LES PLANTES EMPLOYÉES A L'ALIMENTATION
en désuétude et ne parurent plus que dans les sacrifices et dans les repas funèbres; les autres enfin se sont maintenus jusqu'à nos jours, les baies aigrelettes du nabéca et du caroubier, les figues stvptiques du sycomore, la chair insipide du doum, à côté de ceux qui plaisent à nos palais occidentaux, comme
on connut l'art d'en ""' presser le vin de temps immémorial, et les monuments les plus anciens énumèrent déjà une demi-douzaine de crus fameux, blancs ou rouges*. La vesce, le lupin, les fèves, les pois chiches, les lentilles, les oignons, le fenugrec', la bamiah*. la méloukhiah*. la colocase", poussaient naturellement dans les champs, et le fleuve lui-même apportait son contingent de plantes nourricières. Deux des espèces de lotus qui y crois-
I. Itcuîn de Fauckrr-I'iudiit. ttnprè* la Dmrrip/iitii tir. ÏEijyjilr, llisraiitr. Nitibu.le, pi. 61.
î. Sur les vin* (le l'Egypte pharaonique!, rf. BiunstH, lleiie iiaih der lirouen Oaie el-Khargell, p. 911- !I3. Les quatre espèces de vin canoniques tirées de chacune îles régions Nord, Sud, Est et Ouest du pays l'ont partit; du repas officiel et de la rave des morts depuis la plus haute antiquité.
K. Toutes ces ospci-cs tint elé retminées dans les tonihefiui et déterminées par les savants qui se sont occupés d'archéologie botanique, Kunth, L'iiger, Schncinfurth (Loiiit. la Flore Pharaonique, p. 17, ■H», iî, «. il" 3», HT, 1(1*. nu, M», 1H6).
i. La bamiah, Uibmciu etruleiitui I, , est une plante de la famille des Malvacécs dont les fruits à rinq luges, couverts d'un poil piquant, rerirernu'iit des griiiiies rondes, blanches, molles, d'un «oilt il il peu sucré, mais île saveur sljptii|ue, et très inurilagiiieuses (S. m. Sut, llclaiion de l'Egypte par Abd-Allatif, p. 16, 87-40). Elle est figurée sur les monuments d'époque pharannique (HostLiuu, Jfoniimenti cirili,p\.X\\n.-A, et leste, 1. 1, [..SB0-3M ; cf. Wœme, [)ie Pflaiizeu im Allen £gyplen, p. ÏIB-iîd).
5. I.a mcloukhiah, t'.orcltorut Oltloriui I... est une plante de la famille des Tilliacécs, qu'on hache et qu'on fait cuire à peu près comme chci nous les endives, mail que peu d'Européens peuvent supporter, a cause du mucilage dans lequel elle baigne (S. i>s S.icï, Relation lit l'Egypte par Abd- Allalif. p. 16-17, in-it). Thcophrastc dit qu'elle était célèbre par son amertume {Uistoria Plant., Vil. 7); on s'en nourrissait pourtant dans la ville grecque d'Alexandrie (Plisc, 11. (V., XXI, 13, Si).
6. La colocase. Arum «i/o™™ I... est mentionnée dans Pline (//. J¥., XIX. S, XXIV, 16) parmi les plantes potagères de l'Egypte : aujourd'hui encore, on en mange la racine cuite à l'eau.
sent, la blanche et la bleue, produisent des têtes assez semblables à celles du pavot : leurs capsules contiennent de petites graines de la taille d'un grain de mil. Le lotus rose « porte son fruit sur une tige différente de celle où naît la fleur et qui sort de la racine même; il approche pour la forme aux gâteaux de cire des abeilles », ou, plus prosaïquement, à une pomme d'arrosoir. 11 est percé, à la partie supérieure, de vingt à trente cavités, « dont chacune contient une semence de la grosseur d'un noyau d'olive, bonne à manger, fraîche ou desséchée1 ». C'est lace que les anciens appelaient la fève d'Egypte*. « On cueille également les pousses annuelles du papyrus. Après les avoir arrachées dans les marais, on en coupe la pointe, qu'on rejette, et ce qui reste est à peu près de la longueur d'une coudée. On s'en régale et on le vend publiquement, mais les délicats ne le mangent qu'après l'avoir passé au four3. » Vingt sortes de graines et de fruits, écrasées entre deux pierres, puis pétries et cuites, fournissaient des galettes ou des pains, qui sont mentionnés souvent dans les textes, pains de nabéca, pains de dattes, pains de figues. Les pains de lis, fabriqués avec les racines et les semences du lotus, affriandaient les plus gourmands et figuraient encore sur la table des rois de la XIXe dynastie*; le pain et les galettes de céréales formaient la nourriture habituelle du peuple5. La dourah est originaire d'Afrique : c'est le grain du midi des inscriptions6. On suppose au contraire que le froment et l'orge à six rangs proviennent des régions de l'Euphrate. On les y trouverait encore à Tétat sauvage, et ils les auraient quittées pour se répandre sur le monde7 : TÉgypte les aurait reçus et cultivés des premières8. La terre y est si
1. Hérodote, II, xcii. Les habitants à demi sauvages du lac Monzaléh estiment encore la racine de deux espèces de lotus, mais ils préfèrent de beaucoup celle du Nymph&a Cserulea (Savary, Lettres sur i Egypte, t. I, p. 8, note 8; 11affe.nkau-Dki.ilr, Flore d'Egypte, dans la Description, t. XIX, p. 425).
