LA CONQUÊTE I)U PAYS SLR LES EAUX
d'Arabie s'écoule presque parallèle à l'Euphrate'. A mesure qu'il s'en va vers le sud, les terrains s'affaissent encore, s'imprègnent, se noient, les berges s'effacent et sombrent dans les boues. L'Euphrate et ses dérivés ne parvenaient pas toujours à la mer1: ils se perdaient la plupart du temps dans des lagunes immenses, où la mer montait à leur rencontre et aspirait leurs eaux dans son reflux. Les joncs y pullulent en fourrés gigantesques qui atteignent quatre ou
cinq mètres de taille; des bancs d'une vase noire et putride émergent dans les clairières et dégagent des fièvres mortelles. L'hiver se fait sentir à peine : la neige est inconnue, le givre rare et léger, mais parfois, le matin, une mince pellicule de glace s'étend sur les marais, qui fond aux premiers rayons du soleil *. Il pleut beaucoup pendant six semaines en novembre et en décembre, puis les ondées diminuent, s'espacent, cessent en mai, l'été s'établit et traîne
1. Le bras dp l'Euphrate qui longe ainsi la montagne s'appela le Pallacopas ou, selon d'autres Pallacottas (Appies, Guerre» civitee, I. II. 153, édil. Dinor) : celle forme, si elle est authentique, permettrai! d'identifier le canal cité par les auteurs classiques avec le Nar-Palloukat des inscriptions babyloniennes (fif.LATTBe, let Travail* hydraulique» in Babylonie, p. i").
t. Les écrivains classiques notent ce Tait à plusieurs reprises : ainsi, au temps d'Alexandre (Amilbi, Anabate, VI], 7} et de ses successeurs (Pou**, IX, 40). Pline (//. Hat.. VI. Ï7) attribuait la perle du fleuve a des travaux d'irrigation exécutés par les habitants d'Ouronk : p longo tempore Eu pli raiera pra?clusere Orcheni, el accola! agros irrigantes. nec nisi per Tigrini defertur ad mare ».
3. Dttrin de Fnurher-Ciudin, d'aprè» le croqui» de J. I)If.iiafoï, à Suie, l88t-l8SS, Journal det Fouillei. p. 93.
*. Loflus {Traeelt and Rr»eaixhes in Chaltlra and Suniana, p. "3-71, i4fi-l*"| attribue l'abaissement de la température pendant l'hiver au passage du vent sur un sol imprégné de salpêtre; • nous étions, dit-il, comme dans un immense appareil réfrigérateur >.
5!H LA CIIALDEE PRIMITIVE.
jusqu'au novembre suivant. C'est presque six mois d'une chaleur lourde, humide, sans rémission, qui accable les hommes aussi bien que les animaux et les rend incapables de tout effort constant1. Parfois le vent du sud ou de l'est se lève brusquement, et les tourbillons de sable qu'il chasse devant lui courent par-dessus champs et canaux, brûlant en chemin ce qui avait échappé de verdure au soleil. Des nuées de sauterelles voyagent à leur suite et complètent leur œuvre. On entend d'abord comme un bruit de pluie lointaine qui augmente à mesure qu'elles approchent. Bientôt leurs bataillons pressés emplissent l'atmosphère de tous côtés, la traversent à grande hauteur d'un vol lent et uniforme. Ils s'abattent enfin, couvrent tout, dévorent tout, s'accouplent et meurent en quelques jours : rien ne subsiste où ils sont tombés*. Même en cet état, le pays ne manquait pas de ressources. La terre était presque aussi féconde que le limon de l'Egypte, et comme lui, elle payait au centuple la peine des habitants3. Parmi les herbes folles qui s'y propagent au printemps et qui l'habillent de fleurs pour une saison brève, il s'en trouvait qu'un peu de culture rendit utiles à l'homme et aux animaux4. On y avait le choix entre dix ou douze espèces de légumes, la fève, la lentille, le pois chiche, la gesse, le haricot, l'oignon, le concombre, l'aubergine, le gombo, la courge. On extrayait de l'huile à manger des graines du sésame, de l'huile à brûler de celles du ricin. Le carthame et le henné fournissaient aux femmes de quoi teindre les tissus qu'elles fabriquaient avec le lin et le chanvre. Les plantes d'eau étaient plus nombreuses qu'aux bords du Nil, mais elles ne jouaient pas dans l'alimentation un rôle aussi important : le pain de lis des Pharaons aurait semblé un maigre régal à des peuples habitués de vieille date au pain de froment. Le blé et l'orge passent pour être indigènes aux plaines de l'Euphrate : c'est là qu'ils auraient été cultivés pour la première fois dans l'Asie Occidentale, c'est de là qu'ils se seraient répandus en Syrie, en Egypte,
1. Loftus (Travels and Researches in Chahlva and Susiana, p. 9, note) dit avoir constate luimême aux environs de Bagdad que les oiseaux à bout de forces restent perchés sur les palmiers, haletants et le bec ouvert, pendant les heures du jour. Les habitants de Bagdad passent, durant l'été, les nuits sur leurs maisons, les jours sous leurs maisons, dans des couloirs construits exprès pour les préserver de la chaleur (Olivier, Voyage dans l'Empire Othoman, t. II, p. 381-382, 392-393).
2. Voir sur les sauterelles Olivier, Voyage dans V Empire Othoman, t. II, p. 424-425, t. III, p. 441, qui fut deux fois témoin de leur invasion. L'insecte n'est pas à proprement parler une sauterelle, mais un criquet, VAcridium peregrinum, qu'on rencontre fréquemment en Egypte, en Syrie et en Arabie.
3. Olivier, qui était médecin et naturaliste, et qui avait visité l'Egypte comme la Mésopotamie, estime que les terres de la Babylonie sont un peu moins fertiles que celles du Delta (Voyage dan* l'Empire Othoman, t. II, p. 423). Loftus, qui n'était ni l'un ni l'autre et qui n'avait jamais voyagé en Egypte, déclare au contraire que le sol des bords de l'Euphrate n'est pas moins productif qui» celui des bords du Nil (Travels and Hesearches in Chaldœa and Susiana, p. 14).
4. La flore de la Mésopotamie est brièvement décrite dans Hcffkr, Chaldce, p. 180-182; cf. le tableau qu'en a tracé Olivier, Voyage dans l'Empire Othoman, t. II, p. 41(> sqq., et p. 443 sqq.