LE RÉCIT DU DÉLUGE ET LA DESTRUCTION DES HOMMES
monts et sur les pays : la bourrasque se ruait sur les hommes comme un choc d'armée, le frère ne voyait plus son frère, les hommes ne se connaissaient plus. Au ciel, les dieux eurent peur du déluge1, ils prirent la fuite, ils grimpèrent au firmament d'Anou; les dieux, hurlant comme des chiens, s'accroupirent sur la corniche*. Ishtar clama comme une femme en travail, elle s'écria, la Dame de vie, la déesse à la belle voix :
> Le passé retourne à l'argile, parce que j'ai dît le mal devant les dieux ! En disant le mal devant les dieux, j'ai conseillé l'attaque pour anéantir mes,
hommes9, et ceux que j'ai , (
enfantés, moi, où sont-ils?
Comme les fils des poissons ils encombrent la mer! > Les dieux au sujet des Anounnaki pleurèrent avec elle*; les dieux à l'endroit où ils siégeaient pleurant, leurs lèvres étaient serrées9, a La pitié seule ne faisait point couler leurs larmes : il s'y mêlait beaucoup de regrets et de crainte pour l'avenir. Les hommes détruits, qui donc présenterait les offrandes accoutumées? La colère irréfléchie de Bel les blessait eux-mêmes, en punissant l'impiété de leurs créatures. « Six jours et six nuits le vent alla, le déluge et la tempête firent rage. Le septième jour à son lever, l'orage faiblit, le déluge cessa qui avait mené bataille comme une armée, la mer mollit et l'ouragan s'envola, le déluge cessa. J'explorai la mer du regard en élevant la voix, mais toute l'humanité était retournée à l'argile, et l'on ne distinguait plus ni champs ni bois1. J'ou-
1. Le; dieux énumérés plus haut prennent seuls pari il lu mise en srène du Déluge : ce sont les émissaires de Bel et ses confédérés. Les autres se contentent d'assister au désastre, et ils ont peur.
ï. Il s'agit ici de In partie supérieure de la muraille montagneuse sur laquelle le ciel s'appuie [cf. a la p. 54* de cette Histoire). Un espace étroit subsiste entre le bord escarpé et l'endroit où pose la voûte du firmament : le poète babylonien se représentait les dieux entassés sur celte corniche, comme une meute de chiens, el contemplant de là le déchaînement de l'orage et des eaux.
3. La traduction est incertaine : le texte fait ici allusion a une légende qui ne nouB est point parvenue, et dans laquelle on racontait qu'lshtar avait conseillé la destruction des hommes.
i. [tarin de Fauchrr-Gudiii, d'après une iiUaillc rkaldi-enne (G. Sïitb, Chaldiran Account of tht Déluge., p. 383).
5. Les Anounnaki représentent ici les mauvais génies t|ue les dieux auteurs du Déluge ont déchaînés et que Ramman, Nébo, Nardouk, Nergal, Ninib. tous les suivants de Bel, ont menés au combat contre les hommes : les autres divinités partagent les craintes et la désolation d'Ishtar au sujet des ravages que ces Anounnaki ont causés. CF. plus loin, p. 634-636 de cette Histoire.
6. H*ipt, liai Babylonischr Nimrodepo», p. 138-139, 1. 97-117.
7. J'ai adopté pour ce passage difficile le sens proposé par Haupt (Naektrâge und Berichtigungen, dans les Beitrâge iur Aagriologie, 1. 1, 3SI-3ÎJ), d'après qui l'on doit traduire : • Le champ ne faisait
570 LA CHALDÊE PRIMITIVE.
vris l'écoutille et la lumière me tomba sur la face; je m'affaissai sur moimême, je m'accroupis, je pleurai, et mes larmes coururent sur mon visage quand j'aperçus le monde tout terreur et tout mer. Au bout de douze jours, une pointe de terre sortit des eaux, le navire toucha au pays de Nisir1 : le mont de Nisir arrêta le navire et ne lui permit plus de flotter. Un jour, deux jours, le mont de Nisir arrêta le navire et ne lui permit plus de flotter. Trois jours, quatre jours, le mont de Nisir arrêta le navire et ne lui permit plus de flotter. Cinq jours, six jours, le mont de Nisir arrêta le navire et ne lui permit plus de flotter. Le septième jour, à son lever, je sortis une colombe et la lâchai : la colombe alla, vira et, comme il n'y avait place où se poser, revint. Je'sortis une hirondelle et la lâchai : l'hirondelle alla, vira et, comme il n'y avait place où se poser, revint. Je sortis un corbeau et le lâchai : le corbeau alla et vit que l'eau avait baissé, et s'approcha du navire battant de l'aile, croassant, et ne revint pas2. » Shamashnapishtim échappait au déluge, mais il ne savait pas si la rage divine était apaisée, ni ce qu'on déciderait de lui en apprenant qu'il vivait encore. Il résolut de se rendre les dieux favorables par quelques cérémonies d'expiation. « Je lâchai les habitants de l'arche aux quatre vents, je fis une offrande, j'accomplis une libation propitiatoire sur le sommet de la montagne. Je dressai sept et sept vases et j'y plaçai du jonc odorant, du bois de cèdre, du styrax8. » 11 rentra ensuite dans le navire pour y attendre l'effet du sacrifice.
