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LES ROIS D'APRÈS LE DÉLUGE, NÉRA, ÉTANA, NEMROD

l'avènement d'une dynastie nouvelle, aussi extraordinaire ou peu s'en faut que celle d'avant le déluge. Selon Bérose, elle était chaldéenne et comptait quatrevingt-six rois, qui avaient exercé le pouvoir pendant trente-quatre mille quatre-vingts ans : les deux premiers, Évêchous et Khomasbèlos, régnèrent deux mille quatre cents et deux mille sept cents ans, les derniers ne dépassèrent pas les limites d'une vie d'homme ordinaire. On essaya plus tard de les ramener tous à la vraisemblance, et l'on abaissa leur nombre à six, la durée de leurs règnes réunis à deux cent vingt-cinq ans1. C'était méconnaître leur caractère : noms et gestes, tout en eux n'est que mythe ou fiction irréductible à l'histoire. Ils fournissaient aux prêtres et aux poètes la matière de cent récits divers dont plusieurs sont parvenus jusqu'à nous par fragments. Les uns sont courts et servent de préambule à des prières ou à des formules magiques; les autres se développent longuement et peuvent passer pour de véritables épopées. Les dieux s'y mêlent et y jouent un grand rôle à côté des rois. C'est par exemple Néra, le maître de la peste, qui déclare la guerre aux humains pour les punir d'avoir méconnu l'autorité d'Anou. Il accable d'abord Babylone : « Les enfants de Babel ils furent des oiseaux et leur oiseleur ce fut toi ! — Au filet tu les prends, tu les enserres, tu les décimes, — héros Néra! » L'une après l'autre, il attaque les cités-mères de l'Euphrate et les oblige à lui rendre hommage, même Ourouk, « la demeure d'Anou et d'Ishtar, — la ville des hiérodules, des aimées et des courtisanes sacrées », puis il se tourne contre les peuples étrangers et il porte ses ravages jusqu'en Phénicie*. Ailleurs le héros Étana tente de s'élever au ciel, et l'aigle, son compère, s'envole avec lui sans pouvoir le faire réussir dans son entreprise8. Nemrod et ses exploits nous sont connus par la Bible*. * II fut un puissant chasseur devant l'Éternel, et c'est pourquoi l'on dit jusqu'à ce jour : Comme Nemrod, le puissant chasseur devant l'Éternel. Et le commencement de sa domination fut Babel, Erech, Accad et Calnéh, au pays de Shinéar. » Presque

1. Bérose, fragm. XI, Fragmenta HUtoricorum Grspcorum, éd. MCller-Didot, t. II, p. 503.

2. Les nombreux fragments de cette sorte d'épopée mythologique ont été découverts et traduits en partie par G. Smith (The Chaldxan Account of Genesis, p. 143-136; cf. W. B[oscawen], The Plague Legends of Chaldsea, dans le Babylonian and Oriental Record, t. I, p. 11-14). Ils ont été publiés et traduits en entier par Ed. J. Harpkh, die Babylonischen Legenden von Etana, Zu, Adapa, und Dibbarra, dans les Beitrâge zur Assyriologie, t. Il, p. 425-437.

3. Pour la légende d'fttana, voir plus loin les pages 698-700 de cette Histoire.

4. Genèse, X, 8, 10. Tout un cycle de légendes s'est formé autour de Nemrod chez les Juifs et chez les Musulmans. Il avait bâti la Tour de Babel (Joskphk, Ant. Jud., I, 4, § 2) ; il avait jeté Abraham dans une fournaise ardente et il avait essayé de monter au ciel sur le dos d'un aigle (Coran, Sour. XXIX, 23 ; Yaiout, Lex. Geogr., s. v. Ni/fer). Sayce {Simrod and the Assyrian Inscriptions, dans les Transactions de la Société d'Archéologie Biblique, t. 11, p. 248-249) et Grivel (Revue de la Suisse catholique, août 1871, et Transactions, t. 111, p. 136-144) voyaient dans Nemrod une forme héroïsee de Mardouk, le dieu de Babylone : la plupart des assyriologues actuels préfèrent, à l'exemple de Smith (The Chai-

