LES DIGUES, LES BASSINS, L'IRRIGATION
complémentaires, jetées entre les digues maîtresses, parallèlement au Nil, distinguent les terres hautes, contiguës au fleuve, des terres basses qui se rangent sur les flancs de la vallée, et découpent les grands bassins en bassins secondaires d'étendue variable, dont l'irrigation se règle au moyen de rigoles spéciales1. Tant que le Nil descend, les riverains laissent leurs canaux en libre communication avec lui; ils les barrent vers la fin de l'hiver, quelque temps avant le retour du flot, et n'en rouvrent plus l'entrée que dans les premiers jours d'août, quand l'inondation nouvelle atteint son plus haut. Les eaux, pénétrant par la tranchée, viennent alors se heurter contre la première digue transversale et refluent sur les champs. Quand elles y ont séjourné assez longtemps pour en saturer les terres, on perce la digue et on les reverse sur le bassin suivant, jusqu'à ce que la digue prochaine les arrête à son tour et les force à s'étaler. L'opération se renouvelle de digue en digue : la vallée n'est bientôt plus qu'une suite d'étangs artificiels, étages les uns au-dessus des autres et se dégorgeant les uns dans les autres, du Gebel Silsiléh à la fourche du Delta. En automne, on barre de nouveau l'accès de chaque fosse, mais pour empêcher la masse liquide de rentrer dans son lit. On ferme de même les coupures pratiquées à différents points des digues transversales, et les bassins ne sont bientôt plus que des lacs clos, séparés par des chaussées étroites. Dans certains endroits, la couche d'eau emprisonnée est si mince que le sol la boit tout entière ; ailleurs, elle est assez épaisse pour qu'après l'avoir gardée plusieurs semaines, on soit obligé de la rejeter dans le bassin du bas ou directement dans le fleuve*.
L'histoire ne nous fait point connaître les péripéties de la lutte que les Égyptiens engagèrent contre le Nil, ni le temps qu'il leur en coûta pour la terminer. La légende attribuait l'idée du système et en partie l'exécution au dieu Osiris*; puis Menés, le premier roi humain, aurait bâti la digue de Qoshéish, d'où dépend la prospérité de la Moyenne-Egypte et du Delta*, et le fabuleux Mœris aurait étendu au Fayoum les bienfaits de l'irrigation5. En
1. Les premiers renseignements précis sur l'organisation d'un bassin ou d'une série de bassins ont été réunis au commencement de notre siècle par .Martin, Description géographique des provinces de BeniSoueyf et du Fayoum, dans la Description de l'Egypte, t. XVI, p. 6 sqq. Le régime auquel les bassins de la Haute-Égyptc et ceux du Delta sont soumis actuellement a été fort bien décrit par Chklc, le Nil y le Soudan, l'Egypte, p. 323 sqq.
2. P.-S. Girard, Mémoire sur l'Agriculture, V Industrie et le Commerce de l'Egypte, dans la Description de l'Egypte, t. XV11, p. 10-13. Pour le détail technique de remplissage et du vidage progressif des bassins, voir de nouveau Chei.it, le Nil, le Soudan, l'Egypte, p. 325-333.
3. Diodohf. i>k Sien.*:, I, 1U, qui a emprunté cette donnée aux hymnes d'époque alexandrine.
i. Bi'!tsK!«, Egypt's place in the World's Story, t. II, p. il, interprétant un passage d'Hérodote (II, xci), pense que la digue de Qoshéish était celle dont les Égyptiens attribuaient la construction à Menés. ». H£roi»otk, II, ci, cxlix, où il est inutile de chercher sous le nom de M<eris un Pharaon réel.
réalité, l'aménagemenl des eaux et la conquête des terres cultivables sont l'oeuvre des générations sans histoire qui peuplèrent la vallée : les rois historiques n'eurent qu'à entretenir et à développer sur quelques points ce qu'ailes avaient Fait, et la Hauie-Égypte est encore enlacée aujourd'hui dans le réseau dont ses premiers habitants la couvrirent. Le travail (lut commencer simultanément sur plusieurs points à la fois, sans entente préalable et comme d'instinct. Une digue protégeant un village, un canal qui drainait ou qui arrosait un canton de peu d'étendue, n'exigeaient que l'effort d'un petit nombre d'individus; puis les digues se rencontrèrent, les canaux se rejoignirent à force de se prolonger, l'œuvre entreprise au hasard se rectifia et gagna de proche en
proche, avec le concours de populations toujours plus nombreuses. Ce qui se passait encore à la (in du siècle dernier nous montre au prix de quelles querelles et de combien de sang versé elle s'agrandit et se régla. Chaque canton en exécutait sa pari dans son propre intérêt, captait les eaux, les conservait, s'en délivrait à sa guise, sans se demander s'il en privait ou s'il en surchargeait les cantons voisins : de là des rixes et des batailles perpétuelles. Il fallut, pour faire respecter les droits du plus faible et pour coordonner le système de distribution, que le pays reçût un commencement au moins d'organisation sociale analogue à celle qu'il posséda plus tard : le Nil commanda la constitution politique comme la constitution physique de l'Egypte*. Kilo était répartie entre des communautés, dont tous les membres étaient censés provenir du même germe (pâîl) et appartenir à la même famille
I. Itut-relief du lambeau de Ti ; drain de Vaurhcr-t',udiu. d'aprèt mir photagr. (fil. Ilriigsrlt-ltcg.
i. Sur l'état du servire îles irrigations .iu rouiiii(>ii<-i-mi'iil île noire siècle, sur les différends <]ui sï-li'vaieiil l'iiLio les lillnfes à |mi|>ns île h rfis.li -ihiilion lies i'uiix et sur la façon donl on les (rancirait, voir l'.-S. Oihihii, Némiùic «ne l'Agriculture. l'Industrie et Ir Commerce de l'Egypte, ilaiis la Ihieriptiun de l'Egypte, t. XVII, |i. [3 sc]i|. ; la législation actuelle dans Chéli, le Nil. te Soudan, V Egypte, |>. 3H8-3il,«* sqq.