‹ Histoire ancienne des peuples de l'Orient classiqueChapitre 227 sur 374 · LE CONTE DU NAUFRAGÉ · texte numérisé non relu

LE CONTE DU NAUFRAGÉ

étions au large, et, comme nous nous rapprochions de la terre, la brise fraîchit et souleva les lames à la hauteur de huit coudées. Moi, je saisis une poutre, mais ceux qui étaient sur le navire périrent sans qu'il en échappât un seul. Une vague de la. mer me jeta dans une île, après que j'eus passé trois jours seul sans autre compagnon que mon cœur. Je me couchai là, dans un fourré, et l'ombre m'y enveloppa, puis je mis mes jambes en quête de quelque chose pour ma bouche. » L'île produisait quantité de fruits délicieux : il s'en rassasia, il alluma un feu pour offrir un sacrifice aux dieux, et sur-le-champ, dévoilés par la force magique des cérémonies sacrées, les habitants, qui jusqu'alors étaient demeurés invisibles, se révélèrent à ses yeux. « J'entendis un bruit comme celui du tonnerre, et je le pris d'abord pour le fracas du flot en pleine mer ; mais les arbres frissonnèrent, la terre frémit, je découvris ma face, et je m'aperçus que c'était un serpent qui s'approchait. Il était long de trente coudées, et sa barbe avait plus de deux coudées ; son corps était incrusté d'or et sa couleur semblait celle du lapis vrai. Il se dressa devant moi, ouvrit la bouche; tandis que je me prosternais devant lui, il me dit : « Qui t'a amené, qui « t'a amené, petit, qui t'a amené? Si tu tardes à me dire qui t'a amené dans « cette île, je te ferai connaître le peu que tu es : ou tu t'évanouiras comme « une femme, ou tu me diras quelque chose que je n'aie pas encore entendu et « que j'ignorais avant toi. » Puis il me prit dans sa bouche, me transporta à son gîte et m'y déposa sans me faire mal : j'étais sain et sauf et rien ne m'avait été enlevé. » Notre héros lui raconte l'histoire du naufrage, qui l'émeut de pitié et le décide à rendre confidence pour confidence. « Ne crains rien, ne crains « rien, petit, et n'attriste pas ton visage! Si tu es venu jusqu'à moi, c'est le « Dieu qui t'a laissé vivre; c'est lui qui t'a amené dans cette Ile de Double*, où « rien ne manque, et qui est remplie de toutes les bonnes choses. Voici, tu « passeras un mois après l'autre, jusqu'à ce que tu sois demeuré quatre mois « dans cette île, puis un navire viendra de ton pays avec des matelots; tu pour- « ras partir avec eux vers ton pays, et tu mourras dans ta cité. Causer réjouit, « qui goûte de la causerie supporte mieux le malheur : je vais donc te conter « l'histoire de cette île. » La population se compose de soixante-quinze serpents entre frères, enfants et gens de la famille : elle comprenait jadis une jeune fille qu'une suite d'aventures malheureuses y avait jetée et qui mourut frappée de la foudre. Le héros, ravi de tant de bonhomie, se confond en remerciements et

1. Sur Y lie de Double et sur la façon singulière pour nous dont l'auteur du roman a conçu l'itinéraire suivi par son héros, cf. ce qui est dit plus haut aux p. 10-20 de cette Histoire.

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promet au dragon hospitalier de lui expédier de d ombreux présents lorsqu'il sera de retour : « J'égorgerai pour toi des ânes en sacrifice, je plumerai pour « toi des oiseaux, et je ferai partir pour toi des navires comblés de toutes les « richesses de l'Egypte, comme il convient à un dieu ami des hommes dans un « pays éloigné que les hommes ne connaissent point. » Le monstre sourit et lui répond qu'il est bien inutile de vouloir faire des cadeaux à quelqu'un qui est le maître du Pouanît; d'ailleurs, « dès que tu partiras d'ici, tu ne reverras « jamais plus cette île, car elle se transformera en flots ». — « Et voilà, quand le navire s'approcha, conformément à ce qu'il avait prédit d'avance, je m'en allai me jucher sur un arbre élevé pour tâcher de distinguer ceux qui le montaient. Je courus ensuite lui communiquer la nouvelle, mais je trouvai qu'il en était informé déjà, et il me dit : « Bon voyage vers ta demeure, petit ; revois « tes enfants et que ton nom reste bon dans ta ville; ce sont là mes souhaits « pour toi! » Il joignit des cadeaux à ces paroles obligeantes; « j'embarquai le tout sur ce navire qui était venu, et me prosternant je l'adorai. Il me dit : « Voici que tu rentreras dans ton pays après deux mois, tu presseras tes « enfants sur ta poitrine et tu reposeras dans ton sépulcre ». Et après cela je descendis au rivage vers le navire, et j'appelai les matelots qui s'y trouvaient. Je rendis des actions de grâces sur le rivage au maître de cette île, ainsi qu'à ceux qui y demeuraient. » C'est presque un épisode des voyages de Sindbad le marin. Seulement, les monstres que Sindbad rencontre dans ses courses ne sont pas d'humeur aussi débonnaire que le serpent égyptien : ils ne s'ingénient plus à consoler les naufragés par les charmes d'un long bavardage, mais ils les avalent de fort bel appétit. Aussi bien laissons de côté toute la partie merveilleuse du récit : ce qui frappe, c'est la fréquence de rapports qu'il suppose entre l'Egypte et le Pouanît. La présence d'un navire égyptien n'excite aucun étonnement dans ces parages : les habitants en ont vu beaucoup déjà, et de façon assez régulière pour en annoncer la venue à date fixe. La distance n'est pas d'ailleurs considérable, et deux mois de mer suffisent à la franchir. Tandis que l'Egypte nouvelle s'épandait au dehors dans toutes les directions, l'ancienne prospérait sur place et ne cessait de s'enrichir. Les deux siècles que la XIIe dynastie régna furent pour elle une époque de paix profonde ; les monuments nous la montrent gaie, heureuse, en pleine possession de toutes ses ressources et de tous ses arts. Plus que jamais les barons et les officiers royaux insistent dans leurs épitaphes sur la justice exacte qu'ils ont rendue à leurs vassaux ou à leurs subordonnés, sur la douceur dont ils ont fait preuve

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