‹ Histoire ancienne des peuples de l'Orient classiqueChapitre 301 sur 374 · BEL LA TERRE, ÉA LE DIEU DES EAUX · texte numérisé non relu

BEL LA TERRE, ÉA LE DIEU DES EAUX

prévalait contre sa force, nulle voix contre sa voix, mais dès qu'il avait entr'ouvert la bouche pour annoncer ses décisions, sa volonté devenait loi et ne rencontrait plus de contradicteurs. Si un danger se présentait contre lequel les autres dieux se sentaient impuissants, ils imploraient aussitôt son aide, et il ne la leur refusait jamais1. Il avait sauvé du déluge Shamashnapishtim'; il délivrait chaque jour ses adorateurs de la maladie et des mille démons qui la produisaient8. 11 était le potier, et il avait modelé les hommes avec l'argile des plaines*. Les forgerons et les orfèvres tenaient de lui l'art d'assouplir et de travailler les métaux. Les tisserands et les tailleurs de pierre, les jardiniers, les laboureurs, les matelots le proclamaient leur instituteur et leur patron Les scribes dérivaient leur science de sa science incomparable, et les médecins ou les sorciers ne parlaient aux esprits qu'en son nom, par la vertu des prières qu'il avait daigné leur enseigner8.

Au-dessous de ces êtres sans limites et presque sans figure, les théologiens composèrent leur deuxième triade de dieux bornés et immuables en leurs formes. Ils trouvaient, dans la régularité implacable avec laquelle la lune agrandit et décroît son disque ou le soleil monte sur l'horizon et en descend chaque jour, la preuve de leur asservissement aux décrets d'une volonté supérieure, et ils marquaient cette dépendance en les faisant fils de l'un des trois grands dieux ou fils l'un de l'autre : Sin l'était de Bel8, Shamash de Sin7, Ramman d'Anou8. Sin devait sans doute la primauté parmi ces divinités de la seconde classe au pouvoir prépondérant qu'Ourou exerça sur la Chaldée méri-

1. Ainsi dans l'histoire du soulèvement des Anounnaki (cf. p. 634 de cette Histoire), Bel, apprenant les progrès de l'ennemi, envoie son messager Nouskou pour implorer le secours d'Éa (Rawllnsok, Cun, Ins. \Y. As., t. IV, pi. 3, col. il, 1. 36 sqq.) : Éa expédie aussitôt son fils Mardouk dont l'arrivée décide de la victoire des dieux de lumière (cf. Sayce, The Religion of the Aneient Babylonians, p. 454-465; Halévy, Documents religieux de l'Assyrie et de la Babylonie, p. 101-102).

2. Voir, p. 566-367 de cette Histoire, le récit du songe par lequel Éa prévient Shamashnapishtim du danger qui le menace lui-même et l'humanité avec lui.

3. 11 procure aux hommes, par l'intermédiaire de son fils Mardouk, la guérison des maux de tétc et des fièvres dont ils souffrent (Sayce, The Religion of the Aneient Babylonians, p. 460-461, 470, 472).

4. Jensen, Die Kosmologie der Babylonier, p. 293-295; cf., p. 693 de cette Histoire, le récit d'une création d'homme, ou plutôt d'un messager divin à figure d'homme, par Éa.

5. La variété des fonctions d'Éa est prouvée par la liste de ses titres que renferme une tablette du British Muséum (Kawlinsos, Cun. Ins. W. As., t. II, pi. 55, I. 17 sqq.; cf. un double, ibid., pi. 58, n° V), elle n'est pas d'ailleurs complète et les monuments nous en font connaître plusieurs qui n'y figurent pas.

6. Sa filiation est indiquée nettement sur les plus anciens documents d'Ourou ; ainsi, sur un baril en terre cuite provenant du temple de Moughéir, on l'appelle * IS'annar, le taureau puissant d'Anou, le fils d'Inlil-Bel » (Rawlinson, Cun. Ins. W. As., t. I, pi. I,n° IV, 1. 1-4; cf. n° V).

7. Shamash est appelé déjà le rejeton de Nannar, sur une inscription du roi d'Our, Goungounoum (cf. p. 619 de cette Histoire) qui provient du temple de Moughéir (Rawlinsok, Cun. 1ns. W. As., t. I, pi. 2, n/»VI, 1, I. 1-3).

