‹ Histoire ancienne des peuples de l'Orient classiqueChapitre 309 sur 374 · LES VALEURS NUMÉRIQUES DES DIEUX · texte numérisé non relu

LES VALEURS NUMÉRIQUES DES DIEUX

Deux conseils, l'un de douze membres, l'autre de dix, celui-là composé des dieux les plus populaires de la Chaldée du Sud et incarnant les parties essentielles du monde, celui-ci comprenant les grands dieux de la Chaldée du nord et chargé de régler les destinées ou de les prédire aux hommes : les inventeurs de ce système, qui étaient des méridionaux, avaient donné le premier rang aux patrons de leur pays et placé les douze au-dessus des dix. On sait le respect que les Orientaux ressentent pour les nombres, et quelle puissance irrésistible ils leur accordent : les Chaldéens les appliquèrent à définir leurs maîtres et à calculer la valeur qu'ils reconnaissaient à chacun d'eux1. Les déesses ne comptent pas dans cette arithmétique mystique, Ishtar excepté, qui n'était pas un dédoublement plus ou moins ingénieux d'un dieu préexistant, mais qui possédait dès l'origine sa vie indépendante et pouvait s'intituler déesse de droit propre. Les membres des deux triades s'échelonnaient sur les degrés d'une progression descendante, dont Anou marquait le terme supérieur : on l'estimait un sosse plein ou soixante unités, et chacun de ceux qui le suivaient valait une dizaine de moins que son prédécesseur, Bel 50, Êa 40, Sin 30, Shamash 20, Ramman 10 ou 6*. Les dieux des planètes ne s'agençaient pas en série régulière comme ceux des triades/ mais leurs nombres exprimaient le degré d'influence qu'ils exerçaient sur les choses terrestres; Ninib était coté 50 comme Bel, Mardouk 25 peut-être, Ishtar 15, Nirgal 12 et Nébo 10. Les esprits s'évaluaient en fractions, mais par classes et non plus par individus3; les prêtres n'auraient su comment s'en tirer, s'ils avaient dû chiffrer l'infinité des êtres*. De même que les Héliopolitains avaient écarté de l'Ennéade beaucoup des divinités féodales, les Chaldéens avaient laissé dehors plusieurs de leurs divinités souveraines, des déesses surtout, Baou d'Ourou, Nanâ d'Ourouk, Allât, ou du moins ils ne les y avaient introduites que par un subterfuge, en les identifiant à d'autres déesses qui y tenaient déjà, Baou avec Goula, Nanâ avec Ishtar, Allât avec Ninlil-Beltis. S'ils leur avaient assigné des

1. La découverte de ce fait appartient à Mincies (On the Assyrian Mythology, dans les Proceetiingë of the Irish Academy, t. XXIII, p. 405 sqq.) d'après la tablette K 170 du Musée Britannique (Fa. Lexormant, Choix de Textes Cunéiformes, n° 28, p. 93-94; Fa. Delitzsch, Assyrische Lcsestûcke, l^éd., p. 39, BnM).

2. Le nombre donné par la tablette K 170 est 6, et appartient proprement à Ramman; le nombre 10 est en réalité celui du dieu du feu, Nouskou, qui s'est parfois fondu dans Ramman.

3. Fa. Lenorm.ot, la Magie chez les Chaldéens et les Origines Accadiennes, p. 24-25.

4. Autant qu'il est permis d'en juger pour le moment, la série la plus anciennement établie est celle des dieux planétaires, dont les valeurs, se succédant irrégulièrement, sont calculées non point d'après une progression mathématique, mais d'après l'importance empirique que l'étude des présages attribuait à chacune des planètes pour la connaissance de l'avenir. La série régulière, celle des grands dieux, porte dans sa régularité la preuve de son origine tardive : on l'aura instituée après coup, à l'exemple de l'autre, mais en corrigeant ce que celle-ci présentait de capricieux dans sa disposition, et en laissant subsister entre chacun des dieux dont elle se composait un écart toujours le même.

