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LA LUNE ET LE SOLEIL

le Soleil dans les deux horizons. Nergal devint le Soleil fiévreux et destructeur de Tété1. Mardouk se changea au jeune Soleil, le Soleil du matin et du printemps1; Doumouzi fut, comme Mardouk, le Soleil avant Tété3. Leurs qualités morales se ressentirent naturellement de ce rétrécissement de leur personne matérielle, et la physionomie qu'on leur prêta d'après leurs fonctions s'écarta sensiblement de celle qu'on attribuait jadis au type unique dont ils dérivaient. Ninib se montre vaillant, hardi, querelleur : c'est un soldat qui ne rêve que lutte et beaux faits d'armes*. Nergal joint à la bravoure une férocité sournoise : il ne se contente pas d'être le roi des batailles, il est aussi la peste qui fond à l'improviste sur le pays, la mort qui survient comme un voleur et qui emporte sa proie avant qu'elle ait eu le temps de se mettre en défense5. Mardouk joint la sagesse au courage et à la force : il attaque les méchants, protège les bons et use de sa puissance pour faire triompher l'ordre et la justice8. Une légende fort ancienne, qui s'est développée plus tard très abondamment chez les Cananéens, racontait la passion malheureuse d'Ishtar pour Doumouzi. La déesse s'égarait chaque année d'une fureur nouvelle, mais la

Delitzsch préfère reconnaître en lui le Soleil du sud, le Soleil du midi, qui dévore et détruit tout (Delitzscr-MOrdter, Geschichle Babyloniens und Assyriens, 2* éd., p. 33). Amiaud, revenant en partie à l'opinion de Lenormant, croyait que Ninib est le Soleil caché derrière les nuages et combattant contre eux, un Soleil obscur, mais obscur pendant le jour (Amiaud, Sirpourla d'après les inscriptions de la collection de Sarzec, p. 18-19). Enfin Jensen conclut la longue dissertation qu'il a consacrée à l'étude de ce dieu (Die Kostnologie der Babylonier, p. 457-475) en déclarant que • le Soleil du Matin à l'horizon, étant égal en apparence au Soleil du soir à l'horizon, fut identifié avec celui-ci », en d'autres ternies que Ninib est le Soleil à son lever et à son coucher, l'analogue de l'Harmakhis égyptien, Harmakhouiti, l'Horus dans les deux Horizons du ciel (cf. p. 138 de cette Histoire).

1. Le caractère solaire de Nergal, au moins aux époques postérieures, est admis par tous les Assyriologues, mais avec des nuances. Les rapports évidents que l'on a constatés entre Ninib et lui (Fr. Lenormant, Essai de Commentaire sur les fragments cosmogoniques de Bèrose, p. 123-123) ont inspiré à Delitzsch l'idée qu'il est aussi le Soleil ardent et destructeur (Delitzsch-MCrdter, Geschichle Babyloniens und Assyriens, 2* éd., p. 34), et à Jensen la conception analogue d'un Soleil de midi ou d'un Soleil de l'été (Jensen, Die Kosmologie der Babylonier, p. 484-485).

2. Fr. Lenormant paraît avoir été le premier à distinguer dans Mardouk, outre le dieu de la planète Jupiter, une personne solaire (les Premières Civilisations, t. Il, p. 170-171, et la Magie chez les Chaidéens, p. 120-121, 177). Cette donnée, admise d'une manière générale par la plupart des Assyriologues (voir ce que dit Sayce, The Beligion of the Ancien t Babylonians, p. 98-101), a été définie plus exactement par Jensen (Die Kosmologie der Babylonier, p. 87-88, 249-250), qui tend à voir dans Mardouk à la fois le Soleil du matin et le Soleil du printemps : c'est l'opinion qui prévaut pour le moment (Delitzsch-MOrdter, Geschichle Babyloniens und Assyriens, 2* éd., p. 31).

3. Saycr, The Religion of the Ancient Babylonians, p. 212, 232 sqq.

4. Cette appréciation résulte, entre autres, de l'examen des hymnes à Ninib publiés dans Rawlinson, Cun. Ins. \Y. As., t. I, pi. 17, 1. 1-9, pi. 29, I. 1-25, et dans Jensen, Die Kosmologie der Babylonier, p. 470-473 : les trois ont été traduits par Jensen, Die Kosmologie der Babylonier, p. 464-473, le premier par Lhotzky, Die Anna le n Asturnazirpals, p. 2-3, le second par le Père Schk.il, Inscription en caractères archaïques de Samsi-Râmman IV, roi d'Assyrie, p. 2-5.

5. Le rôle de Nergal, « le grand Néra », comme dieu de la peste, a été étudié par Sayce, The Beligion of the Ancient Babylonians, p. 310-313; cf. M. Jastrow, A fragment of the Babylonian Dibbarra Epi,-, p. 21, 36 sqq.