2. Diodork dk Sicile, I, 10, 34; Thkophraste, Hittt. PL, IV, 10: Strabon, XVII, 7<K).
3. Hérodote, II, xcn. Sur le papyrus d'Egypte en général, et sur ses usages alimentaires ou autres, voir Kr. Wgenig, Die Pflanzen im Allen Aïgypten, p. 74-129.
4. Le mot tiou, qui est le plus ancien pour désigner le pain, paraît avoir signifié au début toute espèce de pâte, fabriquée avec toute espèce de fruits ou de graines; tlqou, plus moderne, s'applique surtout au pain de céréales. Les pains de lit sont mentionnés au Papyrus Anastasi, n° IV, p. 14, I. 1.
5. Les rations des ouvriers sont payées en blé ou en pains, à partir de l'Ancien Empire*. Le pain allongé et plat «sa* est d'ailleurs l'offrande principale qu'on apporte aux morts; un autre pain ovoïde
sert de déterminatif ê avec le vase d'eau à l'idée de repas funéraire Çl ' rp qu» fait remonter
son usage bien loin dans le passé préhistorique de l'Egypte.
0. L'origine africaine de la dourah commune, Uolcus Sorghum L., est admise par E. dk Candollk, Origine des plantes cultivées, p. 30.V307. On en a trouvé des graines dans les tombeaux (Lorkt, la Flore Pharaonique, p. 12, n° 20) et la représentation dans les peintures thébaines (Koskllini, Monumenti eivili, pi. XXXVI, 2, et texte, t. I, p. 34* 1 sqq.). Je l'ai rencontrée mentionnée sous le nom de dirati dans le Papyrus Anastasi, n° IV, p. 13, I. 12, p. 17, I. 4.
7. Le froment, souo, est le blé du nord des inscriptions. L'orge est iali, ioti. Sur l'origine asiatique du froment, voir E. de Ca.ndollk, Origine des plantes cultivées, p. 283-288, dont les conclusions me paraissent insuffisamment supportées par les faits. Le nom sémitique du froment se retrouve sous la forme kamhou dans les Pyramides (Maspero, la Pyramide du roi Teti, dans le Recueil, t. V, p. 10).
H. La place que le froment et l'orge occupent dans les listes d'offrandes prouve l'antiquité de leur
LA HOUE ET LA CHARRUE. h-7
maternelle à l'homme qu'en beaucoup d'endroits elle n'exige aucun travail. Dés le moment que les eaux se retirent, on l'ensemence sans avoir besoin de la | façonner, et le grain, tombant en pleine boue, y prospère autant que dans les sillons les mieux tracés1. Où elle a quelque fermeté, il faut bien l'ouvrir, mais la simplicité même des instruments dont on l'attaque prouve quelle faible résistance elle oppose. La houe suffit longtemps,
une houe composée de deux pièces de .
bois de longueur inégale, assemblées à
une de leurs extrémités, assurées au milieu par une corde un peu lâche : la charrue, quand on l'inventa, ne fut qu'une lioue agrandie à peine et tirée par des bœufs3. La culture des céréales, implantée aux bords du Nil, s'y développa dès les temps les plus anciens au point de tout enva- ' hir : la chasse, la pèche, la pâture des bestiaux n'y furent plus que des soucis secondaires au prix du labour, et l'Egypte devint, cequ'elle
est demeurée jusqu'à nos . 4
jours, un vaste grenier à blé.
La vallée fut conquise la première du Gebel Silsiléli à la pointe du Delta5. Kl le développe de montagne à montagne une surface légèrement convexe, sillonnée dans le sens de la longueur par une échancrure, au fond de laquelle
jirùsoTu'i; iti i^jjili.' : Un ri cite avilit Irouvr ilo l'cItaiuMlnnu li'iwKP il ans In» tomlips <fi> LA 1 1 1 ■ ï h. ■ t . Kni|iiri> ii Saqijariih (Schwkikfi'*th, Xotirr *ur le* rette* de régélaux de l'Ancienne Egypte contenu* dent une armoire du mutée de Boulag, dans le Bulletin de t'tnititnl Égyptien, J" «crie. I. V, p. .1).