Les dieux, qui n'espéraient plus pareille aubaine, l'agréèrent avec une joie mêlée d'étonnement. « Les dieux reniflèrent l'odeur, les dieux reniflèrent l'odeur excellente, les dieux s'assemblèrent comme des mouches au-dessus de l'offrande. Lorsqu'lshtar, la maîtresse de vie, arriva à son tour, elle leva le grand amulette qu'Ànou lui avait fabriqué*. » Elle était encore furieuse contre ceux qui avaient décidé la perte de l'humanité, surtout contre Bel : « Ces dieux-là, j'en jure le collier de mon cou! je ne les oublierai pas;
plus qu'un avec la montagne », c'est-à-dire • montagnes et champs ne se distinguaient plus l'un de l'autre >. J'ai seulement substitué à la version montagne l'interprétation bois, pièce de terre couverte d'arbres, que Jensen a indiquée (Die Kosmologie der Babylonier, p. 433-134).
1. Le mont de Nisir est remplacé dans la version de Bérose (Lenormant, Essai sur les fragments cosmogoniques, p. 259) parles monts Gordyéens de la géographie classique; un passage d'Assournazirabal nous apprend qu'il était situé entre le Tigre et le Grand Zab, d'après Delitzsch (Ho lag das Paradiesf p. 105) entre le 35' et le 36e degré de latitude. Les gens de langue assyrienne interprétaient son nom Salut, et ce jeu de mots les décida probablement à placer sur ses pentes l'endroit où les hommes sauvés du Déluge prirent terre au retrait des eaux. Fr. Lenormant (les Origines de l'Histoire, t. II, p. 64) propose de l'identifier au pic de Rowandîz.
2. Haupt, Das liabylonische Nimrodepos, p. 140-141, 1. 128-155. k
3. Haupt, Das Babylonische Nimrodepos, p. 141, l. 156-159. Le mot que j'ai rendu par styrax désigne plutôt un bois ou une écorce parfumée, mais l'espèce précise reste encore à déterminer.
4. Haupt, Das Babylonitche Nimrodepos, p. 141, 1. 160-164. On ne sait quel est l'objet que la déesse
L'ARCHE S'A.RRÊTE AUX MONTS DE NISIR. 571
ces jours-là, je me les rappellerai, et De les oublierai de l'éternité. Que les autres dieux accourent prendre part à l'offrande, Bel n'aura point part à l'offrande, car il n'a pas été sage, mais il a fait le déluge, et il a voué mes hommes à la destruction. » Bel lui-même n'avait pas recouvré son sang-froid ; « quand il arriva à son tour et qu'il vit le navire, il en demeura immobile et son cœur s'emplit de rage contre les dieux du ciel. « Uni est celui-là qui en est sorti vivant? Aucun homme ne doit survivre à la destruction! » Les
dieux avaient tout à craindre de sa colère; Ninib s'empressa de les disculper et de rejeter la faute sur qui de droit. Êa ne désavoua point ses actes; « il ouvrit la bouche et parla, il dit à Bel le batailleur : « Toi le plus sage parmi les dieux, ô batailleur, comment n'as-tu pas été sage et as-tu fait le déluge? Le pécheur rends-le responsable de son péché, le criminel rends-le responsable de son crime, mais sois calme et ne retranche pas tout, sois patient et ne noie pas tout. A quoi bon faire le déluge? un lion n'avait qu'à venir et à décimer les hommes. A quoi bon faire le déluge? un léopard n'avait qu'à venir et à décimer les hommes. A quoi bon faire le déluge? la famine n'avait qu'à se produire et à désoler le pays. A quoi bon faire le déluge? Néra la Peste n'avait qu'à venir et qu'à abattre les hommes. Quant à moi, je n'ai pas dévoilé l'arrêt
lève : peut-être est-ce le sceptre surmonte d'une étoile rayonnante, qu'on lui voit sur certains cylindres (cf. plu» loin, p. 659 de cette Hitloirt). Plusieurs assjriolORues (Sayck, The Religion of Ifie Anrir.nl Babyloniaiu, p, 380, note.!; Haïti. Collai inn der ttdubar-Legcnden, dans les Beilràge sur Ai'yriotoyie, t. I, p. 136 ; A. Jkbehus lidubar-Mmrod, p. 3.'i) traduisent flhchet ou érlairt : Ishtar es.1 en effet une déesae armée, qui lance la (lèche ou l'éclair fabriqués par son père Anou, le ciel, I. Deisiu lie Fauchcf-tiudiii, d'apréi le croquis de G. Sur». Assyriaa Diicocerict, p. 1118.
