ou la volonté de les contraindre, et ne leur accordaient qu'une suprématie apparente sur la plus grande partie du territoire égyptien. Il fallut une révolution pour réformer cet état de choses8. Amenemhâit Ier, qui fut le chef de la
1. Il est nomme dans les labiés d'Abydos et de Saqqarah, sur la table à libations de Clot-Bey (E. de Saiîlcy, Étude sur la série des Rois, p. 54 sqq., pi. II, n° 6), dans la Salle des Ancêtres de Karnak (Prisse d'Avennes, Monuments, pi. 1; Lepsus, Auswahl der wichligsten Vrkunden, pi. 1). Dans la procession du Bamesséum (Lf.psms, Denkm., 111, 163; Champollion, Monument*, pi. CXXIX bis), il figure entre Menés et Ahmosis : Mènes est là comme fondateur du plus vieil empire Égyptien, Monthotpou comme fondateur du plus vieil empire Thébain. Il est représenté enfin dans les tombes de Khàbokhni (Lepsus, Denkm., III, 2 a) et d'Anhourkhâoui (Birton, Exccrpla Hieroglyphica, pi. XXXV; Champollion, Monuments, t. I, p. 864; Prisse d'Avennes, Monuments, pi. III; Lepsics, Denkm., III, 2 d).
2. Kn l'an XL1 de son règne, deux officiers de passage à Assouàn mentionnent le transport par eau de troupes dirigées contre les Ouaouaiou de Nubie (Pétrie, .4 Season in Egypt, pi. VIII, n° 213).
3. Entre autres preuves de son autorité sur le Delta, je citerai la présence à Êléphanline, en l'an 1 de son règne, d'un personnage qui était prince d'IIéliopolis, et auquel il confia un commandement militaire (Pétrie, A Season in Egypt, pi. VIII, n* 243).
4. Elle s'appelait Khou-lsiout (Mariette, Catalogue Général, p. 135, n" 605). J'en ai retrouvé les restes à Drah abou'I-Ncggah en 1881, ainsi qu'une architrave aux cartouches de Monthotpou et provenant de la chapelle funéraire. Elle était encore intacte à la fin de la XX* dynastie {Papyrus Abbott, pi. III, 1. 14), lors de la grande enquête instituée par Hamsès X dans la nécropole de Thèbes.
5. Schiaparelli, Museo Arvheologico di Fircnze, p. 192-194, n° 1501.
6. Eisexi.ohr, An Historical Monument, dans les Proceedings de la Société d'Archéologie Biblique, 1881, p. 98-102; Pétrie, A Season in Egypt, p. 15, 17, et pi. XVI, n° 489.
7. La classification de ces Pharaons obscurs est encore mal assurée; la tentative la plus sérieuse qu'on ait faite dans ces derniers temps pour l'établir, celle de Flinders Pétrie (.4 Season in Egypt, p. 16-19), ne donne, malgré tout, que des résultats incertains.
8. Les rois qui composent la XII" dynastie avaient été placés dans la XVI* par Champollion et par les premiers égyptologucs. Champollion avait reconnu son erreur dans les derniers mois de sa vie et comparé Amenemhâit à l'Araenemès de Manéthou, mais sa découverte demeura ensevelie dans ses papiers, et Lepsius eut l'honneur de rectifier en 1840 la faute de ses prédécesseurs {Auswahl der wichtigsten Vrkunden, Uebersicht der Tafeln, et Ucber die M1* .Egyptische Kônigsdynastie, dans les Mémoires de l'Académie de Berlin, 1853; cf. Blssen, .Egyplens Sicile, t. H, p. 275-283).