I. I> -S. GiflAHU. Mémoire mr f Agriculture, t Industrie et le Commerce de t'Égupte, dans In Description de f Egypte. I. XVIII, p. lit.
t. Bat-relief du tombeau de Ti; de*»in de Faurlter-tïutliit. d'âpre» "ne phatogr. d'É. Ih ugstli-lley .
,1. Ccwtiï, Grotte» d' Eléthyia, dan» la Ihteription de l'Egypte, 1. VI. |i 105; Misrmo, Études Egyptiennes, t. Il, p. AH-71.
I. Bat-relief du Inmtieau de Ti : dcitin de Faurlier-t'.udin. d'nprit une phntogr. d'E. Urngselt-ltey
'.,. C'a été In Imilitiiin rie I ' : i ti ( L « i u 1 1 iv i-nlu-n>. Hérodote rsu-oiitait, i['a[iri's lis F;i,'\|. liens, ip'inniit Hént"* rËgjplu, ii IV\ii!|ilion du iinmc lliéhuin. fonniiil un marais iinriiiïtiKiï UlUiui-ui. 11. iv|. Ari-iloli: ( Keteorotog , I. ut) ajoute nue la mer UouKe, la )lédil..rranûf «M IVspncc owtipê aujourd'hui par Ik
le Nil se ramasse et s'enferme, passé l'inondation. Pendant l'été, dès qu'il avait franchi la crête des berges, les eaux se précipitaient par leur propre poids vers les bas-côtés, creusant sur leur passage de longues ravines dont quelques-unes ne se desséchaient jamais complètement à l'étiage1. La culture était aisée dans le voisinage de ces réservoirs naturels ; mais, partout ailleurs, les mouvements du fleuve nuisaient plus à l'homme qu'ils ne le servaient. Le flot ne recouvrait presque jamais les parties hautes de la vallée, qui restaient improductives; il courait trop rapidement sur les terrains d'altitude moyenne, et séjournait avec tant de persistance sur les bas-fonds, qu'il les changeait en étangs herbeux et croupissants*. Les sables envahissaient tout ce qu'il n'arrosait pas chaque année : on passait de la végétation désordonnée des pays chauds à l'aridité absolue. Aujourd'hui, un système d'irrigation ingénieusement établi permet aux agriculteurs d'asservir et de distribuer la crue presque à leur gré. De Gébéléîn à la mer, le Nil et ses bras principaux sont bordés de longues digues, qui en épousent tous les contours et donnent à leurs berges une stabilité suffisante. Nombre de canaux s'en détachent à droite et à gauche; ils se dirigent plus ou moins obliquement vers les extrémités de la vallée, coupés d'espace en espace par des digues uouvelles qui s'appuient d'un côté sur le Nil, de l'autre sur le Bahr-Yousouf ou sur les derniers gradins du désert. Les unes ne protègent qu'un canton et consistent en une simple levée de terre; les autres commandent de vastes espaces, et la rupture entraînerait la ruine d'une province entière. Celles-là ressemblent parfois à de véritables remparts, construits en briques crues cimentées soigneusement; rarement, comme à Qoshéîsh, elles offrent un noyau en grosses pierres de taille, que les générations postérieures ont recouvert de massifs de briques et fortifié d'épaulements en terre sans cesse renouvelés. Elles serpentent à travers la plaine, en tours et retours imprévus, dont on ne comprend pas l'utilité au premier coup d'œil : en y regardant de plus près, on voit qu'on aurait tort d'en attribuer l'irrégularité à l'ignorance ou au caprice. L'expérience avait appris aux Égyptiens l'art de démêler sur le relief presque insensible du sol les lignes les plus faciles à défendre contre la crue; ils en ont suivi les moindres flexions, et c'est à la nature qu'on doit s'en prendre,
si leurs tracés se dessinent sur le terrain de façon singulière. Des digues
1, Toute l«i description dos ravages que le Nil peut exercer, dans les localités où il n'est pas sui- \eillé, est empruntée à Lisant dk Bkllkfonds, Mémoire sur les principaux travaux d'utilité publique, p. 3.
4. Otte constitution physique du pays explique la présence aux très anciennes époques de ces serpents gigantesques dont j'ai déjà signalé plus haut l'existence; cf. p. 33, note *i, de cette Histoire.