‹ Histoire ancienne des peuples de l'Orient classiqueChapitre 244 sur 374 · L'ORGANISATION DE LA TERRE ET DES CIEUX · texte numérisé non relu

L'ORGANISATION DE LA TERRE ET DES CIEUX

s'exerçait successivement pendant dix jours, puis il mit le défilé des jours sous l'autorité de Nibirou1, afin que nul d'entre eux ne déviât de sa piste et ne s'égarât. « 11 alluma la lune pour qu'elle régit la nuit, et il fit d'elle un astre de nuit pour qu'elle désignât les jours* : « De mois en mois, sans cesse, modèle ton disque8, et au début du mois allume-toi le soir, éclairant tes cornes afin de rendre le ciel reconnaissable ; le septième jour, montre à moi-même ton disque ; et le quinzième, que tes deux moitiés soient pleines de mois en mois. » 11 fraya leur route aux planètes, il en confia quatre à autant de dieux, il se réserva la cinquième, notre Jupiter, et il s'institua le berger de ce troupeau céleste; même, pour que tous les dieux eussent au ciel leur image visible, il dessina sur la voûte des groupes d'étoiles qu'il leur alloua, et qui semblèrent aux hommes des figures d'êtres monstrueux ou réels, poissons à tète de bélier, lions, taureaux, boucs, scorpions \

Le ciel en ordre, il peupla la terre, et les dieux qui jusqu'alors avaient assisté inactifs à son œuvre, peut-être impuissants, se décidèrent enfin à lui prêter leur concours. Ils couvrirent le sol de verdure, et, tous ensemble, « ils fabriquèrent des êtres vivants de mainte espèce. Le bétail des champs, les bêtes sauvages des champs, les reptiles des champs, ils les modelèrent et en firent des êtres de vie6. » Une légende contait que ces premiers animaux, à peine échappés aux mains de leurs créateurs, n'avaient pu endurer l'éclat de la lumière et qu'ils étaient morts l'un après l'autre. Alors Mardouk, voyant que la terre redevenait déserte et que sa fertilité ne servait à personne, pria son père Éa de lui trancher la tête, de gâcher de la glaise avec le sang qui jaillirait du tronc, puis d'en pétrir des bêtes nouvelles et des hommes, à qui les vertus de ce sang divin communiqueraient la force de résister à l'air et au jour8.

1. 3ibirou, le passeur, est notre planète Jupiter (J en s en, Der Kahkab Mischri der Antares, dans la Zeitschrift fur Assyriologie, t. 1, p. 265, note 3, et Die Kosmologie der Babylonier, p. 128-129).

2. Cette phrase obscure semble s'expliquer si l'on se rappelle que le jour chaldéen, comme l'égyptien, courait d'un lever de lune au lever de lune suivant, soit de six heures du soir environ à six heures du soir. La lune, astre de nuit, marque donc l'apparition de chaque jour, et désigne les jours.

3. Le mot traduit ici par disque est littéralement le bonnet royal, orné de cornes, âgou, que Sin, le dieu-lune, porte sur la tète. J'ai du rendre le texte assez librement pour en indiquer la signification au lecteur moderne.

4. La mise en place du ciel par Mardouk était décrite sur la fin de la quatrième et sur le commencement de la cinquième tablette (Jksskn, Die Kosmologie der Babylonier, p. 288-291 ; Sayce, the Assyrian Story of the Création, dans les Records of the Past, 2°* Ser., t. I, p. 142-1 .14). Le texte, assez obscur par lui-même, est tellement mutilé par places, qu'on ne peut pas toujours en tirer un sens certain.

5. La création des animaux puis de l'homme était racontée sur la septième tablette et sur une tablette dont la place dans la série est encore indéterminée (G. Smith, The Chaldsean Account of Genesis, p. 75-80; Sayce, The Religion of the Ancient Babylonians, p. 389-390, et The Assyrian Story of the Création, dans les Records of the Past, 2"4 Ser., t. I, p. 145: Jensen, Die Kosmologie, p. 290-292).

