‹ Histoire ancienne des peuples de l'Orient classiqueChapitre 22 sur 374 · LEURS NOMS · texte numérisé non relu

LEURS NOMS

manger? — le bonheur délaisse les demeures, — et la terre tombe dans le marasme. »

Le mot Nil est d'origine indécise1 : il nous vient des Grecs, et ceux-ci l'avaient emprunté à un peuple étranger, Phéniciens ou Khîti, tribus de Libye ou d'Asie Mineure. Quand les indigènes ne voulaient pas traiter leur fleuve en dieu, en Hâpi, ils l'appelaient la mer, la rivière par excellence1 : ils employaient vingt termes et plus pour désigner les allures variées qu'il prend selon les saisons5, mais ils n'auraient pas su ce qu'on leur voulait si on leur avait parlé du Nil. Le nom d'Egypte appartient de même à la tradition hellénique4; peut-être l'a-t-elle dérivé d'un des noms religieux de Memphis, Hâikouphtah5, que les barbares riverains de la Méditerranée durent longtemps entendre résonner à leurs oreilles, comme celui de la ville la plus importante et la plus riche que l'on connût en ces parages. Les Égyptiens s'intitulaient orgueilleusement Romitou, Rotou6, les hommes; leur patrie était Qimit, la terre noire7. D'où venaient-ils? A quelle distance dans la durée devons-

1. L'étymologic la moins invraisemblable est celle qui dérive Neilos de l'hébreu nakhal, nahr, rivière, cours d'eau (Lepsius, Einleitung zur Chronologie der JEgypler, p. 275); M. Groff le dérive de Ne-ialou, les branches du Nil dans le Delta ( Huile lin de l' Institut égyptien, 3a série, t. 111, p. 165-175).

2. Voir plus haut, p. 15, ce qui est dit à ce sujet; cf. également p. 6, note -I.

3. On les trouvera énumérés en partie dans le Papyrus Hood du British Muséum (Brugsch, Dictionnaire géographique, p. 1282-1283; Maspero, Etudes égyptiennes, t. Il, p. 5-6).

4. Il se rencontre pour la première fois dans les poèmes homériques, où il est appliqué au fleuve (Odyssée, IV, 355, XIV, 258) comme au pays {Odyssée, IV, 351, XIV, 257).

5. Hâikouphtah, Hâkouphtah, signifie le Château des doubles du dieu Phtah. C'est l'étymologic proposée par Brugsch [Geogr. Ins., t. I, p. 83). Déjà, au siècle passé, Forstcr avait imaginé une dérivation analogue: Ai-go-phtah, qu'il traduisait Maison mondaine de Phtah (Jablonski, Opuscula, éd. Te Watkr, t. I, p. 426-427). On pourrait trouver une confirmation pour cette conjecture dans le nom de Héphaestia que l'on a appliqué parfois au pays : Héphaestos est en effet le dieu que les Grecs identifiaient à Phtah. Une autre hypothèse, proposée d'abord par Reinisch {Ueber die Samen Mgyptens bei den Semiten und Griechen, dans les Sitzungsberichte de l'Académie des Sciences de Vienne, 1859), adoptée avec de légères modifications par Ebers (Mgyplcn und die Bûcher Moses, p. 132 sqq.), dérive .Ëgyptos de Ai-Kaphtor, l'Ile de Kaphtor; le Kaphtordc la Bible serait alors le Delta et non la Crète. Gutschmid (Kleine Schriften, t. I, p. 382-383), suivi par Wiedcmann (Herodols Zueiles Hue h. p. 47, n. 1), y reconnaît une forme archaïque mais purement grecque tirée, comme aiY'jirié;, de fv^* vautour. « Le fleuve impétueux, avec ses bras nombreux, donnait aux Hellènes l'impression d'un oiseau de proie à l'allure puissante : le terme rare d'Aigle, ocet6;, qu'on applique au fleuve, fournit un appui incontestable à cette étymologic. •

6. La forme romitou est la plus ancienne et se trouve couramment dans les textes des Pyramides : elle a produit, par chute du t final, le rômi, ramé des Coptes, le Pi-râmi-s d'Hécatéc de Milet et d'Hérodote (II, cxliii). Rômi est un des mots qui ont inspiré à M. Licblcin l'idée de chercher dans la langue des Tsiganes des traces de l'ancien égyptien (Om Ziguenerne, dans ses MgyplalogisUe Sludier, p. 26-27; cf. Yidensk. Selsk. Forhandlinger de Christiania, 1870). liôtou, lotou, est le même mot que romitou, moins la nasale médiate. Le sens ethnique en fut reconnu par Champollion (Lettres écrites d'Egypte, 2e éd., p. 259); E. de Bougé l'a rapproché de Loudim, qui désigne dans la Genèse (X, 13) le fils aîné de IMizraïm (Recherches sur les monuments quon peut attribuer aux six premières dynasties de Manéthon, p. 6). Rocheraonteix (Sur les noms des fils de Mizraïm, dans le Journal asiatique, 1888, VIII" S., t. XII, p. 199-201 ; cf. Œuvres diverses, p. 86-89) y voit un nom des fellahs et du petit peuple par opposition au terme d'Anamim qui marquerait la classe riche, les zaouat de l'époque musulmane.

