LA LUTTE DE TIAMAT CONTRE BEL-MARDOUK. S
formidable, il s'y installa, lia les quatre rênes au côté, et s'élança impitoyable, torrentiel, rapide1, n II traversa les rangs pressés des monstres, pénétra jusqu'à Tiàmat, la provoqua de ses cris. « Tu t'es révoltée contre la souveraineté des dieux, tu as comploté le mal contre eux, et tu as voulu que mes pères goûtassent ta méchanceté; aussi ton host sera réduit en esclavage, tes armes te seront arrachées. Viens donc, moi et toi nous allons nous livrer
bataille! » Tiàmat, quand elle l'entendit, elle entra en fureur, elle s'affola de rage, puis Tiàmat hurla, elle se dressa sauvage, bien haut, et par en bas se carra solidement sur le sol. Elle prononça une incantation, récita sa formule, et les dieux du combat elle les appela à l'aide eux et leurs armes. Ils s'approchèrent l'un de l'autre, Tiàmat et le plus sage des dieux, Mardouk, ils se précipitèrent au combat, ils s'abordèrent en lutte. Alors le maître déploya son filet, la saisit ; il fit passer devant lui la bourrasque qui se tenait derrière, et, quand Tiàmat ouvrit la gueule pour l'engloutir, il poussa la bourrasque au dedans pour que le monstre ne put refermer les lèvres. Le vent puissant
I. Tablette IV, l. Sl-ùi; cf. S.iï.x, The Âinyrian Slory of Ihe Citation, dans les Htrord* of tfie Paît, f Kcr., 1. I, p. J37-I3H, et Jimskx, Die Kotinologie der Dabylonier, p. Î8U-S83.
i. llettin de Fauchev-Gudin , d'aprti le bat-relief de Himroud contera! au Britiih Muséum [cf. LtTin, The Monument! of fiiiieech, !•' Scr., jil. 5).
542 LA ClULuÉE PRIMITIVE.
lui emplil la panse, sa poitrine se distendit, sa gueule se fendit. Mardouk poussa droit la lance, creva la panse, perça l'intérieur, déchira la poitrine, puis lia la bête et lui enleva la vie. Quand il eut vaincu Tiàinat, celle qui allait en tête, son armée se débanda, son host se dissipa, et les dieux ses alliés, qui avaient marché à côté d'elle, tremblèrent, s'effrayèrent, tournèrent le dos'. » Il s'empara d'eux ainsi que de Kingou leur chef, et il les amena tous enchaînés devant le trône de son aïeul.
11 avait sauvé les dieux de la ruine, mais ce n'était là que le moindre de sa
tâche : restait à déblayer l'espace du cadavre immense qui l'encombrait, à en dégager les éléments disparates et à les ordonner de nouveau pour le mieux des vainqueurs. « Il revint vers Tiàmat qu'il avait enchaînée. Il mit le pied sur elle, de son couteau infaillible il l'entailla par en haut, puis il trancha les vaisseaux qui contenaient le sang, et ii le lit porter par le vent du nord aux lieux cachés. Et les dieux virent son visage, ils se réjouirent, se livrèrent à l'allégresse et lui envoyèrent un présent, un tribut de paix; alors il se rasséréna, il contempla le cadavre, le souleva, opéra des merveilles. 11 le fendit en deux, comme un poisson qu'on sèche'; » puis il suspendit en haut une des moitiés qui devint le ciel, étendit l'autre sous ses pieds pour en faire la
I. Tabtellr IV, l. Oy-IOS; cf. Sutt, Tiie Ateyritm Slory ofthe t'.reation, dans le* Itecords of tlie t'ait, i" ik-r., t. I, p. lïU-lill, <>l Jtv.n, Die Koimalogie ./ci- llabyloitirr, p. iKl-SS".
*. Detiin de Fauehei-Gviliii d'apri-t iiji bat-relief de Knyouiiitji/i (I.iimuu, llie Monuments of îiineveh, t"' Ser., [il. lï, n° ï; cf. Pl»o;, Ninirc et l'Assyrie, |il. U"' a), H» voit, derrière la coulft, nu ;ii!-<-hcur c;mii|h> à rhnviil sur uni' oulrv umiflri- d'air, cl lr paiiii>r :i gioissons passé au cou.