H1ST. ANC. DE i/OMENT. — T. I. 85

nombres proportionnés à l'importance de leur rôle et à la quantité de leurs dévots, comment auraient-ils expliqué leur exclusion du cycle des grands dieux? Us les placèrent à côté plutôt qu'au-dessous des deux conseils, sans insister sur le rang qu'ils leur imposaient dans la hiérarchie. D'ailleurs la confusion qui s'était produite de bonne heure entre les divinités de nature identique ou simplement analogue leur permit de glisser toutes les personnes oubliées dans le cadre qu'ils s'étaient tracé. Un dieu du ciel comme Dagan se mêla naturellement avec Anou, et jouit des mêmes honneurs que lui1. Les dieux primaires ou non du soleil ou du feu, Nouskou*, Gibil3, Doumouzi, qui n'avaient pas été accueillis au début dans le groupe des privilégiés, s'y insinuèrent par assimilation avec Shamash et avec ses formes secondaires, Bel- Mardouk, Ninib, Nergal. Ishtar absorba toutes ses compagnes, et son nom mis au pluriel — hhtarâti, les Ishtars — engloba les déesses d'une manière générale comme ilnni embrassa les dieux1. Grâce à ces compromis, le système prospéra et s'étendit : la vanité locale trouvait toujours le moyen d'y loger le dieu féodal en bonne vue, et de concilier ses prétentions au rang suprême avec l'ordre de préséance déterminé par les théologiens d'Ourouk. 11 était toujours le roi des dieux, le père des dieux, celui qu'on adorait par-dessus les autres dans la vie de chaque jour, et dont le culte solennel constituait la religion de l'État ou de la cité.

Les temples reproduisaient en petit les dispositions de l'univers5. La

1. Ce dieu, dont le nom s'écrit avec deux idéogrammes qui peuvent se lire Dagan, sans que la prononciation en soit bien certaine, avait été identifié par les premiers assyriologues avec le Dagon des Philistins (Hincks, On the Assyrian Mylhology, dans les Proceedings of the Irish Academy, t. XXIII, p. 409-410; Oppert, Expédition en Mésopotamie, t. II, p. 264; Fa. Lenormant, Essai de Commentaire sur les fragments cosmogoniques de Bérose, p. 66-68), et désigné par eux comme étant Bel- Dagan, en opposition à Bel-Mardouk. Cette opinion a prévalu longtemps (Menant, le Mythe de Dagon. dans la Revue de l'Histoire des Religions, t. XI, p. 295-301, et Recherches sur la Glyptique orientale. t. II, p. 49-54). Il aurait été alors le dieu-poisson, le dieu de la fécondité. Jensen (Die Kosmologie der Babylonier, p. 449-456) a montré qu'il est à l'origine un dieu du ciel, une forme secondaire d'Anou, et par suite du dieu Bel astrologique, considéré comme possédant une constellation au ciel.

2. Nouskou est identifié avec Gibil, le dieu du feu, par certains textes qui les mettent l'un et l'autre en rapport avec INébo. Nouskou est pour Sayce (The Religion of the Ancient Babylonians, p. 118- 119), à l'origine, le dieu de l'aube et le point du jour, qui devient plus tard le Soleil du midi, le Soleil au Zénith (Df.lit/sch-MOrdtkr, Getchichte Babyloniens und Assyriens, 2" éd., p. 33); il a dans les conjurations magiques le rôle subordonné de Messager des dieux, et il s'attache alors de préférence à Bel (Rawlinson, Cun. Ins. W. As., t. IV, pi. 5, col. n, 1. 32-51).

3. Gibil, Gibir, est le dieu du feu et de la flamme (Kr. Lenormant, la Magie chez les Chaldéens, p. 169 sqq., où le nom est lu bil-gi ; Hommel, Die Semilischen Vôlker, p. 390-393), absorbé plus tard par le Soleil (Sayce, The Religion of the Ancient Babylonians, p. 179-182).

4. Ainsi, dans les Fastes de Sargon (I. 176), le scribe mentionne ilâni ou ishlarAli ashibbouti Ashshour, • les dieux et les Ishtars qui habitent l'Assyrie ».

5. Cette conception, analogue à celle qui avait présidé à la distribution des temples égyptiens, résulte de la forme même de montagne que les Chaldéens donnaient à leurs temples (Fa. Lenormant, Essai de Commentaire des fragments cosmogoniques de Bérose, p. 358 sqq., les Origines de l'Histoire, t. Il, p. 123 sqq.), et du nom A'Èkour, commun aux temples et à la terre (Jensen, Die Kosmologie der Babylonier, p. 185-195) : l'apparence de montagne, que la zi g gourât prenait, leur rappelait la montagne terrestre avec ses zones ou avec ses étages superposés (cf. p. 543 de cette Histoire).

Page 1