‹ Histoire ancienne des peuples de l'Orient classiqueChapitre 296 sur 374 · LES ALLIANCES DES DIEUX · texte numérisé non relu

LES ALLIANCES DES DIEUX

lités qui leur permettaient de les régenter chacun dans son domaine. Leur être s'élargit, et de dieux du ciel ou de la terre ou des eaux qu'ils étaient, ils devinrent les dieux du ciel et de la terre et des eaux tout à la fois : Anou régna chez Bel et chez Ea comme chez lui, Bel joignit à la sienne propre l'autorité d'Anou et d'Éa, Ëa traita Anou et Bel du même sans-gêne qu'ils l'avaient traité, et cumula leur suprématie avec la sienne. Leur personne se composa désormais de plusieurs couches stratifiées : elle conserva comme noyau l'être qu'ils étaient au début, mais elle y superposa les caractères particuliers à tous les dieux au-dessus desquels on l'exaltait successivement. Anou s'adjugea un peu du tempérament de Bel et de celui d'Ëa, et ceux-ci lui empruntèrent en échange bien des traits de sa physionomie. Le même travail de nivellement qui changea la face des divinités égyptiennes, et qui les transfigura peu à peu en variantes locales d'Osiris et du Soleil, s'opéra presque aussi fortement sur les Chaldéennes : celles où s'incarnaient la terre, les eaux, les astres, le ciel, parurent désormais se tenir de si près qu'on est presque tenté de les considérer comme les doublets d'un seul dieu, adoré sous des noms différents selon les lieux. Leur caractère primitif ne ressort pleinement que si on les débarrasse du vernis uniforme qui les recouvre.

Les dieux-ciel et les dieux-terre avaient été plus nombreux au début qu'ils ne furent par la suite. On reconnut toujours comme tels Anou, le firmament inébranlable, et Bel l'Ancien, le seigneur des hommes, le sol sur lequel ils vivent, au sein duquel ils s'engloutissent après la mort; mais d'autres, qui avaient perdu en tout ou en partie leur caractère premier aux époques historiques, Nergal1, Ninib1, Doumouzi3, ou parmi les déesses Damkina4, Ésharra5, Ishtar elle-même6, avaient commencé par représenter la terre ou l'un de ses

1. Cette donnée, qui ressort des diverses fonctions attribuées à Nergal, est repoussée très énergiquement par Jf.nsen, Die Kosmologie der Babylonier, p. 481-484; d'après lui, Nergal serait, dès l'origine, ce qu'il fut certainement par la suite, le Soleil de l'été ou du raidi, brûlant et meurtrier.

2. Ninib et son double Ninghirsou sont des dieux de la culture et de la fertilité, partant des dieux de la terre, comme leur mère fisharra, le sol fécond qui produit les moissons et qui engraisse les bestiaux (Jenses, Die Kosmologie der Babylonier, p. 61, 199); cf. p. 576, note 3, de cette Histoire.

3. Doumouzi, Dououzi, le Tammouz des Sémites occidentaux, était à la fois un dieu de la terre des vivants et de la terre des morts, de préférence celui qui fait pousser la végétation et qui verdit la terre au printemps (Jenses, Die Kosmologie der Babylonier, p. t97, 225, 227, 480).

4. Damkina, Davkina, la AavxTj des transcriptions grecques, est une des rares déesses dont le caractère de Terre soit reconnu presque unanimement par les assyriologues qui se sont occupés d'études religieuses (Lenormant, la Magie chez les Chaldéens, 148, 183; Hommel, Die Semilischen Volk*r, p. 375-376; Sayce, The Religion of the Ancient Babylonians, p. 139, 264-265) : son nom Dam-ki est composé de manière à signifier littéralement la maîtresse de la terre.

5. Sur la qualité de divinité du sol que possède à n'en pas douter la déesse Ésharra, cf. ce que dit Jensen, Kosmologie der Babylonier, p. 195-201.

6. C'est la théorie fort ingénieuse de Tiele, établie sur la légende de la descente d'Ishtar aux Enfers (Tiele, la Déesse Ishlar surtout dam le mylh* babylonien, dans les Actes du VI* Congrès International des Orientalistes, t. II, p. 493-506). Elle a été adoptée par Sayce, Tlic Religion of

aspects principaux, Nergal et Ninib, les agents de la culture et les protecteurs de la glèbe, Doumouzi, le sol printanier, dont la parure se flétrit aux premières atteintes de Tété, Damkina, l'humus uni à l'eau fécondante, Ésharra, le champ où germent les moissons, lshtar, la motte qui reverdit après les feux de la canicule et les froids de l'hiver. Tous ces personnages avaient subi à des degrés inégaux le sort qui attend chez la plupart des peuples ces vieilles divinités chthoniennes, trop vastes et trop ondoyantes en leurs manifestations pour qu'on pût en serrer l'idée de près ou en dessiner une image précise, sans les limiter et sans les amoindrir. De nouveaux maîtres avaient surgi, moins immenses et d'un contour moins flou, par suite plus faciles à embrasser d'un seul regard et à définir dans leur action réelle ou supposée, le soleil, la lune, les astres immobiles ou voyageurs. La lune note le temps, distingue les mois, conduit les années, la vie entière des cités et des hommes dépend de la régularité de ses mouvements : on fit d'elle ou de l'esprit qui l'animait le père et le roi des dieux, mais elle obtint presque partout une suzeraineté de convention plutôt qu'une supériorité réelle, et le Soleil, son vassal théorique, compta plus de fidèles que cette pâle et froide majesté. Les uns l'adoraient sous son titre courant de Shamash, comme Rà en Egypte, les autres l'appelaient Mardouk, Ninib, Nergal, Doumouzi, pour ne citer que les plus connus de ses noms. Nergal n'avait à l'origine rien de commun avec Ninib, et Mardouk différait de Shamash comme de Ninib, de Nergal ou de Doumouzi, mais le mouvement qui poussa tant de divinités égyptiennes étrangères l'une à l'autre, entraîna les Chaldéennes à muer peu à peu de nature et à s'ensoleiller. Chacune d'elles fut d'abord un soleil complet et réunit en soi toutes les vertus innées au Soleil, l'éclat et l'empire sur le monde, la chaleur douce et bienfaisante, l'ardeur féconde, la bonté, la justice, l'esprit de vérité et de paix, puis les vices incontestables qui obscurcissent certains côtés de son être, l'emportement de ses flammes à midi et pendant l'été, la dureté inexorable de ses volontés, son humeur batailleuse, sa brutalité irrésistible, sa cruauté. Elles perdirent ensuite ce caractère uniforme et s'en partagèrent les attributs : si Shamash demeura le Soleil en général1, Ninib se restreignit à n'être plus, à l'exemple d'Harmakhis l'Égyptien, que le Soleil à son lever et à son coucher*,

the Ancient Rabylonians, p. 251, et se présente avec une grande apparence de vraisemblance : le caractère aiderai d'Ishtar lui viendrait de l'alliance qu'elle contracta avec Ànounit.

1. Shamash est, comme Râ en égyptien (cf. p. 88, note 1, de cette Histoire), le mot même qui signifie Soleil dans la langue courante : il est transcrit Sato; (Heztchius, s. v. /.) par les Grecs.

2. Lenormant lui avait attribué le caractère du « Soleil ténébreux et nocturne, du Soleil [dans l'hémisphère inférieur • (Essai de Commentaire sur les Fragments Cosmogoniqves de Bérose, p. 113).

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