3. Tablette IV, L 1S6-I3K ; et. Simc. The Asiyriaa Story of the Création, dans les IleearUi of Ihe l'ait, *"' Sot., 1. I, |). 141-1 M, cl Iismj, Die Koimaloyie der Uabyioiiier . p. i-6-SWt. La séparation de Tii mal en tus moitiés rempli! la lin de la tablette IV (cf. Jïsses, Hic hoimologie . p. iSS-ï8'J|.
terre et constitua l'univers tel que les hommes l'ont connu depuis lors. De même qu'en Egypte, le monde était une sorte de chambre close, en équilibre au sein des eaux éternelles1. La terre, qui en forme la partie basse et comme le plancher, a l'apparence d'une barque renversée et creuse par-dessous, non pas un de ces canots effilés en usage chez les autres peuples, mais une coufle, une espèce d'auge ronde dont les tribus du Bas-Euphrate se servent depuis l'antiquité jusqu'à nos jours*. Elle va s'exhaussant des extrémités jusqu'au centre, ainsi qu'une grosse montagne dont les régions neigeuses où l'Euphrate prend sa source marquaient à peu près le sommet'. On avait imaginé d'abord qu'elle se divisait en sept zones, superposées le long de ses flancs à la façon des étages d'un temple*; on la partagea plus tard en quatre maisons, dont chacune répondait, comme les maisons de l'Egypte, à l'un
I. La description du monde égyptien se trouve p. 16 sqq. de cette Hîiloire l.a seule reconstruction ruisumiri- i]u'oii oit tenter jusqu'à présenl du monde Chaliîécn a été faite, «prés t.cnormanl (la Magie chez let Chaldtent, p. 141-144), par Jcnseii (Pie KotmologU der Uabylonier, 181111] : Jcim'ii, après as-oir examiné l'un après l'autre tous les éléments de sa restitution (p. t-ï;i3), a réuni eu linéiques panes (p. 4n3-3fi0), et reporté sur une planche (pi. 111). les résultats principaux de sou enquête. On verra aisément ce que j'ai pria à son ouvrage, et en quoi le dessin ici reproduit diffère du sien.
t. Dlimont DE Sltln., 11, ta : Iltpl Si rf,; ^r,; iîiwTcits; inof i<rsi; iroioùvTdi U?ovte; ÛJtip/.Hv a-jir,v onaçoE'.Sfi xa'i xofXi)v ('f- Fr- LÈiwiiur.iST, la Magie eJua tes Chatdt'ent, p. 141-144; Jesses, Die Kosmotogie der Uabylonier, p. Ï4Î.
3. C'est te KhanegkoUTkoura, la Montagne det Paya, des textes cunéiformes, que l'on place ordinairement au Sord (Ka. Dïutisck, Wo lag dai Paradieir p. 117-liâ) ou à l'Est, plus exactement au Sorti -Kst (Kb. I.esohsjst, ta Magie chez let Chaliteent, p. Ml 150 sqq., et les Origine* de l'Histoire, t. Il, p. 143 eqt|.). Jensen (Die Koimotogie der Uabylonier, p. ïflfi sqq.) me parait avoir démonlre que c'est un nom servant à désigner la terre elle-même : la barque renversée ressemble en cflet à une montagne ronde dont les lianes s'élèvent doucement et vont aboutir à un même point.