des dieux : j'ai montré un rêve à Khasisadra et il a su l'arrêt des dieux, et alors il a pris sa résolution. » Bel s'apaisa aux paroles d'Éa, « il monta dans l'intérieur du navire; il me saisit la main et il me fit monter, moi, il fit monter ma femme et il la poussa à côté de moi, il tourna notre face vers lui, se mit entre nous et nous bénit : « Auparavant Shamashnapishtim était homme; désormais que Shamashnapishtim et sa femme soient vénérés comme nous les dieux, et que Shamashnapishtim habite au loin, à l'embouchure des mers! * On nous enleva et on nous installa au loin, à l'embouchure des mers1 ! » Une autre forme de la légende racontait qu'avant de s'embarquer, Xisouthros avait enterré dans la ville de Sippara, par l'ordre d'en haut, tous les livres où les ancêtres avaient exposé les sciences sacrées, livres d'oracles et de présages « où le commencement, le milieu et la fin étaient consignés. Lorsqu'il eut disparu, ceux de ses compagnons qui étaient demeurés à bord, ne le voyant pas rentrer, sortirent et partirent à sa recherche en l'appelant par son nom. Il ne se montra pas à eux, mais une voix du ciel leur recommanda d'être dévots envers les dieux, de retourner à Babylone et de déterrer les livres pour les transmettre aux générations futures; elle leur apprit aussi que le pays où ils se trouvaient était l'Arménie. Ils sacrifièrent à leur tour, ils regagnèrent leurs pays à pied, ils déterrèrent les livres de Sippara et ils en écrivirent beaucoup d'autres, puis ils fondèrent Babylone de nouveau*. * On prétendait encore, à l'époque des Séleucides, qu'une partie de l'arche subsistait sur un des sommets des monts Gordyéens8. On s'y rendait en pèlerinage, et les fidèles raclaient le bitume qui la recouvrait, afin d'en fabriquer des amulettes souverains contre les maléfices4.
Sitôt après le retrait des eaux, la chronique des temps fabuleux plaçait
i. Haupt, Das Babylonische Nimrodepos, p. 141 143, 1. 105-205.
2. Bkrose, fragin. XV, XVI (Fr. Lk.xormant, Essai de Commentaire sur les fragments cosmogoniques de Bérose, p. 257-259, 337-338). Guyard a indique des survivances du personnage de Xisouthros dans le Khidhr de la légende arabe d'Alexandre et de la vie coranique de Moïse {Bulletin de la Religion Astyro-Baby Ionienne, dans la Bévue de V Histoire des Religions, t. I, p. 344-345); cf. A. Jerkxias, die Babytonisch-Assyrischcn Vorstellungen vont Leben nach de m Torfe, p. 81, note 1, M. Lidrarski, Wer ist Chadir? dans le Zeitschrift fïtr Assyriologie, t. IV, p. 104-116.
3. Bkrose, fragin. XV (Fr. Lenormant, Essai de commentaire sur les fragments cosmogoniques de Bérose, p. 259, 335-33G). La légende relative aux débris de l'arche avait passé dans la tradition juive du Déluge (Fr. Lknormant, les Origines de l'Histoire, t. II, p. 3-6). Nicolas de Damas contait, comme Bérose, qu'on les voyait encore au sommet du mont Baris (Fragmenta Hisloricorum Grsecorum, édît. MCller-Didot, t. III, p. 415, fragm. 76). Depuis lors on n'a cessé de les montrer tantôt sur un pic, tantôt sur un autre. On les indiquait à Chardin au cours du siècle passé (Voyages en Perse, t. VI, 2, 3; 4, 1 ; 6, i), et le souvenir n'en est pas perdu dans notre siècle (Macdonald-Kinneir, Travels in Asia Minor, Armenia and Kurdistan, p. 453). Des trouvailles de charbon et de bitume comme celles qu'on a faites au Gebel Djoudi, sur l'une des montagnes identifiées avec le ÏSisir, expliquent probablement plusieurs de ces traditions locales (G. Smith, Assyrian Discoveries, p. 108).
4. Fr. Lenormant a reconnu et signalé un de ces amulettes dans son Catalogue de la Collection de M. le baron de Behr, Aut. n° 80.