‹ Histoire ancienne des peuples de l'Orient classiqueChapitre 275 sur 374 · ANTIQUITÉ DU POÈME DE GILGAMÈS · texte numérisé non relu

ANTIQUITÉ DU POÈME DE GILGAMÈS

le preux, l'entendit, il creva le caveau funéraire, il ouvrit le sol, il fit sortir du sol l'esprit d'Éabani comme un coup de vent1. » Gilgamès l'interroge et lui demande avec anxiété quelle est la fortune des morts : « Dis, mon ami, dis, mon ami, ouvre la terre, et ce que tu vois dis-le. — Je ne puis te le dire, mon ami, je ne puis te le dire; si j'ouvrais la terre devant toi, si je te disais ce que j'ai vu, l'effroi te terrasserait, tu t'affaisserais, tu pleurerais. — L'effroi me terrassera, je m'affaisserai, je pleurerai*, mais dis-le-moi. » Et le spectre lui dépeint les tristesses du séjour et les misères des ombres. Ceux là seuls jouissent de quelque bonheur qui tombèrent les armes à la main et qu'on ensevelit solennellement après le combat; les mânes oubliés des leurs succombent à la faim et à la soif. « Sur un lit de repos il est étendu, buvant de l'eau limpide, qui a été tué dans la bataille. — Tu l'as vu? — Je l'ai vu; son père et sa mère lui supportent la tête, et sa femme se penche sur lui gémissant. Mais celui dont le corps reste oublié dans les champs, — Tu l'as vu? — Je l'ai vu; son âme n'a point de repos dans la terre. Celui dont l'âme n'a personne qui s'occupe d'elle, — Tu Tas vu? — Je l'ai vu; le fond de la coupe, les restes du repas, ce qu'on jette aux ordures dans la rue, voilà ce qu'il a pour se nourrir!8 »

Ce long poème n'est pas né tout entier, ni d'un seul coup, dans l'imagination d'un seul homme. Chacun des épisodes en répond à quelque légende isolée qui courait sur Gilgamès ou sur les origines d'Ourouk la bien-gardée : la plupart gardent sous leur forme plus récente un air d'antiquité extrême, et, s'ils ne se rattachent pas à des événements précis de la vie d'un roi, peignent vivement divers incidents de la vie du peuple*. Ce ne sont point, comme on le dit, des animaux mythologiques, ces lions, ces léopards ou ces urus gigantesques contre lesquels Gilgamès et son fidèle Éabani mènent si rude guerre5. Leurs pareils paraissaient de temps en temps dans les marais de la Chaldée et prouvaient leur existence aux habitants des villages voisins, par autant de ravages que certains lions ou certains tigres en commettent aujour-

1. Haitt, Die zwolfte Tafcl, p. 61, 1. 23-28. Boscawen, Notes on the Religion and Mythology of the Assyrians, dans les Transactions de la Société d'Archéologie Biblique, t. IV, p. 282, compare justement cette scène à l'évocation de Samuel par la pythonisse d'Kndor (/ Samuel, XXVIII, 7-25).

2. Hai'pt, Die zwolfte Tafel des Rabylonischen Simrodepos, p. 03, I. 1-6.

3. Haupt, Die zwolfte Tafel, p. 51, "l. 1-10, et p. 65, l. 2-12. Cf., p. 114-115 de cette Histoire, les idées analogues qui avaient cours en Egypte sur la destinée du mort que les siens laissaient sans ressources : le double égyptien avait pour se repaître les mêmes rebuts que l'àme chaldéenne.

4. G. Smith (The Clialdsean Account of Genesis, p. 173-190), identifiant Gilgamès avec ISemrod, croit d'autre part que Nemrod fut un roi réel qui régnait en Mésopotamie vers 2250 av. J.-C; le poème renfermerait donc, suivant lui, des épisodes plus ou moins embellis de la vie d'un souverain.

5. Sur les lions actuels de la Chaldée et sur l'effroi qu'ils inspirent aux indigènes, voir Loftus, Travelsand Researchcs in Ckaldxa and Susiana, p. 212-241, 259-262); cf. p. 558 de cette Histoire.

:v^ LA CHALDÊE primitive.

d hui dans l'Inde ou dans le Sahara. Aux bords de l'Euphrate, comme sur les mo$ du Nil. comme chez tous les peuples à demi plongés encore dans la barbarie* c'était le devoir des chefs d'aller les combattre corps à corps et de se dévouer tour à tour, jusqu'à ce que l'un d'eux plus heureux ou plus fort triomphât de ces brutes endiablées. Les rois de Babylone et de Ninive firent plus tard un plaisir de ce qui était une nécessité d'office pour leurs prédécesseurs lointains : Gilgamès n'en est pas encore là, et le sérieux, la crainte même a\ec laquelle il livre bataille aux bêtes nous montre combien haut remontent les parties de son histoire qui traitent de ses exploits en chasse. Ils sont représentés sur le cachet de princes qui régnaient par delà le troisième millénaire avant notre ère1, et l'œuvre des graveurs archaïques coïncide si minutieusement avec celle du scribe presque moderne qu'elle en est comme l'illustration préméditée ; elle reproduit si constamment et avec si peu de variété les images des monstres, de Gilgamès et de son fidèle Éabani, que les épisodes correspondants du poème devaient déjà exister tels que nous les connaissons, sinon pour la forme, au moins par le fond. D'autres sont plus récents, et il semble bien que l'expédition contre Khoumbaba renferme des allusions aux invasions élamites* dont la Chaldée eut tant à souffrir vers le xxc siècle. Comme la Geste de Gilgamès, les traditions que nous possédons sur les temps qui suivirent le déluge renfermaient des éléments fort anciens, que les scribes ou les conteurs avaient combinés de façon plus ou moins adroite autour d'un nom de roi ou de divinité. La chronique fabuleuse des cités de l'Euphrate existait ainsi par morceaux, dans la mémoire du peuple ou dans les livres des prêtres, avant même que leur histoire primitive commençât; les savants qui la recueillirent sur le tard n'eurent guère qu'à choisir parmi les matériaux qu'elle leur fournissait, pour obtenir des annales suivies où les âges les plus vieux différaient des plus récents par une ingérence plus fréquente et plus directe des puissances du ciel aux choses de la terre. Chaque cité avait naturellement sa version, où ses dieux protecteurs, ses héros et ses princes remplissaient les premiers rôles. Celle de Babylone rejeta les autres dans

1. Ainsi le cachet du roi Shargaiii-shar-ali (Menant, Recherches sur la Glyptique orientale, t. I, p. 73; Catalogue de la Collection de Clercq, t. I, pi. V, 40), celui d'un scribe attaché au roi Binganishar-ali (Menant, Recherches sur la Glyptique orientale, t. 1, p. 75-76) et plusieurs autres que Menant a décrits ou reproduits avec soin dans ses Recherches sur la Glyptique orientale, t. I, p. 77 sqq.

4. Smith avait cru pouvoir rétablir d'après ce fait une partie de l'histoire chaldéenne : lzdubar- INcmrod aurait été vers 44i>0 le libérateur de Babylone opprimée par l'Klam, et la date de fondation d'un grand empire babylonien coïnciderait avec celle de sa victoire sur les Elamites (The Chaldxan Account of Genesis, p. 188-100, 407). Les annales d'Assourbanabal (G. Smith, The II is tory of Assurhanipal, p. 434-430, 4,'»0-431) nous apprennent en effet qu'un roi élamite, koudournankhoundi, a\ait pillé Ourouk, vers 4480 avant notre ère, et transporté à Suse une statue de la déesse Ishtar.

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