LA LÉGENDE DE C1LGAMËS
les grands de ce monde courbaient humblement la tète1. Les scribes avaient donc quelque droit à modeler sa vie sur celle de l'année et à le conduire à travers douze chants, de la façon dont le soleil promène sa course à travers les douze mois1.
L'histoire entière est au fond le récit de ses luttes contre Ishtar, et les premières pages nous le montrent déjà aux prises avec la déesse. Son portrait, tel que les monuments l'ont conservé, s'écarte singulièrement du type ordinaire : on dirait un spécimen d'une race différente, quelque survivant d'un peuple très ancien qui avait dominé dans les plaines de l'Euphrate, avant l'arrivée des tribus sumériennes et des Sémites". Le corps est grand, large, étonnamment musclé, à la fois vigoureux et agile; la tète grosse, osseuse, presque carrée, avec une face un peu plate, un nez massif et des pommettes saillantes, qu'une abondante chevelure encadre, et une barbe drue, bouclée symétriquement. Tout ce qu'il y a de jeune dans Ourouk la bien-gardée a été séduit par la beauté et par la force prodigieuse du héros;
les anciens de la ville se sont rendus auprès d'Ishtar et se plaignent à elle de l'abandon où la nouvelle génération les relègue. « H n'a plus de rival dans
1. L'identité Je Gilgamès avec le dieu accadien du feu. ou pluldt avec le Soleil, a été reconnue de» lu début par 11. Rawlinsou (dans The Athenasum, 187*. 7 décembre ; cf. Vu. Lt*oa«»M, Ici Première* Civilisation*, t. II. p. 64 sqq.; Saïce, Babylonian Literalnre, |). 27 sqq.), et admise depuis par presque tous les assyriologues (cf., en dernier lieu, A. Jebekus, hdubar-Nimrod, p. 3-S). l'ne tablette rapportée parC. Smith {Sa., 13111, 187"), signalée par Vr. Dclilzseh(dans le Tigialpitetcr de Lhol/ky, p. 105) et publiée par Haupt (Dos Babyloniiche Nimrodepoi, p. 93-94), contient les restes d'un hymne à Gilgnmes, - le roi puissant, le roi des Esprit! de la terre » (traduit par A. Je ru us, hdubar- Nimrod, p. 3-4, par Sitrviir-uiiE, Vite Épopée Babylonienne, p. ÎOfi-ïli. el en dernier lieu par Bhkawk*. Ilymtu to Gilgomet, dans le Babylonian and Oriental Record, t. VII, p. lîl sqq.).
2. L'identité des douze chants avec les douie signes du Zodiaque, découverte par H. Raulinson (Athenrum, 1872, " décembre), a été admise successivement par tous les assyriologues (l'a. LesobmsT, le* Première* Civilisation*, t. II, p. 67-81, el le* Origine* de l'Histoire, p. 238 sqq., note 4; S*ice. Babylonian Literature, p. Î7 sqq.; HinrT, Der Kcilintchriftlicht Suitfluthberichl, p. 10-11, 44, noies 10-11), par quelques-uns avec certaines réserves (A. Jereiias, hdubar-Nimrod, p. G6-68 ; Siivmljke, Une Epopée Babylonienne, p. LXII-LXIX).
3. Smith (The Chaldœan Account af Geneii*. p. 194) avait remarqué la différence qu'il y a entre les représentations rie Gilgamèa el 1c type des gens rie Habvlone : il en concluait que le béros étail d'origine éthiopienne. Homme! (Geichichle Babylonien* u.id At*yrien*. p. ïfl!) déclare que ses traits n'ont l'aspect ni sémitique, ni sumérien, et qu'ils soulèvent un problème ethnologique insoluble.
i. Dcitin de Faucher-Gudin d'après te bat-relief aiiyrïen de Khortabad au Mutée du Louvre (A. Di LoNCPiaiES, Notice de* Antiquité* aiiyriennei, 3' éd.. p. 28-30, n» 4, S).
leur cœur, mais tes sujets sont conduits au combat et Gilgamès ne renvoie pas un enfant à son père. Nuit et jour ils crient après lui : « C'est lui le pasteur d'Ourouk la bien-gardée\ il est son pasteur et son maître, lui le puissant, le parfait, le sage*. » Les femmes elles-mêmes n'ont pas échappé à l'entraînement général : « il ne laisse pas une seule vierge à sa mère, une seule fille à un guerrier, une seule épouse à son maître. » Ishtar entendit leur plainte, les dieux l'entendirent et ils crièrent vers la déesse Arourou à haute voix : « C'est toi, Arourou, qui l'as enfanté; crée-lui maintenant son homme qu'il puisse rencontrer au jour qui lui plaira, afin qu'ils se battent l'un avec l'autre et qu'Ourouk soit délivrée. » Quand Arourou les entendit, elle créa en son cœur un homme d'Anou. Arourou lava ses mains, prit un morceau d'argile, le jeta à terre, le pétrit et créaÉabani, le batailleur, le haut rejeton, l'homme de Ninib8, dont le corps entier est couvert de poils, dont la chevelure est longue comme celle d'une femme; les mèches de ses cheveux se hérissent sur sa tête comme au dieu des blés, il est revêtu d'un habit semblable à celui du dieu des champs, il paît avec les gazelles, il se désaltère aux abreuvoirs avec les animaux des champs, il s'ébat avec les bêtes des eaux*. » Ëabani est souvent représenté sur les monuments : il a les cornes de la chèvre, les jambes et la queue d'un taureau5. Non seulement il possédait la force d'une brute, mais son intelligence embrassait tout, le passé comme l'avenir; il aurait peut-être triomphé de Gilgamès si Shamash n'avait réussi à les attacher l'un à l'autre d'un lien d'amitié indissoluble. Le difficile était de rapprocher les deux amis futurs et de les mettre l'un en face de l'autre sans qu'ils en vinssent aux mains : le dieu dépêcha son courrier
1. Ourouk soupouri ne se rencontre guère que dans le poème de Gilgamès. Cette expression paraît signifier Ourouk la bien-gardée (A. Jeremias, Izdubar-Nimrod, p. 9); c'est une formule analogue
Kahirah-el-Mahrouisah des écrivains arabes, pour désigner le Caire.
2. Haupt, Das Babylonische Nimrodepos, p. 8, I. 21-26, cf. p. 79, 1. 10-16. Le texte est mutilé et ne peut être rendu que par à peu près. Smith (Astyrian DUcotvrica, p. 168-169) avait d'abord pensé que le poème commençait par le récit d'un siège d'Ourouk, d'une délivrance de la ville par Gilgamès, et de l'élévation subite de Gilgamès à la dignité de roi; il s'aperçut plus tard de son erreur (The Clialdsran Account of Genesit, 183-185) et il adopta pour les fragments des premières tablettes l'arrangement qui a été accepté jusqu'aujourd'hui parles assyriologues (cf. A. Jeremias, Izdubar-Nimrod, p. 14 sqq., Sauvkplane, Une Épopée Babylonienne, p. 4 sqq.).
3. Ninib est entre autres choses le dieu des laboureurs : Y homme de Ninib est donc, à proprement parler, un paysan, un homme des champs (A. Jeremias, Izdubar-Nimrod, p. 46, note 16).