8. Téglathphalazar Ier appelle Ramman : le vaillant fils d'Anou. Anou et Kamuian possédaient dans la ville d'Assour un même temple très ancien, où ils étaient adorés en commun et qui fut restauré par Téglathphalazar Ier (Prisme, col. vu, 1. 60-113); on y voyait également une chapelle dédiée à Ramman seul (ibid., col. vin, I. 1-16).

dionale1. Mar, où Ramman dominait, ne sortit jamais de son obscurité, et Larsam ne conquit la suprématie que bien des siècles après sa voisine, encore ne s'y maintint-elle pas longtemps1 : le dieu de la cité suzeraine prit nécessairement le pas sur celui des cités vassales, et sa supériorité, une fois inculquée dans l'esprit du peuple, y résista à toutes les révolutions de la politique. Sin* portait dans Ourou les noms d'Ourouki* ou de Nannar le brillant8, et ses prêtres en arrivaient parfois à l'identifier avec Ànou. « Seigneur, prince des dieux, qui au ciel et sur la terre es seul exalté, — père Nannar, seigneur des armées du ciel, prince des dieux, — père Nannar, seigneur, grand Anou, prince des dieux, — père Nannar, seigneur, dieu-Lune, prince des dieux, — père Nannar. seigneur d'Ourou, prince des dieux, .... — Seigneur, ta divinité emplit le ciel lointain comme la vaste mer de crainte respectueuse! — Maître de la terre, qui y fixes les limites [des villes] et leur assignes leurs noms, — père, générateur des dieux et des hommes, qui leur établis des demeures et fondes pour eux ce qui est bon, — qui proclames la royauté et donnes le sceptre élevé à ceux dont la destinée est fixée depuis les jours reculés, — chef, puissant, dont le cœur est large, dieu que nul ne sait nommer, — dont les membres sont fermes et dont les genoux ne fléchissent jamais, qui ouvres les voies de ses frères les dieux.... — Au ciel, qui est suprême? Toi, c'est toi seul qui es suprême! — Toi, ton arrêt est notifié dans le ciel, et les Igigi inclinent leur visage! — Toi, ton arrêt est notifié sur la terre, et les esprits de l'abîme baisent le sol! — Toi, ton arrêt souffle en haut comme le vent, et l'étableet le pâturage deviennent féconds! — Toi, ton arrêt s'accomplit en bas sur la terre, et l'herbe et la verdure poussent! — Toi, ton arrêt est vu dans les parcs des

1. Sayck, The Religion of the Ancient Babylonians, p. 1G4-167.

2. Sur la domination de Larsam, cf. p. 619 de cette Histoire.

3. Le nom de Sin a été lu en suméro-accadien Enzouna, Zou-in-na, Zottin (Fr Lf.norma.nt, la Magie citez les Chaldéens, p. 16, 127; Uommel, Die Semitischen Yôlker, p. 493-494), qui serait l'origine de la forme courante Sin. Jensen s'est élevé contre cette étymologie (Die Kosmologie der Babylonier, p. 101-102), et Winckler {Su mer und Akkad, dans les Mittheilungen des Akadcmista-OricntalUtchen Vereins zu Berlin, 1887, 1, p. 10) ainsi que Tiele (Babylonisch-Assyrische Geschichte, p. 523) considère l'idéogramme au moyen duquel on écrit le nom du dieu comme étant sémitique d'origine.

■i. Lu d'abord Hourki (Kawlinson, On the Religion of the Babylonians and Assurions, p. 504). Le nom du dieu se rattache à celui de la ville, et pourrait signifier le protecteur (ibid., note 8) ou le dieu de la place de protection, sans qu'il soit bien facile de distinguer lequel des deux sens est le véritable (Hommel, Die Semitischen Yôlker, p. 205-206).

5. Le nom de N'annarou a été grécisé en Ndtvapo;, et a donné lieu à une légende que nous connaissons sous sa forme persane. Nicolas de Damas (Fragmenta Historicorum Gnecorum, éd. MCller-Didot, t. III, p. 359-363), l'avait empruntée à Ctésias. Ce récit, dont Charles Lenormant avait reconnu le caractère mythologique (Chabooillet, Catalogue Général des Camées et Pierres gravées de la Bibliothèque Impériale, p. 111), a été rattaché à Nannarou-Sin par Fr. Lenormant, Essai de Commentaire sur les fragments cosmogoniques de Bérose, p. 96-97, dont l'opinion à ce sujet est admise aujourd'hui par les assyriologues; cf. Sayck, The Religion of the Ancient Babylonians, p. 157-159. Une forme voisine du nom est Nannak, Nanak, qui a passé également en grec, Nacwaxdç, et autour duquel se sont ralliées diverses légendes répandues en Asie Mineure à l'époque gréco-romaine.

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