LES ÉTABLISSEMENTS MINIERS DU SINAL
déchargeai mon arc contre lui. Quand mon trait s'enfonça dans son cou, il s'écria et s'abattit sur le nez : je lui arrachai sa lance, je poussai mon cri de victoire sur son dos. Tandis que les campagnards se réjouissaient, j'obligeai ses vassaux qu'il avait opprimés à rendre grâces à Montou. Ce prince, Ammiânshi1, me donna tout ce que le vaincu possédait, et alors j'emportai ses biens, je pris son bétail. Ce qu'il avait désiré me faire à moi, je le lui fis à lui, je me saisis de ce qui était dans sa tente, je dépouillai son logis; par là s'agrandirent la richesse de mes trésors et le nombre de mes bestiaux1. » Descendez le cours des âges, feuilletez les romans arabes, celui d'Àntar ou celui d'Abou-Zéît, vous y trouverez les incidents et les mœurs décrits dans le conte égyptien, l'exilé qui arrive à la cour d'un shéîkh puissant dont il finit par épouser la fille, la provocation, la lutte, les razzias de peuplade à peuplade. De nos jours encore, les choses se passent à peu près de même. Ces aventures, vues de très loin, ont un air de grandeur et de poésie qui captive le lecteur et, l'imagination aidant, le transporte dans un monde d'apparence plus héroïque et plus noble que le nôtre. Qui veut conserver cette impression, il fera bien de ne pas y regarder de trop près aux hommes et aux coutumes du désert. Le héros est brave assurément, mais il est encore plus féroce et traître : il vit un peu pour la bataille, beaucoup pour le pillage. Que voulezvous, le sol est pauvre, la vie est dure et précaire, les conditions de l'existence n'ont pas changé depuis les temps les plus anciens : au fusil et à l'Islam près, le Bédouin de nos jours est le même que celui du temps de Sinouhît8.
Aucun document ne nous apprend de manière certaine ce que les colonies minières du Sinai devinrent après le règne de Papi II*. Elles végétèrent, si on ne les abandonna pas entièrement : les derniers Memphites, les Héracléopolitains, les premiers Thébains les négligèrent par force, et l'avènement de la XIIe dynastie leur rendit seul quelque animation5. Les filons de l'Ouady Magharah s'étaient fort appauvris : une série de perquisitions heureuses révéla
1. C'est le nom du prince de Tonou, qui avait pris Sinouhit en si grande faveur.
2. Papyrus de Berlin ji° /, 1. 19-28, 78-147 ; cf. Maspero, les Contes populaires, 2* édit., p. 99, 104-109.
3. Maspkro, la Syrie avant l'invasion des Hébreux, p. (5-7 (cf. la ÏKevue des Études Juives, t. XIV).
4. La dernière inscription du Sinai est, pour l'Ancien Empire, celle de Tan II de Papi II (Lottin de Laval, Voyage dans la Péninsule Arabique, Ins. hier., pi. -i, n° 1; Lkpsius, Denkm., II, 116 a).
5. Monuments d'Ousirtasen Ier à Sarbout-el-Khàdtm (Brigsch, Geschichte /Egyptens, p. 132; Major Félix, Note topra le Dinastie de* Faraoni, p. M), d'Amcnemhâit II (Account of the Survey, p. 183), d'Amenemhàlt III à Sarbout-el-Khâdîm et à Ouady Magharah (Burton, Excerpta Hieroglyphica, pi. XLII ; Champollion, Monuments de l'Egypte et de la ïïubie, t. II, p. 690-692; Lkpsius, Denkm., II, 137 a-A, 140 ft; Account of the Survey, p. 175-177, 183-184, et Photographs, t. III, pi. 3-4), d'Amenemhâit IV dans les deux mêmes localités (Lepsii/s, Denkm., II, 140 o-p; Account of the Survey, p. 177, 184, et Photographs, t. III, pi. 4). On ne connaît encore au Sinai aucun monument qui porte les cartouches d'Amenemhâit I" ou qu'on puisse reporter au règne de ce prince.