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tous les traits que la tradition hébraïque lui attribue, nous les retrouvons dans Gilgamès, roi d'Ourouk et descendant du Shamashnapishtim qui avait vu le déluge1. Plusieurs copies du poème où un scribe, aujourd'hui sans nom, avait célébré ses exploits, existaient à Ninive, dans la bibliothèque royale, vers le milieu du vu" siècle avant notre ère; on les avait exécutées par ordre d'Assourbanabal, d'après quelque exemplaire plus ancien, et les fragments que nous en possédons, criblés qu'ils sont de lacunes, nous permettent de rétablir presque partout, sinon le texte même de l'original, mais la suite des événements*. On les partageait en douze épisodes, comme l'année en ses douze mois, et ce n'est point simple hasard si le vieil auteur babylonien a choisi cette coupe. Gilgamès, d'abord simple mortel patronné par les dieux, était devenu dieu lui-même et fils de la déesse Arourou* : « il avait vu l'abîme, il avait appris tout ce qu'on tient secret et qui est caché, même il avait apporté aux hommes la nouvelle de ce qui eut lieu dès avant le déluge4. » Le Soleil, qui le protégea pendant son temps d'humanité, l'avait assis à côté de lui sur le siège du jugement, et lui avait délégué l'autorité pour rendre des arrêts dont personne n'appelait : il étaitcomme un soleil au petit pied, devant qui les rois, les princes,

dxan Account of the Déluge, dans les Transactions de la Société d'Archéologie Biblique, t. 1, p. 205, et Assyrian Discoveries, p. 165-167), l'identifier avec le héros Gilgamès.

1. Le nom de ce héros se compose de trois signes que Smith rendit provisoirement par Isdubar, lecture qui, modifiée en Gishdhubar, Gistubar, est encore conservée par plusieurs assyriologues. On a proposé tour à tour Dhoubar, Namroûdou (Smith, The Eleventh Ta blet of the ïzdubar Legends, dans les Transactions de la Société d'Archéologie Biblique, t. II, p. 588), Anamaroutou, Noumarad, Namrasit, toutes formes qui tendent à montrer dans le nom du héros celui de Nerarod. Pinches a découvert, en 1890, ce qui parait être l'expression réelle des trois signes, Gilgamèsh, Gilgamès (Exit Gistubar, dans le Babylonian and Oriental Record, t. IV, p. 261); Sayce (The Hero of the Chaldwan Epie, dans The Academy, 1890, n° 966, p. 421) et Oppert (le Persée Chaldéen, dans la Revue a" Assyriologie, t. Il, p. 121-123) ont rapproché ce nom de celui de Gilgamos, héros babylonien, dont Élicn (Hist. Anim., XII, 21) nous avait conservé le souvenir. A. Jcremias (Izdubar-Ximrod, p. 2, note 1) se refuse encore à admettre et la lecture et l'identification.

2. Les fragments connus jusqu'à présent ont été réunis, coordonnés et publiés par Haipt, Dos Rabylonische Nimrodepos, Leipzig, in— i, 1884-1892, et dans les Reilrâgc zur Assyriologie, t. I, p. 48- 79, 94-152. On trouvera la nomenclature des principaux travaux dont ils ont été l'objet dans Bf.zold, Kurzgefassler Ueberblick, p. 171-173. Une analyse, accompagnée de traductions partielles, en a été donnée par A. Jeremias, hdubar-Nimrod, eine altbabylonische Heldensage, 1891, et une traduction complète en français par Sauvkplane, Une Épopée Babylonienne, Istubar-Gilgames, 1894 : je me suis borné presque partout à suivre l'arrangement proposé par MM. Haupt et Jeremias. Un fragment du catalogue des ouvrages mythologiques de la Bibliothèque de ISinive, découvert par Pinches et publié par Sayce (dans Smith, The Chaldxan Account of Genesis, 2* édit., p. 10 sqq.), met à côté du titre de notre poème le nom d'un certain Sinliqfounntni, que l'on a considéré comme en étant l'auteur (Fr. Lenormant, les Origines de l'Histoire, t. 11, p. 9-10, note); c'est peut-être simplement celui d'un des rapsodes qui la récitaient en public (A. Jeremias, Izdubar-Nimrod, p. 13; cf. Haupt, Collation der Izdubar-Legenden, dans les Deilrâge zur Assyriologie, t. I, p. 102, note 2).

3. Haipt, Dos Rabylonische Simrodepos, p. 8, 1. 30. Le rôle de la déesse Arourou est inconnu par ailleurs : peut-être doit-on la considérer comme étant une forme de Beltis, Btlit-ilâni, la dame des dieux (Jensen, Die Kosmologie der Babylonier, p. 294, note 1). Il serait possible que Gilgamès eût pour père Shamash, le dieu Soleil, qui le couvre de sa protection dans toutes les circonstances difficiles de son existence (G. Smith, The Chaldœan Account of Genesis, p. 174).

4. 1n Tablette, I. 1-6; cf., Haupt, Das Rabylonische Nimrodepos, p. 1, 6, 79. et dans les Beilrâge zur Assyriologie, t. I, p. 102-103, 318. Le fragment cité appartenait sûrement au début du poème et contenait un sommaire de tous les exploits que le héros passait pour avoir accomplis.

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