4. F». Lxkomukt, tei Origine» de t'Iliitoire, t. M, p. 143-liti; Jesseb, Die Konno/oyie, p. 170 sqq.
des quatre points cardinaux, et obéissait à des dieux particuliers1. Vers le pied de la montagne, les bords de la barque se redressaient brusquement et entouraient la terre d'une muraille continue, de grandeur uniforme et sans ouverture'. Les eaux venaient s'accumuler dans ces bas- fonds comme dans un fossé : c'était une mer étroite et mystérieuse, un fleuve Océan, que les hommes ne franchissaient vivants qu'avec la permission d'en haut, et dont les flots séparaient inexorablement leur domaine des régions réservées aux dieux3. Le ciel s'enlevait au-dessus du Mont des Pays en coupole hardie, et le pourtour posait exactement sur la tête du mur, de la même manière que les structures hautes d'une maison s'appuient sur les fondements*. Mardouk le forgea d'un métal dur et résistant qui s'éclairait brillamment pendant le jour aux rayons du soleil, et, la nuit, ne présentait plus qu'une surface bleu sombre semée irrégulièrement d'étoiles lumineuses. Il le laissa plein et solide dans les régions méridionales, mais il le creusa au nord, et il y ménagea une caverne immense que deux portes, pratiquées à l'est et à l'ouest, mettaient en communication avec le dehors5. Le soleil sortait chaque matin de la première; il montait au zénith en suivant le pied de la voûte, de l'Orient au Midi, puis il redescendait lentement vers le portail d'Occident et rentrait dans l'intérieur du firmament, où il passait la nuit8. Mardouk régla sur ses mouvements la marche de l'univers entier. Il institua l'année et la répartit en douze mois ; il assigna à chacun des mois trois décans dont l'influence
1. Cf. p. 128 de cette Histoire. On consultera, sur les kibrât arbat ou irbiti, la dissertation de Jensen {Die Kosmologie, p. 163-170), et l'on verra plus loin, p. 596, la valeur que ce terme prend dans les titres royaux. Il me parait que les kibrât arbai représentent quatre maisons, et sont une exprès* sion astronomique ou astrologique appliquée à des données de géographie ou d'histoire courante.
2. Fr. Lenorma.it, la Magie chez les Chaldéens, p. 143. Les textes appellent ce rebord s hou pou k ou shoubouk s h ami, la levée du ciel, le rempart de terre sur lequel le ciel venait appuyer ses bords (Jensen, Die Kosmologie der Babylonien', p. 37-42).
3. Les eaux qui entouraient la terre s'appelaient abzoû, apsoû, comme les eaux primordiales, avec lesquelles on les confondait (Fr. Lenormant, la Magie chez les Chaldéens, p. 143; Jensen, Die Kosmologie der Babylonier, p. 243-253; Sayce, The Religion of the. Ancient Babylonians, p. 116-117, 371-375).
4. Les textes nomment assez souvent ces ishid shami, fondements du ciel (Jensen, Die Kosmologie der Babylonier, p. 9-10); seulement, au lieu de les distinguer de la levée du ciel, shoupouk shami, comme le voudrait Jensen (Die Kosmologie der Babylonier, p. 40-41), je crois qu'ils ne font qu'un avec elle (cf. Fr. Lenormant, la Magie chez les Chatdéens, p. 143).
5. Jensen (Die Kosmologie, p. 10) a rassemblé les textes qui parlent de l'intérieur du ciel (Kirib shami) et de son aspect. Les expressions qui ont donné lieu à plusieurs assyriologucs de croire que le ciel était divisé en différentes parties soumises à différents dieux (Sayce, The Religion of the Ancient Babylonians, p. 189-191 ; A. Jkkemias, Die Babylonisch-Assyrischen Vorstellungen vom Leben nach dem Tode, p. 59-60) peuvent s'expliquer sans qu'il soit besoin d'avoir recours à cette conception : le ciel d'Anou, par exemple, constate seulement la souveraineté d'Anou sur le ciel et n'est qu'une manière plus élégante de désigner celui-ci par le nom du dieu qui le régit (Jensen, Die Kosmologie, p. 11-12). Les portes du ciel sont mentionnées dans le récit de la création (Tablette V, l. 9).
6. On admet généralement que les Chaldéens faisaient passer le soleil au-dessus de la terre pendant le jour, au-dessous pendant la nuit. La ressemblance générale de leur système du monde avec le système égyptien me porte à croire que chez eux, comme en Egypte (p. 18-19 de cette Histoire), on pensa longtemps que le soleil et la lune tournent autour de la terre dans un plan horizontal.