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LA HIÉRARCHIE DIVINE, LES DEUX TRIADES D'OUROUK

condition leur était une garantie sérieuse de prospérité, même d'existence. Sin aurait couru grand risque de s?étioler et de tomber dans l'oubli, s'il n'avait possédé pour subvenir à ses besoins que ses temples domaniaux de Harran et d'Ourou. Leur appauvrissement aurait consommé sa déchéance : après avoir connu des jours de richesse et de splendeur au début de l'histoire, il aurait achevé sa vie dans la misère et dans l'obscurité. Mais les sanctuaires qu'on lui bâtissait dans la plupart des autres cités, les honneurs dont on l'y entourait, les offrandes qu'il y récoltait, le dédommageaient de la pauvreté et de l'abandon qu'il subissait dans les siennes : il y gagnait les ressources nécessaires à maintenir sa divinité sur un pied convenable. Tous les Chaldéens adoraient donc tous les dieux de la Chaldée, seulement les uns mettaient celui-ci au-dessus du reste, les autres un autre. Les dieux des principautés les plus riches et les plus anciennes jouissaient assez justement de la popularité la plus forte. La grandeur d'Ourou avait fait celle de Sin, et Mardouk dut sa fortune à la suprématie que Babylone acquit tôt sur les cantons du Nord. On le tenait pour le fils d'Éa, pour l'astre issu de l'abîme afin d'illuminer le monde et de porter aux hommes les décrets de la sagesse éternelle. On le proclamait le maître — bîlou — par excellence, au prix duquel les autres maîtres ne comptaient plus, et ce titre lui fit bientôt un second nom aussi répandu que le premier : on le cita partout comme le Bel de Babylone, Bel-Mardouk, devant qui Bel de Nipour s'effaça graduellement1. Les rapports entre ces divinités féodales n'étaient pas toujours pacifiques : elles se jalousaient comme les villes auxquels elles commandaient, elles conspiraient l'une contre l'autre, au besoin elles se déclaraient la guerre. Au lieu de se coaliser contre les génies mauvais qui menaçaient leur domination et par suite l'ordre entier des choses, elles s'alliaient parfois avec eux et se trahissaient mutuellement : leur histoire, si nous la possédions entière, serait pleine des mêmes violences que celle des princes et des rois leurs adorateurs. On avait essayé pourtant, et dès l'antiquité la plus haute, d'établir entre elles une hiérarchie analogue à celle qui existait parmi les grands de notre terre. Les fidèles qui, au lieu de prier l'une d'elles isolément, préféraient s'adresser à toutes, suivaient en les invoquant un ordre toujours le même : ils commençaient par Ànou, le ciel, puis

1. La confusion de Mardouk et de Bel fut notée par les premiers assyriologues : ils distinguaient entre Bel de Nipour, Bel-Nerarod (H. Rawlinson, On the Religion of the Babylonians, p. 488-492, et G. Rawlinson, The Five Great Monarchies, 2«éd., t. I, p. 117-119), et Bel de Babylone ou Bel-Mérodach (H. Rawlinson, On (fie Religion of the Babylonians, p. 515-517; G. Rawlinson, op. /., p. 134-135). La façon dont ces dieux se sont assimilés a été étudiée par Fa. Lrnormant, les Premières Civilisations, t. II, p. 170 sqq., et par Sayck, The Religion of the Ancient Rabylonians, p. 85 sqq.

ils énuméraient Bel, Éa, Sin, Shamash, Ramman1. Ils divisaient ce sizain en deux groupes de trois, en deux triades, dont Tune comprend Anou, Bel, Ëa, et l'autre Sin, Shamash, Ramman. Toutes ces personnes appartiennent à laChaldée méridionale, et le système qui les unit a dû naître dans cette partie du pays, probablement dans Ourouk, dont le patron Anou détient le premier rang1. Les théologiens qui les ont classés de la sorte ne paraissent pas avoir songé, comme les auteurs de l'Ennéade héliopolitaine, à expliquer les moments successifs de la création : aussi leurs triades ne sont-elles pas des copies de la famille humaine, comprenant un père et une mère dont le mariage enfante une des parties du monde nouveau. D'autres avaient exposé déjà les origines des choses et raconté les luttes de Mardouk avec le chaos3 : ils prirent l'univers tout édifié, et ne se soucièrent plus que d'en dénombrer les éléments par les dieux qui les incarnent4. Ils placèrent au sommet les plus grands parmi les êtres que l'homme perçoit forcément, Anou d'abord, puisque le ciel était le dieu de leur cité, puis Bel de Nipour, la terre qui de tout temps s'est appareillée au ciel, enfin Ëa d'Ëridou, les eaux terrestres et l'Océan primordial d'où Anou et Bel étaient sortis avec le reste des créatures, le dieu dont ils auraient dû faire le souverain maître, s'ils n'avaient été guidés dans leur choix par la vanité locale. Anou doit sa suprématie plutôt à un accident historique qu'à une pensée religieuse : il tient le haut de tout, non pour ses propres mérites, mais parce que la théologie qui prévalut à une époque très ancienne était l'œuvre de son sacerdoce8. Le caractère des trois personnages qui siègent dans la triade suprême se déduit très simplement de la nature de l'élément qu'ils représentent. Anou, c'est le ciel lui-même — ana — , la voûte immense qui s'arrondit au-dessus de nos têtes, claire pendant le jour et glorifiée par le soleil, sombre et semée la nuit d'innombrables constellations6. C'est ensuite l'esprit qui anime le firma-

t. C'est l'ordre constant dans les inscriptions de Nabonatd par exemple, comme dans celles de Salmanasar II, et l'analyse de la légende de G il gainés montre qu'on l'observait déjà aux anciens temps (A. Jkremias, Izdubar-Nimrod, p. 9-10), avec l'échange usuel de Ramman et d'ishtar au sixième rang.

2. Henry Rawlinson inclinait à placer dans Éridou l'origine de la théologie chaldéenne; mais Sayce fait remarquer avec raison (The Religion of the Ancient Babylonians, p. 192) que le choix d'Annu comme chef de file indique plutôt la ville d'Ourouk que celle d'tfridou.

3. Cf. p. 1)37-545 de cette Histoire la cosmogonie d'origine babylonienne, dont Mardouk est le héros,

4. Je ne sais guère que Sayce (The Religion of the Ancient Babylonians, p. 110-111, 192-193) qui ait essayé d'expliquer la formation historique des triades. Elles seraient d'origine accadienne, et le système aurait commencé peut-être par la constitution d'une triade astronomique, composée du dieu-Lune, du dieu-Soleil et de l'Etoile du soir (op. /., p. 110), Sin, Shamash et Ishtar; à côté de cette trinité élémentaire, « la seule authentique qu'on puisse trouver dans la foi religieuse de la Chaldée primitive », les Sémites auraient placé la trinité rosraogonique d'Anou, de Bel et d'fta, formée par la réunion des dieux d'Ourouk, de M pour et d'Éridou (op. /., p. 192-193).

5. Sayce, The Religion of the Ancient Babylonians, p. 192-194.

6. Anou avait été considéré d'abord comme un dieu des enfers et identifié à Dis ou à Pluton (H. Rawlinson, On the Religion of the Babylonians and Assyrians, p. 485-487 ; cf. Hincks, On the

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