I.A NAVIGATION LE LONG DES CÔTES DE LA MER IlOUGE
côtes : on ne sait jusqu'où il alla, mais il revint avec une grosse cargaison de tout ce que la Terre Divine possédait, surtout de l'encens. Au retour, il se rabattit sur le val d'Ouagni, puis sur celui de Rohanou, et il v choisit de beaux blocs de pierre pour un temple que le roi bâtissait : « Jamais Couxin royal dépêché en mission n'en avait fait autant depuis le temps du dieu RA1 ! » Nombre d'officiers royaux ou d'aventuriers marchèrent sur ses traces, mais leur mémoire n'est point parvenue jusqu'à nous. Deux ou trois noms seulement ont échappé à l'oubli, celui de Khnounihotpou qui, l'an I d'Ousirtasen I", dressa une stèle au Ouady Gasoùs en pleine Terre Divine; celui
de Khentkhitioirou, qui, en l'an XXYI1I d'Amenemhàit II, rallia le havre de Saou, après une croisière heureuse au l'ouanit, sans avoir perdu ni un homme ni un bateau'. La navigation est rude sur la Mer Rouge. La côte est généralement escarpée, hérissée de récifs et d'ilôts, presque dépourvue de perts et de plages. Nul fleuve, nulle rivière n'y débouche, nulle terre fertile ou boisée ne la borde, mais de hautes falaises à demi décomposées par les ardeurs du soleil ou des montagnes abruptes, d'un rouge terne ou d'un gris sale selon que le granit ou les grès y dominent. Les rares tribus qui habitent cette région déshéritée y supportent leur vie misérable du produit de leur pèche et de leur chasse : à l'époque grecque, ils comptaient parmi les plus
I. I.tpsrt'5, Denkm., Il, 150 a, ftoLbiiscmirr, Hétulfal* l'pigraphiguet d'une exruriioa à VOuady llammamal, pi. XV-XVII. l.e Icite a été Iraduïl en fiançais |iar Ciub.is, le Ytiyagr d'un Egyptien, p. jG-fi3, en allemand par Bm:cscn, Getchiehle .Egyplem. p. 110-113, el par Lifbi.ei*. tiaudet und Srhiffa/irt auf dem llolken Meere in alleu Xeilen, nach àgijptiirheii Quelten, p. îll-ii, en russe par GoLisittacrr, Itémillali e^pigiaphiauei, p. !i-ll, en italien pnr StuiAr ih>:i.lj, la f.alewa Qrirntale delV Kgillo, p. flS-100.
i. Stèles rapportées par Wilkinso» et conservées au eliâtcau il'Alnwkl (IVuiBsos, Hannrrt and Cutlnm*. t" éd., I. I, p. ÏM; Binc.u. Gatatogtie of Ihe Oilleetian of Egyplian Antî>/u itîet al Alnwi'k Caille, p. 478 sqn.. pi. III-IV; Bmi;stH. Dit AHAggpiUehe Volketlafel, dans les Abliaiidlungen de» t<" Inlerualionalrn Oiieulalitleu-Ciingiesset, l. Il, Afrikanitrhe Sektitm, p. ">-l-5;i. BS; Kb»ih, Sleten eus Vâdi Gaiûi Itei Qoiér, dans la Zeitichrift, 1884, p. ÎOS-ïll.ï, et dans Smwkimiuth, Aile Batirette uud llier.iglyphitche huchriftCH im Vadi Gasùs, p. Il, noie t).
déshérités des humains, et tels les matelots des Ptolémées les virent, tels les marins des temps pharaoniques durent les connaître avant eux. On signalait pourtant quelques villages de pêcheurs dispersés sur le littoral, des aiguades espacées, fréquentées à cause de leurs puits d'eau saumâtre par la population du désert, Nahasît1, Ïap-Nekhabit, Saou, Tàou : les navires égyptiens venaient s'y ravitailler et y embarquer le fret de la contrée, la nacre, l'améthyste, l'émeraude, un peu de lapis-lazuli, un peu d'or, des gommes, des résines odorantes. Si le temps le permettait et que la récolte de marchandises n'eût pas été abondante, on continuait à travers mille dangers de naufrages jusqu'aux parages de Saouakîn et de Massaouah, où le Pouanît proprement dit commençait. Les richesses y affluaient de l'intérieur, et l'on n'avait plus que l'embarras du choix : que valait-il mieux charger, de l'ivoire ou de l'ébène, des peaux de panthère ou de l'or en anneaux, de la myrrhe, de l'encens, des essences de vingt espèces? Le culte consommait tant de ces substances parfumées, qu'on avait toujours intérêt à s'en procurer le plus possible : l'encens frais ou sec était la marchandise type, celle qui caractérisait le commerce de la mer Rouge, et le bon peuple d'Egypte se figurait le Pouanît comme une terre embaumée que ses émanations délicieuses dénonçaient de très loin à l'attention des matelots5. Ces voyages étaient fatigants, hasardeux : l'imagination populaire s'en empara et y prit la matière de récits merveilleux. Elle choisissait comme héros un aventurier hardi que son maître envoyait ramasser de l'or aux raines de Nubie ; à force de remonter le fleuve, il atteignait la mer mystérieuse qui borne le monde au midi3, « Je m'embarquai sur un navire long de cent cinquante coudées, large de quarante, avec cent cinquante marins des meilleurs du pays d'Egypte, qui avaient vu ciel et terre et dont le cœur était plus résolu que celui des lions, lis avaient annoncé que le vent ne serait pas mauvais, ou même qu'il n'y en aurait pas du tout; mais une bourrasque survint tandis que nous
1. Nahasit a été rapproché fort heureusement de la Nechesia de Ptolémée, par Biu:r.sf.H, AZgyptisrite Vôlkertafel, p. <U : le site en est placé par les uns à la M ers a Zebara, par les autres à la Mersa Moumbara, sans qu'il y ait des raisons bien sérieuses de préférer l'une à l'autre de ces localités.
2. Le commerce des Égyptiens avec le Pouanît et leurs navigations sur la Mer Hougc ont fourni la matière de plusieurs mémoires : Maspero, De quelques navigations de» Égyptiens sur les côtes de la Mer Erythrée (extrait de la lievue Historique, 187U, t. IX); Lieblkix, Handel und Schiffahrt auf dem itolhen Mrere in aile a Zeilen, nach âgyptischen Quellen, 188(3; Krai.l, Das Land Puni, i890 (Extrait des Sitzungsberichle de l'Académie des Sciences de Vienne, t. XXXI, p. 1-84); Schiaparelu, la Catcua Orientale delV Egitto, 1890.
3. Le manuscrit de ce conte, qui remonte certainement aux derniers temps de la XII" dynastie ou aux premiers de la XIII*, a été découvert et traduit par Golknischkh-', Sur un Ancien Conte Egyptien, Notice lue au Congrès des Orientalistes à Berlin, 1881 (et dans les Yerhandlungcn des ïiem Intcrnationalen Orienlalisten-Congresses, t. Il, Afrihanische Seklion, p. 100-122) : la traduction de Golénischeff a été reproduite avec de très légères modifications par Maspkro, les Contes populaires de l'Egypte ancienne, 2* éd., p. 131-1 10, et lxxxviu-xcviii. Le texte hiératique du roman est encore inédit.