LES DÉESSES : MYLITTA ET SON CULTE IMPUR
qu'on employât pour s'adresser à eux, sous quelque vocable qu'on les appelât, ils ouvraient l'oreille et répondaient favorablement aux sommations des dévots. Sumériens et Sémites, les dieux n'étaient pas plus qu'en Egypte des personnes abstraites, présidant métaphysiquement aux forces delà nature1. Chacun d'eux enfermait en soi l'un des éléments principaux dont notre univers se compose, la terre, les eaux, le ciel, la lune, le soleil, les astres qui tournent autour de la montagne terrestre. La vie du monde ne résulte pas d'un ensemble de phénomènes produits par des lois immuables : elle n'est qu'une série d'actes volontaires, accomplis par des êtres d'une intelligence et d'une puissance inégale. Chacune des parties du grand tout est un dieu, et ce dieu est un homme, un Chaldéen, d'essence plus durable et plus fine que les autres Chaldéens, mais pourvu de leurs instincts et agité de leurs passions. Il lui manque d'ordinaire cette élégance de formes un peu grêle et cette bonté d'âme un peu molle qu'on remarque au premier coup d'oeil chez les dieux de l'Egypte : il a les larges épaules, le buste trapu, les muscles saillants des peuples sur lesquels il règne, leur esprit emporté et violent, leur sensualité brutale, leur tempérament cruel et belliqueux, leur hardiesse dans la conception des projets et leur ténacité impitoyable dans l'exécution. Les déesses se modèlent de même à l'image des dames et surtout des reines chaldéennes. La plupart d'entre elles ne sortent point du harem, et ne témoignent d'autre ambition que de devenir mères le plus possible, et le plus vite. Celles qui rejettent ouvertement cette contrainte sévère, et qui prétendent tenir leur rang à côté des dieux, semblent perdre toute retenue en dépouillant le voile : elles roulent, comme Ishtar, de l'extrême chasteté dans la débauche la plus vile, et elles imposent à leurs fidèles la vie désordonnée qu'elles-mêmes avaient menée. « Toute femme née au pays doit se rendre une fois en sa vie dans l'enceinte du temple d'Aphrodite, s'y asseoir et s'y livrer à un étranger. Beaucoup parmi les plus riches sont
]. Le cadre général des religions chaldéo-assyriennes a été reconstitué d'un seul coup par les assyriologues de la première heure : il se trouve déjà tout tracé dans les deux mémoires de Hincks, On the Assyrian Mythology (dans les Memoirs of the Irish Academy, novembre 1854, t. XXII, p. 405- 422), et de II. Rawli.nson, On the Religion of the Babylonians and Assyrians (dans YHerodotus de G. Kawlinson, 2* éd., t. I, p. 480-547). Il fut considérablement élargi par les recherches de Fr. Lenormant, dans son Essai sur les fragments rosmogoniques de Bérose, et surtout dans ses deux ouvrages sur la Magie chez les Chaldéen» et les Sources Accadicnnes, et sur la Divination et la science des présages. Depuis lors, bien des erreurs ont été corrigées et bien des faits nouveaux ont été signalés par les assyriologues contemporains, toutefois personne n'a essayé encore de donner une exposition complète de ce qu'on sait jusqu'à présent sur la Mythologie chaldéenne et assyrienne : il faut se contenter des résumés publiés par Fr. Lknorwant, Histoire Ancienne des peuples de l'Orient , 6- édit., t. VI, par MAhdter-Delitzsch, Geschichte Babyloniens und Assyriens, 4* éd., p. 43-53, par Ed. Meykh, Geschichte des Aller! hurns, t. I, p. 174-183, en attendant que le grand ouvrage de Tielk, Histoire de la Religion dans l'antiquité jusqu'à Alexandre le Grand, ait achevé de paraître dans une langue plus accessible à la majorité des savants que le hollandais ne l'est aujourd'hui.
trop fières pour se mêler aux autres et y vont prendre place dans des chariots fermés, suivies d'un grand train d'esclaves. Le plus grand nombre s'assoient sur le parvis sacré, la tête ceinte d'une tresse de cordes, — et il y a toujours là grand foule, les unes venant, les autres s'en allant; des cordes ménagent des avenues en tout sens parmi ces femmes, et les étrangers y défilent pour faire leur choix. Une femme qui s'est installée ne peut plus retourner chez elle, tant qu'un étranger ne lui a pas jeté une monnaie d'argent sur les genoux et ne l'a pas emmenée avec lui hors les limites du sol sacré. En jetant la monnaie, il prononce ces paroles : « Puisse la déesse Mylitta te rendre heureuse! » — Or Aphrodite s'appelle Mylitta chez les Assyriens. La monnaie d'argent est de n'importe quelle valeur, et nulle ne peut la refuser : c'est interdit par la loi, car, une fois jetée, elle est sacrée. La femme va avec le premier homme qui lui donne de l'argent et ne repousse personne. Une fois qu'elle s'en est allée avec lui, et qu'elle a ainsi contenté la déesse, elle rentre chez elle, et dès lors on aurait beau lui offrir la plus forte somme, on n'obtiendrait plus rien d'elle Celles des femmes qui sont grandes et belles en ont vite fini, mais souvent les laides demeurent longtemps avant de pouvoir satisfaire à la loi : quelques-unes ont dû attendre trois et quatre années dans l'enceinte1. » Cette coutume subsistait encore au ve siècle avant notre ère, et les Grecs qui visitèrent Babylone en ce temps-là l'y virent en pleine vigueur.
Quand les dieux, après avoir été la matière même de l'élément qu'on leur attribuait, en devinrent successivement l'esprit, puis le roi', ils continuèrent d'abord d'y résider : on les isola de lui par la suite, on leur permit de s'aventurer chacun sur le domaine de l'autre, d'y séjourner, d'y commander même, comme ils auraient fait chez eux, et l'on finit par réunir la plupart d'entre eux au firmament. Bel le seigneur de la terre, Ëa le chef des eaux, montèrent au ciel, qui ne leur appartenait point, et s'y installèrent à côté d'Anou : on y montrait les voies qu'ils s'y étaient frayées le long de la voûte, pour inspecter leur royaume des hauteurs lointaines où on les avait transportés, celle de Bel au tropique du Cancer, celle d'Éa au tropique du Capri-
1. Hérodote, I, cxcii; cf. Strabon, XVI, p. 1058, qui probablement s'est borné à citer dans ce passage Hérodote ou quelque historien inspiré d'Hérodote. On rencontre une allusion directe à la même coutume dans la Bible, au Livre de Baruch : « Les femmes, ceintes de cordes, sont assises par les rues, brûlant du son en guise de parfums; mais si quelqu'une d'entre elles, emmenée par un passant de hasard, a commerce avec lui, elle reproche à sa compagne de ne pas avoir été jugée aussi bien qu'elle et de ne pas avoir brisé sa corde » (ch. vi, 43).
2. Fr. Lksormant. la Magie chez les Chaldéens, p. 144 sqq., où l'auteur montre comment Ana-Anou, après avoir été d'abord le Ciel même, la voûte étoilée étendue au-dessus de la terre, devient successivement l'esprit du Ciel (Zi-ana) et enfin le seigneur suprême du monde : d'après Lenormant, ce seraient surtout les Sémites qui auraient transformé l'esprit primitif en un véritable dieu-Roi.