l'existence de dépôts encore vierges dans le Sarhout-el-Khâdim, au nord des gisements primitifs'. On les mit en œuvre dès le temps d'Amenemhàit 11*, et l'effort entier se concentra sur eux pendant plusieurs générations : les expéditions se répétaient tous les trois ou quatre ans, parfois même d'année en année, sous le commandement de hauts fonctionnaires. Connus du lioi. Lecteurs en Chef, Capitaines des Archers. Comme les minerais diminuaient
vite, chacun des délégués de Pharaon devait en découvrir de nouveaux pour subvenir aux exigences de l'industrie : la tâche était souvent ardue, aussi la plupart d'entre eux se plaisaient-ils à bien informer la postérité des anxiétés qu'ils avaient ressentie», à lui dire la peine qu'ils s'étaient donnée, à lui ènumérer les quantités d'oxyde de cuivre ou de turquoises qu'ils avaient emportées en figypte. Le capitaine Haroéris nous apprend donc que, débarqué au Sarbout pendant le mois de Phaménoth d'une année inconnue d'Amenemhàit III, il débuta mal dans ses recherches : les ouvriers, las de ne rien gagner, l'auraient abandonné promptement, s'il n'avait toujours fait contre fortune bon visage et s'il ne leur avait promis hautement l'appui de l'Hàthor locale La chance tourna en effet, à l'instant où il commençait à désespérer : « Le désert brûlait comme l'été, la montagne était en feu, et la veine épuisée; un matin,
I. Sur le Sarbout-el-Khâdtm et sur son histoire, voir le résume île Bimin. Egyptien Hemain», dans I Aetimnl of Iht Survnj of Ihe Prninëula of Sinoi, oh. VII, p. 1S0-ISÎ.
3. Inscription sans date et inscription de l'an XXIV d' Amènera hall II, près du réservoir du Sarbontel-Khfldtm (Bwcii. Egyptian ittmaiiit, dan» IM.rouiri of Ihe Snrrcu, eh. VII, p. 183).
LE SARBOUT KL-KI1 A IlI.M ET SA CHAPELLE. il?,
le contremaître qui était là interrogea les artisans à ce sujet, les habiles qui fréquentaient cette mine, et ils dirent : * 11 y a de la turquoise en la montagne * pour l'éternité! » Le filon se présenta juste en ce moment. « Et de fait la richesse des gîtes qu'il rencontra le dédommagea complètement de ses premiers mécomptes : en Pachons, trois mois après l'ouverture des travaux, il avait achevé sa besogne et se préparait à quitter le pays avec son butin*. Pha-
raon dépêchait de temps en temps à ses féaux mineurs des convois de bestiaux et de provisions, du blé. seize bœufs, trente oies, des légumes frais, de la volaille vivante'. La population ouvrière s'accrut si vite qu'on dut lui construire deux chapelles, dédiées à HAthor et desservies par des prêtres de bonne volonté*. L'une d'elles, la plus ancienne probablement, consiste en une seule chambre taillée dans la roche même et soutenue par un gros pilier carré, le tout recouvert jadis de figures très fines et d'inscriptions à peu près effacées aujourd'hui. La seconde comprend une cour rectangulaire de belles dimensions, bordée jadis d'un portique supporté par des piliers à chapiteaux en forme de tête d'Hàthor, puis un édifice étroit qui se divise en beaucoup de petites chambres irrégulières. La bâtisse a été remaniée, détruite à demi,
I. Bipich, Eggplian Bernai'". dans VArrnunt of the Survcg, p. 186.
4. Destin de familier, d'âpre* In photographie de l'Ordnaitce. Surrry, Phvtngrnpht, t. III, pi. X. 3. Fragments d'inscriptions chez IIihch, Kijypliun Ittmaïiii, dans V Account of the Survey, |i. t»fi. *. WIUOK, Note on tlie Huitit al Sarabit el-Khadim, dans V Account of the Sun-ey, ch. VII ; les vues des ruines sont reproduites sur les photographies de YOrdnance Survey, t. III, pi. VI-XVI11.
