‹ Histoire ancienne des peuples de l'Orient classiqueChapitre 295 sur 374 · LES FETICHES ET LES DIEUX FAMILIERS · texte numérisé non relu

LES FETICHES ET LES DIEUX FAMILIERS

reconnus, on les plaçait sur l'autel et on les adorait avec autant de piété

qu'une statue même. Les animaux ne devinrent jamais l'objet d'un culte

régulier comme en Egypte : certains d'entre eux pourtant, le taureau, le lion,

tenaient de près aux dieux, et les oiseaux trahissaient inconsci

ment par le vol ou par le cri les secrets de l'avenir1. Ajoutez c

chaque maison possédait ses dieux familiers, auxquels elle ré

tait des prières ou versait des libations soir et matin, et do

les images, présentes au foyer domestique, le défendaient contre

les embûches du mauvais1. Les religions d'Etat, que tous les

habitants d'une même cité, depuis le roi jusqu'au dernier des

esclaves, devaient pratiquer solennellement, ne représentaie

en réalité pour les Chaldéens que la moindre partie de leur v

religieuse : elles contentaient une douzaine de dieux, les pli

grands sans doute, mais elles laissaient de côté, ou peu se

faut, tous les autres, dont la colère s'éveillait dangereuse quan

on les négligeait entièrement. Les religions particulières complé

taient les religions publiques, en assurant des fidèles à la plupai

de ces oubliés, et elles compensaient ainsi, par les œuvres de I

dévotion privée, l'impuissance de la communauté à leur rendre

ouvertement un hommage officiel.

L'idée de ramener tant d'êtres à un seul être qui réunirait en lui toutes leurs substances et l'ensemble de M 11[im| leurs facultés, si elle traversa jamais l'esprit de quelque nmunx* . théologien, ne se répandit point chez le peuple : on n'a signalé nulle part encore, entre les milliers de tablettes ou d'inscriptions sur pierre où sont enregistrées les prières et les formules magiques, un document qui traite de l'existence du dieu unique ou qui contienne une allusion lointaine à l'unité de

aujourd'hui au Xuscc du Louvre; cf. Heiieï, la Lance colottalc d'hdouhar et le» nouvelle* fouille/ de M. de Sariec, dans les Complet rendue de l'Académie de» Inicriptions et Ileltet-Lcttret, 189S. 1. XXI. p. 3lir, sqq.

I. Les formes animale* son! restreintes presque toutes soit au* génies, soit aut constellations, soit aux formes secondaires des grandes divinités : Ëa pourtant est représenté sous la ligure d'un homme a queue de poisson ou d'un homme vêtu d'un poisson, ne qui semblerait indiquer qu'à l'origine ou le considérait comme un poisson véritable. Sur les facultés prophétiques que les prêtres attribuaient aui oiseau», cf. Fa. I.e.iomum, la Divination chei let Chaldêen», p. Si sqq.

t. Les images de ces dieui étaient des amulettes dont la présence seule repoussait les mauvais esprits. On en a trouvé à Khorsabad qui étaient enterrés sous le seuil des portes de la ville (Plac*, jVtitîtie et t'A—yrie, t. I, p. 198 sqq.). Une tablette bilingue du British Muséum nous a conservé une formule de consécration destinée à donner la puissance souveraine à ces statue Ile s protectrices [Vu. Lwomjurt, Eluda aecadienne», I. H. p. 167-177, et t. III, p. 101-106).

3. Denin de Faueher-Gudin, d'après ta figurine m terre cuite d'époque attyrîcnnc du Mutée du Louvre (cf. A. dï Lonr.piiBren. Notice de» Antiquité» attyrUnaei, 3* éd.. p. 57, u- 4B!).

Dieu1. On y rencontre, il est vrai, beaucoup de passages où telle et telle divinité vante sa force, rabaisse éloquemment celle de ses rivaux et termine son discours par l'injonction de n'adorer que lui : « Homme qui viendras par la suite, fie-toi en Nébo, en aucun autre dieu ne te fie'! » Les termes qu'elle emploie pour ordonner aux races futures d'abandonner le reste des immortels en faveur de Nébo, prouvent combien ceux-là même qui se targuaient d'être l'homme d'un seul dieu se sentaient éloignés de croire à l'unité de dieu. Ils admettaient volontiers que l'idole de leur choix l'emportait de beaucoup sur les autres, mais ils ne songeaient pas à proclamer qu'elle les avait absorbées toutes en soi, et qu'elle demeurait seule en sa gloire vis-à-vis du monde, sa créature. A côté d'eux, un habitant de Babylone en disait autant et plus de Mardouk, le patron de sa ville natale, sans pourtant cesser de croire à l'indépendance réelle et à la royauté de Nébo. « Quand ta puissance se manifeste, qui s'y soustrait? — Ta parole est un filet souverain que tu déploies au ciel et sur la terre : — il s'abat sur la mer, et la mer se retire, — il s'abat sur la plaine, et les champs mènent grand deuil, — il s'abat sur les hautes eaux de l'Euphrate, et la parole de Mardouk y trouble la crue. — 0 Seigneur, tu es souverain, qui te résiste? — Mardouk, parmi les dieux qui portent un nom, tu es souverain8. » Mardouk est le roi des dieux pour son fidèle, il n'est pas le seul dieu. Les divinités de marque recevaient de la même manière l'assurance de leur omnipotence, mais leurs zélateurs les plus fervents ne les considéraient pas pour cela comme la divinité unique et solitaire, dont l'existence et l'empire excluaient l'existence et l'empire des autres. Leur élévation simultanée au rang suprême ne fut pas cependant sans influer grandement sur l'idée qu'on se faisait de leur nature. Anou, Bel, Ëa, pour ne parler que de ceux-là, étaient au début des personnages incomplets, bornés, emprisonnés chacun dans un concept unique, et réduits aux attributs qu'on jugeait indispensables à l'exercice de leur pouvoir dans un champ limité, au ciel, sur la terre, dans les eaux ; en prenant tour à tour le dessus sur leurs rivaux, ils durent revêtir les qua-

1. Le dieu suprême que les premiers assyriologues avaient cru retrouver et qu'ils appelaient II, Hou, Rà (H. Rawlimson, On the Religion of the Babylonian* and Assyrians, dans YHerodotus de G. Rawlinson, 2e éd., t. I, p. 482, cf. G. Rawlinson, The Five Great Monarchies, îm éd., t. I, p. 1 14- 115; Fr. Lemormant, Essai de Commentaire sur les fragments cosmogoniques de Bérose, p. 63-04, les Dieux de Baby lotie et de l'Assyrie, p. 4-5), n'existe pas plus que le dieu souverain dont les égyptologues avaient imaginé la présence au sommet du panthéon égyptien.

2. Inscription de la statue du dieu Nébo, du temps de Rammannirari III, roi d'Assyrie, aujourd'hui conservée au British Muséum; Rawmnson, Cun. Ins. W. As., t. I, pi. 35, n° H, 1. 12.

3. Rawlinsom, Cun. Ins. W. As., t. IV, pi. 26, n° IV, I. 1-22; cf. les traductions de ce texte qui ont été données en français par Fr. Lenormant, la Magie chez les Chaldéens, p. 175, et Études accadiennrs, t. II, p. 119-123, t. III, p. 41-43, en allemand par Deutzsch-MCrdter, Geschichte Babyloniens und Assyriens, 2« éd., p. 37, et en anglais par Sayce, The Religion of the Ancient Babylonians, p. 497.

Page 1