7. On trouve le résumé des discussions anciennes sur ce nom dans Champollion (l'Egypte sous les Pharaons, t. 1, p. 101-111), et celui des recherches modernes clans Brugsch (Geogr. Ins., 1. 1, p. 73-74). Il était connu des Grecs sous la forme Khémia, Khimia (De Isidc et Osiride, § 33, éd. Parthey, p. 58, 7), mais rarement employé, au moins dans l'usage littéraire.

nous reporter le moment de leur arrivée? Les plus anciens monuments que nous possédions jusqu'à ce jour ne nous mènent pas au delà de six mille ans; mais ils sont d'un art si (in, si bien arrêté dans ses grandes lignes, ils nous révèlent un système d'administration, de gouvernement et de religion si ingénieusement combiné, qu'on devine derrière eux un long passé de siècles accumulés. On éprouvera toujours quelque difficulté à évaluer avec certitude le temps qu'il fallut à un peuple aussi bien doué que Tétaient les Égyptiens pour monter de la barbarie à la culture élevée : je crois pourtant qu'on ne se trompera guère si on leur accorde quarante ou cinquante siècles afin de conduire à bien une œuvre aussi compliquée, et si Ton place leurs débuts à huit ou dix mille ans avant notre ère1. Leur horizon premier s'enfermait entre des bornes étroites. À l'ouest, leur regard s'égarait sur les plateaux ravinés du désert Libyque, sans pouvoir atteindre aux sommets fabuleux de Manou où le soleil se couchait chaque soir1; mais à l'est, ils apercevaient de la vallée le pic de Bâkhou, qui marquait la limite des régions accessibles aux humains3. Le To-noutri, la Terre des dieux, commençait au delà ; les brises qui passaient sur elle s'y imprégnaient de ses parfums et les apportaient parfois aux mortels égarés dans le désert4. Le monde s'arrêtait au nord vers les lagunes du Delta : les ilôts inaccessibles qu'elles contenaient offraient, croyait-on, un séjour aux âmes après la mort3. Au sud, les connaissances précises ne dépassaient guère les défilés du Gebel Silsiléh, où les derniers débris du seuil de grès n'avaient peut-être pas entièrement disparu : le canton situé par delà, le Konousît, demeurait encore une contrée étrangère, presque mythique, que la cataracte rattachait directement au ciel0. Longtemps

1. C'est le chiffre qu'admet Chabas, l'un des savants les moins disposés qu'il y ait à prêter une antiquité exagérée aux races humaines (Etudes sur l'antiquité historique, 2* éd., p. 6-10).

2. Sur les monts de Manou, voir ce qui est dit plus haut, p. 10-20.

3. Brugsch [Die altâgyptische Vôlkertafcl, dans les Vcrhandlungen des bien Orientalistcn- Congresses, t. Il, p. 62-64) identifie le mont Bâkhou avec la montagne des Ëmcraudcs de la géographie classique, aujourd'hui Gebcl Zabarah. Le nom de Bâkhou ne parait pas avoir été restreint à une chaîne de faible étendue. Les textes prouvent qu'il a été appliqué à plusieurs des montagnes situées au nord du Gebcl Zabarah, en particulier au Gebel Doukhàn. L'un des pics de cette région, le Gebel Ghârib, atteint 1 885 mètres de hauteur (Schweinfirth, la Terra incognito, dell'Egitto propiamente delto, dans YEsploratore, 1878), et s'aperçoit de fort loin.

4. Biugscii, Dictionnaire géographique, p. 382-385, 396-398, 1231, 1234-1236. Les parfums et les bois odorants do la Terre Divine étaient célèbres en Egypte : le voyageur ou le chasseur qui traversait le désert « pouvait-il ne pas être vivement impressionné en sentant tout à coup, au milieu du désert, l'odeur pénétrante du roboul (Pulicharia undulata Schwkinf.), dont le parfum nous a poursuivis une fois pondant une journée et deux nuits, sans que nous pussions, à certains endroits, en définir l'origine, par exemple lorsque nous traversions des espaces de terraius sans traces aucunes de végétation! • (GoLKNisc.HKifi\ Une excursion à Bérénice, dans le Recueil de Travaux, t. XIII, p. 93-94).

5. Maspkko, Eludes de Mythologie et d'Archéologie égyptiennes, t. Il, p. 12-14 (cf. la Revue de l'Histoire des Religions, t. XVII, t. 259-261). M. Lauth, le premier (Aus /Egyptens Vorzeit, p. 53 sqq.) montra que le séjour des morts égyptiens, la Sokhit larou, était localisé dans un canton du Delta.

6. Maspkko, Etudes de Mythologie et d Archéologie égyptiennes, t. Il, p. 17-18 (cf. la Revue de l'histoire des Religions, t. XVlIl/p. 269-270).

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