‹ Histoire ancienne des peuples de l'Orient classiqueChapitre 216 sur 374 · LES AVENTURES DE SINOUHÎT · texte numérisé non relu

LES AVENTURES DE SINOUHÎT

de Kadouma étaient remplis d'Égyptiens, dont la carrière agitée fournissait aux scribes et aux conteurs le thème de romans nombreux1.

Sinouhit, le héros de l'un d'eux', était un fils d'Amenemhâit l,r, qui avait eu la malechance de surprendre malgré lui un secret d'État : il se trouvait près de la tente royale au moment où l'on vint annoncer à Ousirtasen la mort imprévue de son père. Craignant d'être exécuté sans façon, il s'enfuit, traversa le Delta au nord de Memphis, évita les postes de la frontière et s'enfonça dans le désert. « Je me mis en route à la nuit, à l'aube, j'atteignis Pouteni et me dirigeai vers le lac de Kimoiri s. Alors la soif s'abattit et fondit sur moi; je râlai, mon gosier se serra, je me disais déjà : « C'est le goût de « la mort! » quand soudain je relevai mon cœur et rassemblai mes forces : j'entendais la voix des troupeaux. J'aperçus des Asiatiques; leur shéikh, qui avait été en Egypte, me reconnut : il me donna de l'eau, me fit cuire du lait, et j'allai avec lui dans sa tribu. » Sinouhit ne s'y crut pas encore en sûreté et se réfugia en Kadouma, auprès d'un prince qui prêtait asile à plusieurs autres exilés et chez lequel « il pouvait entendre le parler d'Egypte ». 11 y gagna rapidement honneurs et fortune. « Le chef me mit avant ses enfants, me mariant à sa fille ainée, et il accorda que je choisisse, pour moi, dans son domaine, parmi le meilleur de ce qu'il possédait sur la frontière d'un pays voisin. C'est une terre excellente, Aîa de son nom. H y a des figues en elle et des raisins; le vin y est en plus grande quantité que l'eau; abondant est le miel; nombreuses sont les olives et toutes les productions de ses arbres : on y a du blé et de la farine sans limites, et toute espèce de bestiaux. Ce fut grand, certes, ce qu'on me conféra, quand le prince vint pour m'investir, réinstallant prince de tribu dans le meilleur de son pays. J'eus des rations quotidiennes de pain et du vin pour chaque jour, de la viande cuite, de la volaille rôtie, plus le gibier de la montagne que je prenais, ou qu'on posait devant moi en plus de ce que rapportaient mes chiens de chasse. On me fabriquait beaucoup

1. Papyrus de Berlin n° I, 1. 31-34 ; cf. Maspkro, les Contes populaires, 2° édit., p. 99-100.

2. Le texte existe partie à Berlin (Lkpsujs, Dcnkm., VI, 104-107), partie en Angleterre (Griffith, Fragments ofOld Egyplian Slories, dans les Proceedings de la Société d'Archéologie Biblique, 1891- 1892, t. XIV, p. 452-158); des fragments en ont été copiés sur des Ostraca du British Muséum (Birch, Inscriptions in the Hieratic and Démolie Character, p. 8, pi. XXIII, n° 5629) et du Musée de Gizéh (Maspero, les Premières Lignes des Mémoires de Sinouhit, dans les Mémoires de l'Institut Egyptien, t. II, p. 1-23). Il a été analysé par Chabas {les Papyrus de Berlin, récils d'il y a quatre mille ans, p. 37-51, et Panthéon Littéraire, 1. 1), traduit en anglais par Goodwin {The Story of Saneha, dans le Frazers Magazine, 18G5, p. 185-202; cf. liecords of the Pasl, lr« édit., t. VI, p. 131-150), en français par Maspero (le Papyrus de Berlin n° 1, dans les Mélanges d'Archéologie, t. 111, p. G 4-8-4, 132-160, et les Contes populaires de l'Egypte Ancienne, 2* édit., p. 87-132).

3. Kimoiri était situé non loin du bourg moderne d'El-Maghfar (Navillk, The Store-City of Pithom and the Boule of the Exodus, p. 21-22), et son lac est le lac d'Ismailiah, qui formait alors le fond de la Mer Rouge, de la Très-Noire, comme les Égyptiens l'appelaient; cf. p. 351, note 3, de celte Histoire.

de beurre et du lait cuit de toute manière. Je passai de nombreuses années; les enfants que j'eus devinrent des forts, chacun maîtrisant sa tribu. Lorsqu'un messager allait et venait à l'intérieur, il se détournait de sa route pour venir vers moi, car je rendais service à tout le monde, je donnais de l'eau à l'altéré, je remettais en route le voyageur qu'on avait empêché de passer, je châtiais le brigand. Les Pitaîtiou qui s'en allaient en campagne lointaine pour battre et pour repousser les princes des pays étrangers, j'ordonnais et ils marchaient, car ce prince de Tonou, il accorda que je fusse pendant de longues années le général de ses soldats. Tout pays vers lequel je sortais, quand je m'étais lancé en guerre, on tremblait dans les pâturages au bord de ses puits, je volais ses bestiaux, j'emmenais ses vassaux et j'enlevais leurs esclaves, je tuais sa population, il était à la merci de mon glaive, de mon arc, de mes marches, de mes plans bien conçus et glorieux pour le cœur de mon prince. Aussi m'aima-t-il quand il connut ma valeur, me mettant chef de ses enfants, quand il vit la vigueur de mes bras.

« Un brave de Tonou vint me défier dans ma tente : c'était un héros qui n'avait point de second, car il avait écrasé tous ses adversaires. Il disait : « Que Sinouhit se batte avec moi, car il ne m'a pas encore vaincu », et il se flattait de ravir mes bestiaux pour en enrichir sa tribu. Le prince en causa avec moi. Je dis : « Je ne le connais point. Je ne suis certes pas son frère, je me « tiens éloigné de son logis ; ai-je jamais ouvert sa porte ou franchi ses clô- « tures? C'est sans doute quelque jaloux envieux de me voir et qui se croit « prédestiné à me dépouiller de mes chats, de mes chèvres, de mes vaches, « et à fondre sur mes taureaux, mes béliers et mes bœufs afin de se les appro- « prier.... S'il a vraiment le cœur à combattre, qu'il déclare l'intention de son « cœur! Est-ce que le Dieu oubliera celui qu'il a toujours favorisé jusqu'à « présent? 11 en est du provocateur comme s'il se trouvait parmi ceux qui « gisent sur le lit funéraire. » Je bandai mon arc, je dégageai mes flèches, je donnai du jeu à mon poignard, je fourbis mes armes. A l'aube, le pays de Tonou accourut ; il avait réuni ses tribus, convoqué tous les pays étrangers qui dépendaient de lui, il brûlait de voir ce duel. Chaque cœur était sur des charbons pour moi, hommes et femmes poussaient des Ah! car tout cœur était anxieux à mon sujet, et ils disaient : « Est-ce vraiment un vaillant qui va se « mesurer avec lui? Voici, l'ennemi a un bouclier, une hache d'armes, une « brassée de javelines. » Quand il fut sorti et que je parus, je détournai ses traits de moi. Comme pas un seul ne portait, il fondit sur moi et alors je

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