6. Sur le caractère de Mardouk, cf. la prière de Naboukodorosor, dans Rawlinson, Cun. Ins. IV. As., t. I, pi. 53, col. i, 1. 41-60, et surtout l'hymne (Rawlinson, Cun. Ins. W. As., t. IV, pi. 29, n°l) traduit par Fr. Lenormant, les Premières Civilisations, t. Il, p. 178 sqq., la Magie chez 1rs Chaldéens, p. 175-176, Éludes accadiennes, t. III, p. 116-121, par Fr. Delitzsch, Die Cluildâische Gcnctis, p. 302 sqq., et par Sayck, The Beligion of the Ancient Babylonians, p. 501-502.

mort tragique du héros brisait bientôt sa tendresse. Elle le pleurait éperdument, Tallait disputer aux maîtres de l'Enfer, puis le ramenait triomphante ici-bas : c'était chaque année la même rage amoureuse interrompue violemment par le même deuil. La terre s'unit au jeune Soleil de printemps en printemps, et se couvre de verdure sous l'influence de ses caresses; puis l'automne vient et l'hiver, et le Soleil, vieilli, descend au tombeau, d'où il faut que sa maîtresse l'évoque, pour se replonger avec lui d'un élan commun dans les joies et dans les douleurs d'une année nouvelle1.

Les différences s'accentuèrent d'autant plus aisément que les êtres de même origine se trouvèrent souvent séparés l'un de l'autre par des distances relativement considérables. Us se partageaient la surface du monde, et ils y for niaient comme en Egypte une féodalité véritable, dont les chefs résidaient chacun dans une cité. Ourouk adorait Anou, Enlil-Bel régnait dans Nipour, Éridou appartenait au maître des eaux Êa. Le dieu-Lune, Sin, gouvernait à lui seul deux grands fiefs, Ourou vers l'extrême sud, Harran vers l'extrême nord-ouest ; Shamash dominait dans Larsam et dans l'une des Sippara, et les autres soleils faisaient aussi bonne figure que lui, Nergal à Kouta, Zamama à Kish, Ninib à Nipour à côté de Bel, Mardouk à Babylone*. Us étaient maîtres absolus chez eux, et c'est une exception si l'on voit dans la même localité deux associés de valeur égale, comme Ninib et Bel à Nipour, Éa et lshtar dans Ourouk; non qu'ils s'opposassent en principe à la présence sur leurs terres de divinités étrangères, mais ils ne les accueillaient qu'à titre d'alliées ou de sujettes3. C'était d'ailleurs à charge de revanche, et Nébo ou Shamash, après avoir trôné souverains à Borsippa ou à Larsam, ne pensaient pas déchoir s'ils passaient au second rang à Babylone ou dans Ourou. Tous les dieux féodaux revêtaient donc un double personnage et comme un double état civil, suzerains dans une ou deux localités, vassaux partout ailleurs, et cette double

1. Pour les questions que soulève le degré de parenté philologique qui unit Doumouzi à Tammouz, cf. Jknsen, Veber einige sumcro-akkadisvhc und babylonisch-assyrische Golternamen, dans la Zeilsvhrift fur Assyriologic, t. I, p. 1 7-4-1. Sur le mythe de Tammouz-Adonis et d'Ishtar-Aphrodité on peut consulter les deux mémoires spéciaux de Fr. Lenormant (// Mito di Adone-Tammuz net documenti cuneiformi, dans les AUi del IV Congresso Internazionale degli Orientalisti, p. 143-173) et de Tiele (la Déesse lshtar surtout dans le mythe babylonien, dans les Actes du VI* Congrès international des Orientalistes, t. II, p. 493-306), dont les conclusions ne s'accordent pas dans le détail. On lira le récit de la descente d'ishtar aux Enfers aux p. 093-tiUti de cette Histoire.

2. Sans remonter aux textes originaux, on trouvera l'indication de la plupart des localités qui appartiennent à chacune des grandes divinités dans Delit7st.ii, Wo lag das Parodies Y Nipour, p. 221. Éridou, p. 228, Ourou, p. 227, I.arsani, p. 223, Sippara, p. 210, Kouta, p. 218, Kishou, p. 219. L'attribution de Harran à Sin. qui manque dans Delitzsch, se rencontre dans Saycb, The Religion of the Ancient Babylonians, p. 103-1 Ci.

3. On a dans Rawlinson, Cun. Ins. \\\ As., t. III, pi. fit» verso, col. 7, une liste des divinités dont les images, placées dans les principaux temples d'Assyrie, formaient la cour plénière et comme la domesticité du dieu-maitre (Sayce, The Religion of the Ancient Habylonians, p. 218-220).

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