et n'est plus qu'un monceau de ruines confuses, sous lesquelles on ne démêle pas l'économie du plan primitif. Des stèles votives de toute taille et de toute matière, hautes ou basses, longues ou minces, en granit, en grès, en calcaire, se dressaient au hasard dans les deux chambres et dans les cours, entre les colonnes, au ras des murs : plusieurs sont encore en place, d'autres gisent éparses au milieu des décombres. Vers la moitié du règne d'Àmenemhàit 111, la demande des turquoises ou des minerais de cuivre nécessaires à l'industrie devint si forte, que le Sarbout-el-Khâdîm n'y suffit plus et qu'on dut revenir à l'Ouady Magharah1. La double exploitation ne se ralentit pas sous Àmenemhàit IV* : au moment où la XIIe dynastie céda le trône à la XI11*, elle continuait activement. La tranquillité n'était pas moindre dans ces recoins perdus de la montagne que dans la vallée d'Egypte, et une faible garnison y surveillait les Bédouins du voisinage. Ceux-ci s'enhardissaient parfois à piller les travailleurs, puis se sauvaient précipitamment, emportant leurs maigres rapines : la poursuite, menée à fond par l'un des officiers présents sur les lieux, les atteignait d'ordinaire avant qu'ils se fussent mis en sûreté dans leurs douars, et les obligeait à rendre gorge. Les vieux rois memphites s'enorgueillissaient de ces courses armées comme de véritables victoires, et en perpétuaient le souvenir par des bas-reliefs triomphaux : on les traitait maintenant en incidents de frontières sans importance, que Pharaon daignait à peine soupçonner, et dont il abandonnait la gloire telle quelle à ceux de ses capitaines qui commandaient pour lui dans ces parages3.
Les pays situés vers le Nord, au delà de la Méditerranée, n'avaient pas cessé d'entretenir avec l'Egypte des relations commerciales assez étendues*. Le renom de richesse dont le Delta jouissait entraînait parfois des bandes de Haiou-nibou à venir rôder le long des côtes, pour y exercer leur métier de pirates : ces courses tournaient d'ordinaire assez mal, et ceux qui les entre-
1. Inscriptions de l'an 11 et des ans XXX, XLI, XLII, XL1II, XL1V d'Amenemhàit III dans Burtom, Excerpla hieroglyphica, pi. XII; Champollion, Monuments de l'Egypte et de la Nubie, t. II, p. 689-691 ; Lepsiis, Denkm., II, 137 c, f-i\ Birch, Egyptian Remains, dans \ Account of the Survey, ch. VII, p. 175- 177, et Photographe, t. III, pi. 3.
2. Inscriptions des ans V et VU d'Amenemhàit IV, dans Lepsiis, Denkm., 11, 137 d-e, 140 n\ Accourt l of the Survey, p. 177, et Photographe, t. III, pi. 4.
3. Sônkhkari de la XI" dynastie se vantait d'avoir rompu le jarret des Haiouriitbou (Lepsiis, Denkm. , II, 150 a, I. 8; cf. Golémscheff, Résultais épigraphiques, pi. XVI, 1. 8).. Ce n'est pas, comme Chabas l'a pensé [Eludes sur t Antiquité Historique, 2" éd., p. 174-175), d'une expédition maritime qu'il s'agit ici, mais d'une incursion des pirates asiatiques repoussée par le Pharaon. Les Iles de la Très-Verte, c'est-à-dire de la Méditerranée, sont mentionnées incidemment dans les Mémoires de Sinouhft (Papyrua de Berlin nQ /, l. 210-211). Le séjour des prisonniers égéens dans la principauté d'Uéracléopolis a été constaté par M. Pétrie (Kahun, Gurob and Jlowara, p. 44, et lllahun, Kahun and Gurob, p. 9-11).
4. C'est au cours d'une expédition contre les Timihou qu'Ousirtasen Ier apprit la mort de son père Amenemhàft I"r (Maspero, les Contes populaires de V Ancienne Egypte, 2e édit., p. 96-97).