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LES DONATIONS AUX TEMPLES

famille royale lui valait un redoublement de cadeaux, pour remercier le dieu de sa bonté ou pour apaiser son mécontentement. L'or, l'argent, le cuivre, le lapis-lazuli, les pierres fines et les bois précieux s'entassaient dans les entrepôts sacrés; les champs s'ajoutaient aux champs, les troupeaux aux troupeaux, les serfs aux serfs : le tout, accumulé pendant des générations, aurait fini par égaler l'apanage de la maison régnante, si les peuples voisins n'en avaient enlevé des lambeaux de temps à autre dans quelque incursion, ou si un souverain à court de ressources n'avait osé refaire ses finances aux frais des prêtres. On avait essayé de prévenir ces usurpations en couvrant de malédictions quiconque abaisserait une main sacrilège sur le moindre objet appartenant au domaine divin : on lui prédisait « qu'il serait tué comme un bœuf au milieu de sa prospérité, et abattu comme un urus sauvage dans la plénitude de sa vigueur!... Puisse son nom être effacé de ses stèles dans le temple de son dieu ! Puisse son dieu voir le désastre de son pays sans en avoir pitié, le ravager avec les eaux du ciel, le ravager avec les eaux de la terre! Puisse-t-il être chassé comme un homme sans nom, et sa race tomber en sujétion! Puisse cet homme, comme tout homme qui agit mal envers son maître, ne trouver nulle part un gîte, au loin, sous la voûte des cieux, dans quelque cité que ce soit1 ! » Les menaces, si terribles qu'elles fussent, n'empêchaient rien, et les puissants du jour les bravaient volontiers lorsque leur intérêt le leur conseillait. Goulkishar, sire des pays de la Mer, avait voué un champ de blé à Nina, sa dame, près la ville de Déri, sur le Tigre. Sept cents ans plus tard, sous le règne de Belnadinabal, Êkarrakaîs, gouverneur de Bîtsinmagir, s'en empara et l'annexa au fisc provincial, contre toute équité. Le prêtre de la déesse en appela, et, se prosternant devant le trône avec force prières et formules mystiques, implora la restitution du bien volé. Belnadinabal fit droit à la requête et renouvela les imprécations qui avaient accompagné la rédaction de la charte primitive : « Si jamais, par la suite des jours, l'homme de loi ou l'intendant d'un suzerain qui gérera la ville de Bitsinmagir redoute la rancune du dieu Haman ou de la déesse Nina, alors que Haman et Nina, la dame des déesses, viennent à lui avec la bénédiction du prince des dieux, qu'ils lui accordent une destinée de vie heureuse, et qu'ils lui concèdent des jours de vieillesse et des années de rectitude! Mais toi, qui songes

1. Inscription de la Statue li de Goudéa, au Louvre, dans Heuzey-Saiikec, Découvertes en Chaldéc, pi. 16-17, 19, col. ix, I. 6-9, 15-26; la traduction par Aniaid, 'Ihe Inscription of Telloh, dans les Records ofthe Past, 2°' Ser., t. II, p. 86-87, et Découvertes en Chaldée, p. XV; Jknsen, Inschriftender Kônige und Statthalter von Lagasch, dans la KeilschrifUichc Bibliolkek, t. III, 1" p., p. 46-49.

à changer ceci, ne franchis point les bornes, ne désire pas le territoire : hais le mal et chéris la justice1. » Si les princes ne se montraient pas toujours d'humeur aussi accommodante que Belnadinabal, la piété des particuliers, stimulée par la crainte, réparait promptement le dommage, et des legs fréquents comblaient bientôt les brèches que l'épée de l'étranger ou la rapacité d'un maître peu scrupuleux avait ouvertes au budget des temples. Ce qui échappait aux révolutions, accru, amoindri, accru encore, formait dans la cité comme un fief indestructible, dont le grand prêtre dirigeait l'administration sa vie durant, et dont la rente subvenait largement aux besoins personnels du dieu ainsi qu'à l'entretien de ses ministres.

Ce n'était que justice. Une croyance respectée de tous faisait de la terre entière non seulement la création, mais le domaine imprescriptible des dieux. Elle leur appartenait d'origine, chacun dans les limites de l'État dont il était le souverain seigneur, et tous ceux, nobles ou manants, vicaires ou rois, qui prétendaient la posséder, n'étaient que les détenteurs passagers des parcelles dont ils s'imaginaient être les maîtres. Les cadeaux aux Temples étaient donc des restitutions volontaires que les dieux acceptaient gracieusement, et dont ils daignaient savoir gré aux donateurs, quand après tout ils auraient pu les considérer comme des actes de stricte honnêteté, qui ne méritaient d'eux aucun retour de faveur ou de reconnaissance. Ils souffraient pourtant que le meilleur de leur patrimoine demeurât entre des mains étrangères, et ils se contentaient de ce que la générosité prétendue des fidèles voulait bien leur attribuer. Leurs terres étaient les unes mises en valeur directement par le clergé, les autres affermées à des laiques de tout rang, qui déchargeaient le sacerdoce des risques de l'exploitation pour ne lui en réserver que les bénéfices; d'autres enfin ne leur acquittaient qu'une rente déterminée par contrat authentique et qu'ils ne pouvaient jamais augmenter de leur seule autorité. Les tributs de dattes, de blé, de fruits, qu'on leur assignait pour célébrer des cérémonies commémoratives en l'honneur de telle ou telle personne, étaient gagés sur des champs qui en garantissaient le paiement, et qui finissaient toujours par écheoir entièrement à la mainmorte du temple C'était le revenu fixe du dieu, grâce auquel il vivait, lui et ses gens, sinon très amplement, du moins ainsi qu'il convenait à sa dignité. Les offrandes et les

1. Hii.prkcht, The Uabylonian Expédition of theVniversity of Pcnnsylvania, t. I, pi. 30-31 ; Oppert, le Champ sacré de la déesse Sinâ, une laïcisation au XIIe siècle avant l'ère chrétienne, dans le» Comptes rendus de l'Académie des Inscriptions et lie Iles- Lettres, 1893, t. XXI, p. 326-344, et la Fondation consacrée à la déesse Nina, dans la Zeitschrift fur Assyriologie. t. VIII, p. 3(ï0-37-I.

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