6. Bérose avait recueilli cette légende (Fr. Lenormant, Essai de Commentaire, p. 8-9, 12), qui parait être une combinaison maladroite de deux traditions relatives à la création de l'homme (Sayce, The Religion of the Ancient Babylonians, p. 370-371). Sur fia et sur la façon dont il avait tiré l'homme du

Us menèrent d'abord une existence assez misérable, et « vécurent sans règle à la manière des bétes. Mais, dans la première année, apparut, sortant de la mer Erythrée à TendroiJ où elle confine à la Bahylonie, un monstre doué de raison, nommé Oannès1. 11 avait tout le corps d'un poisson, mais, pardessus sa tête de poisson, une autre tète qui était celle d'un homme, ainsi que des pieds d'homme qui se dégageaient de sa queue de poisson; il avait la voix humaine, et l'on conserve aujourd'hui son image. 11 passait la journée au milieu des hommes; sans prendre aucune nourriture; il leur enseignait la pratique des lettres, des sciences et des arts de toute sorte, les règles de la fondation des villes et de la construction des temples, les principes des lois et la géométrie, il leur montrait les semailles et les moissons, en un mot, il leur donnait tout ce qui contribue à la douceur de la vie. Depuis ce temps, rien d'excellent n'a été inventé. Au coucher du soleil, ce monstrueux Oannès se replongeait dans la mer, et demeurait la nuit entière sous les flots, car il était amphibie. Il écrivit sur l'origine des choses et de la civilisation un livre qu'il remit aux hommes*. » Ce sont là quelques-unes des fables qui couraient chez les peuples du Bas-Euphrate sur les premiers temps de l'univers. Us en possédaient certainement beaucoup d'autres que nous ne connaissons plus, soit qu'elles aient péri sans retour, soit que les ouvrages où ils les avaient consignées attendent encore la découverte, sous les ruines d'un palais ou dans les armoires de quelque musée9. Us ne paraissent pas avoir conçu la possibilité d'une création totale, par laquelle les dieux, ou l'un d'entre eux, auraient tiré du néant ce qui existe : la création n'était pour eux qu'une mise en train d'éléments préexistants, et le créateur un ordonnateur des matériaux divers que le chaos renfermait \ La fantaisie populaire varia, selon les

limon, cf. Fr. Lenormant, les Origines de l'Histoire, t. I, p. 45-47, Jensen, Die Kosmologie der Babylonie r, p. 293-295, Sayce, The Beligion of thc Ancient Babylonians, p. 141-142.

1. On a proposé différentes étymologies de ce nom : la plu» généralement admise est celle de Lenormant, d'après laquelle Oannès serait la forme grécisée de Ea-khan, Éa-ghanna, Éa le poisson (Fr. I.exormant, les Origines de CHistoire, t. I, p. 585). M. Jenscn a fait observer que le mot khan ou ghanna n'a été retrouvé jusqu'à présent dans aucun texte (Jensk.n, Die Kosmologie der Babylonier, p. 322-323) : le nom d'Oannès demeure donc inexpliqué jusqu'à nouvel ordre. M. Ilommel a montré d'autre part (Die Scmitisrhen Yôlker und Sprachen, t. 1, p. 488, note) que l'allusion au mythe d'Oannès signalée il y a quelques années par Sayce (Babylonian Literalure, p. 25; cf. Becords of the Past, 1,! Ser., t. XI, p. 155) ne se rencontre pas réellement dans le texte original.

2. Bérose, fragment IX, dans Fr. Lenormant, Essai de Commentaire sur les fragments cosmogoniques de Bérose, p. 182 sqq.

3. Sur cette variété de traditions, voir les observations consignées par Smith dans The Chaldran Account of Genesis, p. 101 sqq., et le chapitre très développé de Sayce, Cosmogonie s and Aslro-theology, dans son livre sur The Heligion of the Ancient Babylonians, p. 367 sqq.

4. Diodorc de Sicile l'avait déjà noté (II, 30), ou plutôt les auteurs de l'époque Alexandrinc auxquels il avait emprunté ses informations : ttjv jiev toO x*W^ov çvmv àîôiôv qpa<rtv eîvai xal (iT)Te ï\ *px*U Ytve«xiv i?XT}xévai, u.iq6' voTepov çOopàv êm6é^ea0ai. Le récit chaldéende la Création, tel qu'on l'a rencontré plus haut aux pages 537 sqq. de cette Histoire, confirme les paroles de l'historien grec.

Page 1